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Sortir de l'Europe pour s'ouvrir sur le monde

Par Pierre Lévy

article publié dans la lettre 522

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Le 25 mars 2007, les dirigeants européens auront fêté, entre eux, le 50ème anniversaire du traité de Rome. Leur message est clair : l'Europe a été et reste une " formidable aventure ", qui promet des lendemains radieux. C'est en outre une orientation " inévitable " dans le contexte de la mondialisation. Et nul n'a donc le droit d'en contester le fondement - sauf à être considéré comme fou.

Pourtant, la réalité et les perspectives, si on les examinent lucidement, sont tout autres. Les enjeux sont graves : premièrement, les intérêts du monde du travail sont particulièrement menacés sous couvert d'" Europe sociale " ; deuxièmement, chaque peuple pourrait bien se voir retirer sa souveraineté, c'est-à-dire sa liberté de décider par lui-même de son avenir ; enfin, le projet de constitution d'un " pôle européen " comme une région de la planète ressemble bien à la construction d'un empire - avec les dangers particulièrement menaçants pour la paix dans le monde.

L'" Europe sociale "

En 1982, le président français François Mitterrand n'hésitait pas à affirmer : " l'Europe sera sociale ou ne sera pas ". Un quart de siècle plus tard, certains tentent encore de faire miroiter une improbable " Europe sociale " qu'il faudrait inventer face à l'" Europe libérale ". Autant rêver à la reconversion de la maffia dans l'action humanitaire. Le terme " social " n'a d'ailleurs pas le même sens en France, où il recouvre la valorisation du travail et donc du salariat - et à Bruxelles, où il désigne en quelque sorte l'infirmerie de la mondialisation réputée " inévitable ". Du reste, le ministre néerlandais de l'économie en fonction en octobre 2004, Laurens Jan, avouait crûment : " le modèle social européen devra, à l'avenir, inévitablement ressembler au modèle social américain ".

Les réformes opérées ces dernières années sont d'ailleurs incroyablement semblables dans les Etats-membres de l'UE. Elles trouvent leur origine dans une bible commune, baptisée " stratégie de Lisbonne " (là où elle fut mise sur les rails, en mars 2000, par les chefs d'Etat et de gouvernement européens). Retraites ? Le plan imposé par le premier ministre français en 2004 a eu son équivalent dans les pays voisins, avec systématiquement la baisse des pensions, et le recul de l'âge du départ (en mars 2002, le Conseil européen a décidé du principe d'un allongement effectif moyen de cinq ans). Le gouvernement d'Anthony Blair vient de prévoir la barre à 68 ans ; en Allemagne, cela avait été précédemment annoncé à 67 ans. Indemnisation chômage ? Les textes européens répètent sans cesse qu'il faut " rendre le travail payant " : traduit du jargon, cela signifie diminuer les indemnités pour " inciter " les chômeurs à travailler. Santé ? Partout, l'heure est à l'augmentation des cotisations des salariés, et à la diminution des remboursements. Droit du travail ? Le marché du travail est trop rigide, les garanties collectives sont remises en cause.

Un rapport de 2004 a servi de base à la remise à jour de la " stratégie de Lisbonne ". Selon ce texte, celle-ci vise à " instaurer un climat plus favorable pour les entreprises et les affaires ". Le texte insiste également sur " la modération salariale, l'accroissement de la productivité " et préconise la promotion du travail intérimaire. Le document affirme sans ambages que " les droits acquis doivent être remis en question ". Quant à la méthode, le texte précise que " la nécessité d'engager les réformes doit être expliquée, en particulier aux citoyens qui n'ont pas conscience de la gravité de la situation ", et que cela impose " une volonté et un engagement sans faille de la classe politique ainsi que des partenaires sociaux ".

Dernier détail : le président du " groupe de haut niveau " qui a rédigé ce rapport n'est pas un partisan de l'Europe libérale, mais l'ancien premier ministre travailliste néerlandais, Wim Kok. Qui avait précédemment été à la tête de l'internationale socialiste... et du syndicalisme européen.

