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De gauche, vous avez dit de gauche ?

Par Christian Dubuis Santini

article publié dans la lettre 559

Voir cet article sur son site d'origine : Http://www.marianne2007.info/De-gauche,-vous-avez-dit-de-gauche-_a1835.html

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Christian Dubuis Santini exprime ici l'exigence d'une refondation de la gauche qui doit d'abord être intellectuelle et philosophique.

Au moment où Dominique Strauss-Kahn, candidat promu par Nicolas Sarkozy à la tête du Fonds monétaire international, apparaît dans un sondage paru le 22 août dans Libération comme « le meilleur leader pour la gauche au cours des années qui viennent », il devient urgent de se poser sérieusement la question: que signifie donc « être de gauche » en 2007 ?

Les dirigeants du Parti socialiste s'avèrent pitoyablement incapables de répondre au désarroi du “peuple de gauche� assommé par la troisième victoire de la droite à l'élection présidentielle car ils ne peuvent pas ignorer que cette question de l'identité en suppose une autre, bien plus délicate et bien plus pernicieuse pour eux : qui peut vraiment se dire « de gauche » en France aujourd'hui, alors que le capitalisme mondialisé n'a jamais paru aussi triomphant, aussi sûr de son pouvoir et de son efficacité ?

Le moment est venu de rendre hommage à la lucidité implacable de Slavoj Žižek, premier penseur à avoir démontré qu'avec l'arrivée au pouvoir de Tony Blair a commencé en Europe une éclipse de la conscience politique, avec notamment les anciens communistes italiens qui se montrent aujourd'hui parmi les élèves les plus appliqués du libéralisme et les sociaux-démocrates allemands les premiers artisans de la destruction de la « Sozialmarktwirtschaft » (économie sociale de marché, ndlr)…

Ces grandes mutations de la gauche sur fond d'une paresse conceptuelle sans précédent repose sur une double démission :

  1. Démission par rapport à l'idée démocratique d'un « bien commun » héritée des Lumières (la Vérité sous le signe d'un universalisme dégagé de toute prétention holistique) qui s'est métamorphosée en un relativisme cynique (tout se vaut) trouvant son expression la plus suggestive dans le multiculturalisme ultra tolérant (que penser de ce juge italien qui vient d'autoriser un père musulman à séquestrer sa fille de 18 ans? Toute idée de progrès social serait-elle devenue définitivement « has been » ?)
  2. Démission par rapport aux pratiques du libéralisme capitaliste dont la « logique de marché » régit désormais la quasi-intégralité des échanges humains (elle-même soutenue par l'utilisation incontournable des technologies numériques fondées sur une logique binaire)

La dépolitisation intégrale des échanges économiques a largement effacé la dualité classique entre le conservatisme ethnique religieux sexiste et le credo multiculturaliste-libertariste-hédoniste. La conséquence (entre autres) de cette dépolarisation fait qu'aujourd'hui l'opposition historique entre la gauche et la droite a cédé la place à la collaboration transpartisane des technocrates, des experts et autres « culturistes médiatiques » libéraux multiculturalistes bon teint. L'abandon des anciennes querelles idéologiques s'effectue désormais au nom d'un prétendu pragmatisme obsédé par la mise en place systématique de « mesures qui marchent », de « contrats de confiance » et de « prises en charge » déconnectés de leur vraie problématique de fond car privés toute approche théorique.

Cette dangereuse passion pour l'opportunisme pose au moins deux questions :

  1. Comment peut-on raisonnablement prétendre que le libéralisme capitaliste fonctionne lorsque les zones d'exclusion et de précarité se multiplient et s'étendent chaque jour un peu plus, y compris au cœur des agglomérations occidentales ?
  2. comment peut-on raisonnablement supposer que l'investissement public en matière d'éducation et de santé est évalué avec pertinence lorsque l'on sait qu'il repose sur des critères de réussite inévitablement rapportés à la logique de rentabilité capitaliste ? (l'enseignement de la philosophie ne représentera-t-il pas toujours un problème majeur s'il pose que l'on doive conduire une question jusqu'à son terme : par exemple le but final d'une entreprise pharmaceutique peut-il coïncider avec la bonne santé d'une population ?)

Avec le recentrage massif des principaux carriéristes de gauche, et leur abandon de toute « disputatio » idéologique (querelle intellectuelle, ndlr), se révèle de facto l'impossibilité résignée d'une sortie honorable de la pure logique du capital, alors que l'engagement politique véritable consisterait justement à élaborer un nouvel horizon susceptible de modifier cet implacable mécanisme pervers qui surdétermine les rapports sociaux.
L'indigence théorique qui caractérise si bien notre époque post-politique s'accompagne d'un aveuglement obstiné sur « le temps qui passe » et le jeu des positions et des oppositions qui a plusieurs fois bouleversé au cours de l'histoire les priorités respectives de la gauche et de la droite. Ainsi l'État-nation fut considéré par la gauche comme un lieu du pouvoir générateur d'injustice sociale bien avant que Bourdieu n'en fasse le meilleur rempart contre la mondialisation frénétique ; ainsi le fameux héritage de mai 68 s'est-il progressivement mué en l'injonction surmoïque obscène « Jouis ! », mot d'ordre absolu du capitalisme le plus outrageusement consumériste ; de même le credo multiculturaliste est-il peu à peu devenu le socle idéologique soigneusement drapé de bien-pensance sur lequel a proliféré le libéralisme du « démocratisme » mondial.

Comment retrouver un peu de sens dans ce jeu de dupes ? Faire un premier pas pour le renouveau de la gauche (et donc de la politique) supposerait donc la mise en place d'une critique radicale, philosophique et donc dialectique de notre civilisation du capitalisme mondialisé, en interrogeant sans complaisance les conséquences de l'intensification et de la diversification des moyens de circulation du Capital.
Pour résister à l'inexorable emballement déterritorialisant, contre le multiculturalisme dépolitisé (qui sur le modèle de la segmentation des marchés spécule de manière perverse sur les petites arithmétiques électoralistes, les revendications communautaires et les prébendes dorées opportunément accordées aux tribus des amis et aux clans des partenaires) il convient désormais de réaffirmer la préséance du « local » face aux inépuisables fantasmes de l'exaltation globalitaire en réhabilitant les « universaux concrets » qui constituent la marque du politique véritable.

Apparaissent bien sûr çà et là quelques îlots de résistance. Au cœur même de la population, dans quelques cercles de réflexion, mais aussi parmi les hommes politiques. Y compris au Parti Socialiste, où l'on s'évertue apparemment à beaucoup bavarder pour dissimuler sous un flot de résolutions injonctives la vertigineuse “creusitude� dont on pressent l'inexorable puissance d'aspiration… Mais ils sont si peu à avoir le courage et les moyens intellectuels de se dire qu'il faut traiter les erreurs du passé comme on traite les crampes : en marchant dessus ! Si l'on se souvient qu'il y a quelques semaines, lors du premier tour des législatives, il y a eu tout de même - contre tous les vents médiatiques ! - pratiquement 15% des électeurs de la 21e circonscription pour confier leur voix à Michel Charzat, on respire un peu d'apprendre que les procédures d'expulsion mijotées dans leurs tentes par quelques manitous ne sont pas parvenues à hypnotiser toute conscience politique chez nos citoyens ni à occulter le sens des véritables combats à mener. À Paris, et qu'on se le dise malgré certains caprices météorologiques, le soleil continuera à se lever à l'est !

par Christian Dubuis Santini
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