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Mort de Raymond Barre : l'amnésie des medias

Par Eric Conan

article publié dans la lettre 558

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Les journalistes rappelent les relations difficiles de Raymond Barre avec les Juifs de France, et notamment sa fameuse phrase sur les "victimes innocentes", prononcée après l'attentat de la rue Copernic. Au prix d'une étrange omission : l'origine du "différent", qui provient de la contestation de sa directive de 1977 interdisant l'assurance, par la COFACE, des exportations françaises vers Israël.

Les journalistes ne sont pas curieux. Les rappels, à l'occasion de son décès, des propos de Raymond Barre contre « un lobby juif » qui « s'acharne » « depuis plus de 30 ans » à lui « faire un procès d'intention », propos qu'il a tenus sur France Culture en mars dernier, ont à nouveau été mis en relation avec la polémique provoquée en 1980 par ses déclarations de Premier ministre le jour le l'attentat contre la synagogue de la rue Copernic. Il avait alors dénoncé « l'attentat odieux qui voulait frapper des israélites qui se rendaient à la synagogue et qui a frappé des Français innocents qui traversaient la rue » ».

Le Professeur Barre a pourtant toujours été précis. S'il avait déclaré « depuis 30 ans », c'était depuis 30 ans, et non 27 ans. Car il y a bien eu, voici 30 ans, une affaire qui lui est restée en travers de la gorge, et c'est celle-là, d'abord, qu'il attribuait à « un lobby juif capable de monter des opérations indignes ». Il est surprenant que les spécialistes de Raymond Barre l'aient oubliée car elle avait suscité, à l'époque, une grosse polémique politico-juridique dont il fut le perdant, position qu'il ne goûtait guère.

En 1977 donc, nommé depuis un an Premier ministre de Valéry Giscard d'Estaing, Raymond Barre signe au Journal officiel une directive ôtant toute efficacité aux dispositions de la loi du 1er juillet 1972 contre le racisme et l'antisémitisme concernant le boycott d'Israël. Ces dispositions interdisaient à la COFACE (Compagnie française d'assurance pour le commerce extérieur) de garantir les exportateurs qui, pour commercer avec eux, se soumettaient aux conditions discriminatoires visant Israël imposées par les pays arabes boycottage (interdiction de commercer avec Israël ou d'utiliser la technologie israélienne, absence de juifs dans leur conseil d'administration, etc.).

L'objectif « fondamental », selon Raymond Barre, de réduction du déficit commercial français avec les pays du Moyen-Orient devait primer sur tous les autres principes : l'économie devait « fonctionner » et la liberté économique d'Israël passer par pertes et profits. La polémique enfle et Raymond Barre se voit attaqué par des organisations juives, la Ligue des droits de l'homme, mais aussi, le comble pour cet économiste libéral, par le Mouvement pour la liberté du commerce. Raymond Barre ne voulut pas en démordre et l'affaire fut déférée au Conseil d'Etat. Lequel annula en avril 1980 l'avis du « meilleur économiste de France » pour illégalité - notamment parce qu'il violait le principe de non-discrimation dans le commerce inscrit à l'article 7 du Traité de Rome.

Il est fort probable que ce camouflet jamais digéré ait favorisé quelques mois plus tard le fameux lapsus prononcé en octobre, après l'attentat de la rue Copernic. Lapsus qu'il n'a jamais voulu reconnaître préférant l'assumer sur le fond en mars dernier en expliquant que s'ils visaient des juifs, les terroristes auraient dû lancer leur bombe à l'intérieur de la synagogue et pas dans la rue... Le professeur Barre ne voulait jamais avoir tort.

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