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Débats républicains

Quel avenir pour la France ?

Par Pierre Baracca

article publié dans la lettre 522

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Eclatée en Régions dans une Europe des Régions ? Ou Etat-nation dans une Europe des nations?

On ne peut pas aborder ces questions en se contentant d'avancer des définitions politiques car cela conduit à faire de l'Etat-nation, des Régions et de l'Europe des Régions des notions essentialistes, voire les stades naturels successifs d'une évolution linéaire de l'histoire (positivisme, philosophie de l'histoire). Pour comprendre les enjeux qui se jouent derrière ces formes politiques, il faut les replacer dans le processus historique, donc social, qui a conduit les élites françaises (classe bourgeoise dominante et personnels politiques associés) à choisir rationnellement de détruire l'Etat-nation pour passer à une autre configuration sociale : l'Europe, puis le libre-échange mondial.

Depuis les années 1970 et 80, la grande bourgeoisie capitaliste et ses élus politiques ont entrepris de remettre en cause ce qu'ils avaient dû concéder socialement au salariat à la Libération dans le contexte d'un rapport de force qui leur était défavorable (puissance des syndicats et de partis de gauche plus à gauche, Gaullisme, pression géopolitique des communismes, etc.). Pour reprendre la situation en main, il leur fallait éliminer ce qu'ils considéraient comme un recul stratégique provisoire pour sauver le capitalisme : Keynes, les keynésianismes, les systèmes de solidarité sociale par répartition (Sécurité sociale, Retraites, Chômage), l'intervention de l'Etat en matière industrielle (nationalisations, plan, politiques d'aménagement du territoire), en matière de politiques culturelles et d'instruction (l'enseignement public de l'Ecole maternelle à l'Université). En un mot il fallait récupérer la valeur ajoutée créée par les entreprises et allant à ces activités étatiques liées à la République sociale laïque. Il leur fallait fermer la parenthèse de ce qu'on appelle aujourd'hui " le modèle social européen " et revenir au libéralisme économique, c'est à dire la norme du capitalisme. Ne voyons pas ici une quelconque théorie du complot, mais simplement la contradiction d'intérêt de classe avec le salariat. Pour parvenir à ces fins, des choix rationnels furent opérés.

L'Europe-marché : phase intermédiaire pour aller à la mondialisation capitaliste

Le grand patronat s'est fixé comme objectif de remonter les taux de profits qui avaient baissé dans les années 1960 et 1970 en Europe occidentale, compte tenu du rapport de force favorable au salariat à l'époque (cf. ci-dessus). Dit autrement, il s'est agi d'augmenter la part de valeur ajoutée allant aux profits et, ce, au détriment de la part allant au Travail.

Cette remontée des profits exigeait des économies sur les coûts de production (Travail et Investissements), ce qui entraîna les choix suivants : la concentration des entreprises et les économies d'échelle, donc le passage du Fordisme à l'automatisation, la baisse du poids des salaires (travail temporaire ou à temps partiel, baisse des salaires et des cotisations sociales patronales, CDD), la baisse des impôts sur le Capital et donc le désengagement de l'Etat, etc. Cela signifiait le choix de la construction de grands groupes multinationaux (industrie, services, finance). Pour que ces grands groupes puissent fonctionner, il fallait qu'ils se déploient dans un marché plus vaste que chaque marché national. D'où le " Marché commun ", la Communauté européenne (CE).

En somme l'Europe a été conçue comme l'instrument permettant au grand patronat de faire éclater les économies nationales entravant leur expansion et d'effacer les " conquêtes sociales salariales " intrinsèquement liées à chaque Etat-nation. L'adhésion des gouvernements européens de droite et sociaux démocrates au plan ultra-libéral de Reagan des années 1980 dans un contexte de disparition de la menace soviétique a renforcé le rapport de force en faveur du Capital et aux dépens du Travail. Ce processus a accéléré la déconstruction du " modèle social européen " et permettait d'amorcer le passage à un capitalisme supra-national où entreprises, capitaux, marchandises, force de travail se doivent de circuler sans entraves à l'échelle planétaire et de se faire concurrence (la guerre) avec tous les dégâts sociaux connus : désindustrialisation, délocalisations, chômage, pauvreté, destruction des services publics (villes, campagnes), destruction des univers culturels à la base de la socialisation des individus, etc.