L'Europe-empire

" Il est dans l'intérêt de l'Europe de promouvoir, à l'Est de l'Union européenne et aux frontières du bassin méditerranéen, un arc de pays bien gouvernés ". Une telle assertion, qu'on trouve dans un rapport de Javier Solana en 2003, définit ce qu'est un empire : pour faire valoir ses intérêts dans le monde, il doit s'assurer de la " stabilité " sur son pourtour (du reste, M. Solana recevra en mai 2007 la plus haute distinction de l'UE, le prix ... Charlemagne). En juin 2004, un des plus importants dirigeants du PS français, Dominique Strauss-Kahn appelait déjà de ses voeux un " empire européen ". Deux ans plus tard, il en dessinait les contours : " des glaces de l'Arctique au Nord jusqu'au sables du Sahara au Sud " ; et en précisait la perspective historique : " cette Europe, si elle continue d'exister, aura reconstitué la Méditerranée comme mer intérieure, et aura reconquis l'espace que les Romains, ou Napoléon plus récemment, ont tenté de constituer ".

Cette vision planétaire s'appuie sur des travaux d'experts. Ainsi, en 2006, la très influente fondation allemande Bertelsmann rédige un rapport étudiant les moyens pour assurer " la future capacité d'action de l'Europe en vue de modeler le nouvel ordre mondial global ". Avec un concept-clé : " exporter la stabilité ". Et une méthode : la conjugaison de forces militaires et civiles. Les auteurs se félicitent que " des pas importants " aient été franchis dans ce sens - une allusion à la mise en place progressive des " groupements tactiques européens ", brigades de 1500 soldats pouvant être envoyés aux quatre coins de la planète. Cependant, il faut aller plus loin, préconise l'étude : " la sécurisation globale des intérêts communs exige (...) la création d'une armée européenne ". Tout cela, afin que l'Europe soit " un partenaire pleinement pertinent et sur un pied d'égalité avec les USA ".

En 2006, les travaux pratiques ont accompagné les réflexions théoriques. D'abord au sud-Liban, où les contingents européens ont formé l'ossature des troupes venues renforcer la FINUL, car, selon le président de la Commission européenne " il est temps pour l'Europe de remplir son rôle sur la scène mondiale ". Les dirigeants européens ont d'ailleurs salué cette " occasion historique ", selon les termes du chef de la diplomatie espagnole. M. Moratinos a précisé : " les Européens gagnent chaque fois en crédibilité, en présence et en engagement dans l'avenir de cette région, qui est notre région ". " Notre région " ? Déjà l'empire romain appelait la Méditerranée " Notre mer ".

A l'automne de la même année, 1500 soldats lourdement armés (français, allemands, plus quelques autres) ont été projetés au Congo (RDC), officiellement pour surveiller le scrutin présidentiel. L'un des responsables du patronat allemand soulignait, quelques mois auparavant, les " risques géostratégiques considérables " quand les ressources naturelles sont contrôlées par des " régimes politiques imprévisibles " ; et citait... le Congo, " zone d'extraction la plus importante (au monde) pour le cobalt ". En 2005 déjà, le ministère allemand de l'économie appelait de ses voeux " l'amélioration du climat pour les investisseurs dans les pays producteurs de ressources naturelles par la promotion de la stabilité politique ". Quant à son collègue de la défense, il précisait que " la stabilité dans les régions riches en matières premières sert aussi l'économie allemande ". Voilà qui a au moins le mérite de la franchise.

L'Union européenne, super-Etat

L'UE a ré-inventé quelque chose d'extraordinaire : le droit de punir des nations, privilège que s'octroyaient jadis les monarchies impériales. Aujourd'hui, un pays peut ainsi être mis à l'amende par la Commission européenne, ou condamné par la Cour de Luxembourg. Retard de transposition d'une directive, infraction à la libre concurrence, dépassement d'un critère du pacte de stabilité : les cas de figures sont nombreux où peuvent ainsi être infligées des punitions collectives. Car comment appeler autrement l'injonction faite à un pays - donc à ses contribuables - de payer des sommes parfois considérables ?

Le principe de telles sanctions est d'autant plus invraisemblable que de plus en plus de décisions européennes se prennent non plus à l'unanimité mais à la majorité (une tendance que la constitution européenne aurait accélérée si elle était entrée en vigueur). Ainsi, un pays peut se voir contraint d'appliquer une décision contre laquelle son gouvernement (et son parlement, censé représenter le peuple) se serait prononcé. Un véritable déni de souveraineté, mais qui s'avère fort pratique pour des dirigeants nationaux hypocrites : ceux-ci peuvent ainsi s'opposer " pour la galerie " à une mesure (une libéralisation par exemple) qu'eux-mêmes approuvent sans l'avouer ; puis retourner vers leur peuple en feignant de regretter d'avoir été mis en minorité à Bruxelles.

