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Débats républicains

Triel est en Europe, mais aussi en France

Par Pierre Cassen

article publié dans la lettre 522

Voir cet article sur son site d'origine : Paru dans " Les Nouvelles de Triel " de Mars 2007

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La majorité des animateurs de ce journal (NDLR : Les Nouvelles de Triel) a fait campagne pour le "oui" au TCE, ce qui est fort respectable. J'ai eu le plaisir, moi qui ai fait campagne pour le "non", de débattre publiquement, parfois avec vivacité, avec eux, dans des réunions publiques contradictoires que l'Union des Familles Laïques du 78 a été la seule à organiser, à Triel et à Maurecourt, à quelques semaines du référendum.

Certes, à Triel, mais aussi dans les Yvelines, le "oui" a été majoritaire. Mais en France, malgré le soutien de l'UMP, de l'UDF, du PS et des Verts, appuyés par tous les chroniqueurs de presse, le "non" l'a emporté à 55 %.

Cela signifie très clairement, cinquante ans après le traité de Rome, le 25 mai 1957, que la majorité du peuple français ne veut pas de cette Europe, d'abord à six, puis neuf, puis à douze, puis à quinze, puis à vingt-cinq, puis à vingt-sept depuis quelque temps, et bientôt à plus de trente, que les élites veulent lui imposer.

Pourtant, depuis ce vote, chose curieuse, on essaie d'infantiliser le choix très conscient des électeurs français. Chirac, avant sa retraite définitive, a présenté, de manière grotesque, ses regrets au Parlement de Bruxelles, montrant qu'il avait honte du vote de ses concitoyens, et peu de respect pour le suffrage démocratique.

Sarkozy raconte qu'il en passera, s'il était élu, par un vote du Parlement. Il ne fait que rejoindre les propos de Strauss-Kahn, qui avait eu cette phrase extraordinaire : "Nous avons fait la connerie de demander un référendum à Chirac, et Chirac a fait la connerie de nous dire oui". Belle image du respect du peuple !

Bayrou et Ségolène Royal, autres partisans du "oui", continuent à nous dire que la victoire du "non" est regrettable, mais nous promettent qu'on va revoter, s'ils sont élus, et qu'on va mieux nous expliquer pourquoi il faut voter "oui" !

C'est quand même extraordinaire. Quand un peuple se prononce pour l'adhésion à l'Union européenne, on ne demande jamais, dans ce cas, aux citoyens de voter une deuxième fois. Mais quand il a le malheur de voter non (comme les Danois, hier, où les Français et les Hollandais en 2005), ils sont condamnés à revoter à perpétuité, jusqu'à ce qu'ils disent oui.

Es-ce pour autant que les partisans du "non" sont des xénophobes, nationalistes, racistes, ringards, comme on les décrit souvent ? Absolument pas. Simplement, cinquante ans après le traité de Rome, et les différents traités qui ont suivi, après les accords de Maastricht, après le passage à l'euro, ils constatent qu'il y a loin de la coupe aux lèvres. L'Europe devait être la réponse au chômage de masse, mais les salariés français, payés en moyenne 20 euros de l'heure, n'ont aucune réponse, face à la concurrence, libre et non faussée, des salariés qui gagnent 6 euros de l'heure.

L'euro allait nous bonifier la vie, il a servi à justifier des augmentations des prix qui font très mal au budget des Français.

Ils ont compris que les commissaires européens, qui n'ont aucune légitimité démocratique, sont des fanatiques d'un modèle libéral, de type anglo-saxon, devant lesquels le modèle social français, dont ses services publics, devrait s'incliner et disparaître. L'Union européenne ne veut plus, par exemple, que cela soit un gouvernement français qui fixe le prix du kilowatt-heure, mais que cela soit le marché (ce qui a signifié une augmentation de 65 % la première année, pour les entreprises qui ont choisi de contourner EDF). Avec eux, au nom de la libéralisation du commerce, les consommateurs seront les premières victimes de la flambée des prix qu'une telle politique occasionnera inévitablement.

Les commissaires européens ne veulent plus que la France soit l'empêcheuse de libéraliser en rond. Ils ne veulent plus que la laïcité, qui sépare le religieux du politique, empêche les Eglises d'obtenir des financements, comme dans tous les autres pays européens. Ils veulent que la France devienne une province d'une Europe fédérale où tout se décidera sans tenir compte de l'avis des peuples, et seulement en fonction du marché roi.

De même convient-il d'avoir une vraie réflexion sur l'euro, dont la surcôte pénalise gravement la compétitivité des entreprises françaises (voir dossier Airbus). Les pays européens qui n'ont pas adopté l'euro (ils sont majoritaires) ne sont pas dans une situation économique difficile, au contraire. Quant à la BCE, elle prive tout gouvernement issu des urnes d'une politique monétaire indépendante.

L'argument de l'Europe facteur de paix n'est pas plus solide. C'est l'harmonie des politiques sociales qui amène la paix, pas des slogans incantatoires stériles. La montée des extrêmes-droites, dans de nombreux pays européens n'est qu'une conséquence inquiétante de la perte d'identité, et aussi de régression sociale que ressentent les peuples face au rouleau compresseur de l'Europe du libéralisme.

Ce n'est pas parce que dix-huit pays européens, comme le signale votre lecteur Robert Landsberger, dans un article intitulé " Triel est aussi en Europe ", paru dans votre dernier numéro, ont aujourd'hui ratifié la constitution européenne (le plus souvent par la voie parlementaire) qu'il faut que cela constitue une pression insupportable contre la France et la Hollande, qui, eux, ont consulté leurs électeurs.

Il n'y pas aujourd'hui de peuple européen. Il n'y a pas davantage de langue européenne, ni de culture européenne, les états nationaux sont donc aujourd'hui des structures indépassables.

L'avenir de la France, ce n'est pas l'Europe des régions, qui se construirait au détriment des Etats-Nations, et ferait éclater la République une et indivisible en mille morceaux. Respecter l'avis du peuple français, c'est cesser d'infantiliser le vote du 29 mai, c'est arrêter de le remettre en cause, et c'est surtout tirer les leçons de ce vote : on ne construira pas de projet européen sans respecter le rôle et les prérogatives des Etats-Nations, ni surtout sans tenir compte de la place, de l'importance et de l'Histoire spécifique de la France.

Le chef de l'Etat, dans sa dernière intervention, a parlé de son amour de la France. Je partage cet amour, j'aime ce pays, son histoire, la Révolution française et ses idéaux égalitaires, les Lumières, les Droits de l'Homme, la Commune, 1936, la Résistance, 1968, son mouvement social, sa laïcité, unique au monde, le côté frondeur des citoyens, cette Résistance au modèle anglo-saxon qu'on veut nous imposer depuis trente ans, etc.

Mais contrairement au chef de l'Etat, je persiste et je signe, et je ne veux absolument pas de cette Europe que les principaux candidats aux présidentielles veulent nous imposer, malgré notre choix du 29 mai 2005.

Et je donne rendez-vous pour 2008, quand la question va se reposer de nouveau.

C'est ma façon d'aimer la France.

par Pierre Cassen
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