A cette Europe-marché libérale du grand patronat, le réformisme social démocrate et social-chrétien a ajouté la configuration politique de l'Europe des Régions. Pourquoi ?

l'Etat-Europe : la double négation des peuples

Le mouvement réformiste s'est adapté, par définition, à la construction de l'Europe-marché libérale du grand patronat et a imaginé d'essayer d'adoucir ses effets dévastateurs pour le monde du travail et les peuples. Pour y parvenir, il entreprit de transférer son action politique du niveau de l'Etat-nation au niveau européen : c'est pourquoi il oeuvra à la construction d'un appareil d'Etat européen et à la conquête de sa direction. Mais c'était aussi une façon de créer un Etat puissant face à l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) auquel il s'oppose depuis 1917. Ce double choix requérait de démanteler chaque Etat-nation pour transférer ses pouvoirs à un Etat-Europe. Voilà comment s'est constitué le projet européen du mouvement réformiste, sociaux démocrates et chrétiens démocrates confondus.

L'option d'une Europe des nations fut abandonnée, parce qu'elle permettait à chaque Etat-nation, donc à chaque peuple, de continuer à contrecarrer les choix opérés par l'Europe-Etat. Pour affaiblir les Etats-nations, le mouvement réformiste opta pour l'Europe des Régions : chaque Etat-nation étant découpé en Régions, il cesserait d'exister. Comment faire accepter ce choix politique, notamment en France où l'Etat-nation est enraciné dans le peuple ?

En réactivant les régionalismes linguistiques et culturels qui étaient alors défendus soit par les royalistes, l'Extrême-droite, la collaboration avec le nazisme, soit par l'Eglise catholique toujours hostile à la Révolution française, soit par les anarchistes refusant l'Etat et l'Etat-nation . Cette option politique a été encouragé en France dès la fin des années 1970 au niveau des municipalités avec des festivals culturels de proximité et a été relayée par l'Europe-Etat- en construction : cf. par exemple les subventions européennes accordées aux associations catalanes militant pour une réunification de la Catalogne de France avec celle d'Espagne ou encore récemment, en 2006, la création d'un district urbain européen entre l'agglomération lilloise et la région belge de Tournai.

Quand l'URSS et son Europe de l'Est ont disparu, la mayonnaise " Europe-marché du patronat de l'Europe des Régions " a cessé d'être vécue par les peuples comme une protection de moindre mal, d'autant que la mondialisation du capitalisme détruisait les emplois, les modes de vie, les systèmes de socialisation constitués par l'histoire de chaque peuple, l'avenir de la jeunesse. Le sentiment que " Tout fout le camp pour la loi de la jungle de l'argent légal ou des maffias " s'est emparé du salariat et des peuples en Europe. Les peuples désadhérèrent peu à peu à cette Europe-Etat perçue comme un équivalent capitaliste totalitaire symétrique de feu l'URSS. Le libre-échange mondial et le pouvoir politique européen de plus en plus incontrôlable par les peuples sont à présent vécus comme anti-démocratiques, d'autant que cette logique n'est en rien contrecarrée par l'action politique réformiste.

Le salariat a le sentiment de subir une double négation :

  • une exploitation capitaliste accrue (chômage, précarisation, bas salaires, destructions des systèmes sociaux de santé, de retraites, d'enseignement, etc.),
  • une destruction organisée de ses modes de vie, de la cohésion sociale fondée sur des pactes sociaux et politiques élaborés par les luttes de chaque histoire nationale, donc une perte d'identité, ce qui est accepté par ailleurs pour les Palestiniens, les Kosovars, les Ukrainiens, les Québécois, etc.

Les gauches, tant réformiste que d'extrême-gauche, ne prenant pas en compte ce double sentiment, les peuples en sont réduit à l'abstention, au vote populiste, à renverser chaque gouvernement sortant. En France et en Hollande les peuples ont refusé d'aller plus loin encore dans la logique totalitaire du capitalisme libre-échangiste et d'un Etat-Europe en votant NON au Traité Constitutionnel Européen. En France, le peuple résiste en défendant la " République sociale et laïque " issue des Lumières et du mouvement ouvrier, qu'il s'est construit par les luttes et qu'il entend élargir socialement ; c'est pourquoi il refuse l'éclatement de la France et la disparition de l'Etat-nation, non par nationalisme, mais parce qu'ils sont liés intrinsèquement à l'art de vie à la française et à la démocratie. C'est pourquoi le développement social, pacifique et démocratique entre les peuples sur le territoire européen ne passe pas par l'éclatement des Etats-nations et un Etat-Europe supra-national, mais suppose la coopération démocratique entre les Etats-nations et respectant leur art de vivre spécifique, tout en tenant compte des aspirations minoritaires régionalistes mais qui, si elles continuaient à être exacerbées, pourraient conduire à des épurations ethniques comme au Liban ou dans l'ex-Yougoslavie.

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