D'autres mécanismes viennent compléter le tableau. D'abord ce qu'on appelle la " pression des pairs ", qui désigne l'alchimie par laquelle un ministre va mettre son point d'honneur à faire passer " l'intérêt européen " avant le mandat que lui ont confié les électeurs. Ainsi le dirigeant socialiste français Lionel Jospin s'était-il engagé lors de la campagne électorale de 1997 à ne pas signer le Pacte de stabilité ; et l'a finalement signé, une fois devenu premier ministre, au motif qu'il n'était pas pensable de " déclencher une crise en Europe ". Interpellé en juin 2001 sur un plan social, le même déclarait : " on ne peut pas mettre un veto sur les licenciements (...) il ne faut pas que la législation française se distingue totalement des législations qui existent en Europe ".

Deuxième classique du jargon européen : l'" engrenage institutionnel ", qui tient pour irréversible l'" acquis communautaire ". Ainsi, un gouvernement d'un pays peut donner son aval à une mesure européenne, permettant ainsi son adoption ; si les électeurs choisissent une autre politique au scrutin suivant, la mesure ne pourra être remise en cause. C'est bien là ce qui fait la différence de principe avec une démocratie nationale.

En 2001, Romano Prodi, alors président de la Commission européenne, prenait de la hauteur historique pour définir l'intégration européenne par l'effacement de la souveraineté de chaque peuple - et donc la fin potentielle de la politique : " les piliers de l'Etat-nation étaient le glaive et la monnaie, et c'est précisément cela que nous avons changé ". Quatre ans plus tard, le ministre espagnol des Affaires étrangères résumait cela à sa manière : " le concept traditionnel de citoyenneté a été dépassé au 21ème siècle. Nous assistons aux derniers soubresauts des politiques nationales ".

Trop " traditionnelle " sans doute, la citoyenneté mérite, pour les dirigeants européens, de passer à la trappe.

Rejet populaire de l'Europe

S'il est une légende que les partisans de l'intégration européenne ont longtemps tenté d'imposer comme une évidence, c'est celle de la " soif d'Europe ", de l'" envie d'Europe ", du " désir d'Europe ". Une légende qui n'a jamais pu s'appuyer sur le moindre commencement de signe tangible. Si aucune appétence n'a marqué le début de la " formidable aventure européenne ", la poursuite de celle-ci a provoqué une réticence croissante, allant parfois jusqu'à la franche hostilité. L'Europe économique, politique, militaire, est apparue sous son vrai jour : une " construction " sans les peuples, hors des peuples, contre les peuples. Comme soupirait en 2001 un intellectuel français, " nous avons fait l'Europe, il nous reste à faire les Européens ". L'indice chiffré de cette inextinguible " soif d'Europe " pourrait être par exemple l'abstention aux élections européennes : depuis 1979, celle-ci n'a cessé de progresser, pour atteindre le record en 2004 : 55% (58% en France, et même 79% en Pologne, 83% en Slovaquie). Puis, ce furent les Non français et néerlandais - sans parler de ceux qui seraient probablement advenus dans beaucoup des seize pays qui ont été privés de référendum.

Du coup, le ministre français des Affaires étrangères a bien dû le reconnaître : " un divorce existe désormais entre les peuples et le projet européen que nous portons depuis plus de cinquante ans. Soyons conscients de cette réalité qui, pour être nouvelle, a des racines profondes et anciennes ". Et le directeur du Monde, le quotidien français le plus engagé pour l'intégration européenne, a analysé avec dépit que " le rejet du Traité constitutionnel révèle d'abord qu'une majorité de Français n'a pas, ou n'a plus, envie d'Europe ". Un an plus tard, le Premier ministre luxembourgeois se laissait aller à la confidence : " l'Europe n'est pas en panne au niveau des dirigeants, mais au niveau des peuples ".

N'est-ce pas alors l'occasion de s'interroger : est-ce qu'on continue l'aventure européenne ? Toujours plus loin, toujours plus fort, toujours plus vite ? Ou bien aura-t-on enfin le droit de poser la question d'en sortir ? Non pas par esprit de " repli ", mais au contraire pour casser l'enfermement dans un " bloc " continental. L'intégration soumet, contraint, enferme. La coopération, entre pays égaux et indépendants, libère et ouvre sur le monde. Tous azimuts, sans privilège continental.

Jusqu'à quand sera-t-il tabou d'en débattre ?

par Pierre Lévy
Rédacteur en chef du mensuel Bastille-République-Nation voir tous ses articles

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