International
Par Dominique Bari
Mercredi 3 décembre 2008
article publié dans la lettre 605
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Ce spécialiste de l'Inde a présenté un exposé sur le développement de l'économie capitaliste de marché dans ce pays au cours du colloque international coorganisé, mi-novembre dernier à Paris, par la revue marxiste la Pensée, la Fondation Gabriel-Péri et la Fondation allemande Rosa-Luxembourg.
LA Rédaction
Quelles sont les raisons profondes de cette explosion de violence à Bombay ?
Max-Jean Zins[1]. Les problèmes viennent de très loin et ont entamé la figure de la laïcité indienne. Il faut remonter à la fin des années 1970, lors de la promulgation de l’état d’urgence par Indira Gandhi. Elle avait alors pris des mesures qui, limitant les libertés, avaient semé les premières inquiétudes dans la communauté musulmane en tant que minorité de l’Union indienne. La lutte menée contre les Sikhs la décennie suivante a conforté cette inquiétude. Plus tard, Rajiv Gandhi a porté un autre coup à la laïcité en adoptant des lois favorables aux rigoristes musulmans et hindous. Cette approche des relations intercommunautaires qui laisse une large place à la religion a bousculé la nature du pouvoir politique. Ce changement lent mais très profond s’est concrétisé par la victoire du Parti nationaliste hindou le BJP en 1998. Ce n’était qu’une étape dans la résurgence du nationalisme hindou.
Quelle en ont été les retombées pour la communauté musulmane ?
Max-Jean Zins. La méfiance entre communautés s’est aggravée surtout après les terribles massacres de musulmans en 2002 dans l’État du Gujarat, qui ont fait plusieurs centaines de victimes, on parle même de plus de 2000. Le BJP au pouvoir jusqu’en 2004, a couvert, sinon impulsé, ces émeutes meurtrières sous la houlette de Narendra Modi, le premier ministre du Gujarat qui a été réélu en décembre 2007.
Ce champion de la cause hindoue est un dangereux extrémiste. Il développe un discours sécuritaire haineux qui alimente les conflits communautaires et il entend désormais jouer un rôle national. Dans un tel climat, la communauté musulmane est renvoyée à un statut de minorité, de citoyens de seconde zone. Ou, du moins, se perçoit-elle ainsi. Un certain nombre de ses jeunes cèdent aux sirènes du radicalisme, influencés par les mouvements islamiques régionaux comme en Afghanistan et au Pakistan, dans un climat croissant d’anti-occidentalisme.
Que vous inspire ce nom de « Moujahidin du Deccan » ? Pensez-vous qu’il existe des ramifications avec les voisins de l’Inde ?
Max-Jean Zins. L’identité exacte des responsables reste pour le moment un mystère. Mais la menace du terrorisme à motivation islamiste devient plus complexe que ce qu’elle semblait être il y a quelques années, quand les dirigeants pouvaient accuser soit le Pakistan, soit le Bangladesh, d’être des incubateurs de mouvements terroristes. L’arrestation, en mars, de plusieurs chefs du groupe indien islamiste Students Islamic Movement of India (SIMI), impliqué dans l’attentat contre le réseau des transports publics à Bombay en 2006, témoigne de la radicalisation dont je parle plus haut. Pour l’heure, la quasi-totalité des Indiens musulmans est restée imperméable aux arguments de l’extrémisme. Orchestré par la droite hindoue et amplifié par les médias, un même refrain sur le « terrorisme islamique » se fait entendre. Ce qui signifie pour elle que c’est la question musulmane dans son ensemble qui pose problème aujourd’hui au sein de l’Union indienne.
Les Chrétiens ont aussi été victimes du nationalisme hindou...
Max-Jean Zins. En aout dernier, il y a eu des tueries de chrétiens en Orissa. Plus de 600 églises ont été détruites, 4 000 chrétiens ont été contraints de s’enfuir de leurs villages. Au moins 25 d’entre eux ont été tués. C’est une marque supplémentaire dans la politique du BJP et de ses alliés, visant à asseoir la suprématie nationale hindoue.
L’Inde est-elle en voie de déstabilisation ?
Max-Jean Zins. Elle est tout au moins entrée dans une ère insurectionnelle. Il y a ces attaques à Bombay mais ces derniers mois il y a eu résurgence de l’insurrection maoïste dite des naxalistes. Elle s’étend désormais à 14 des 28 États de l’Inde. C’est une véritable guérilla capable de mener des opérations militaires dans des villes pour s’emparer d’armes. Ce fut le cas en février dernier avec la cité de Nayararh, l’une des plus importantes de l’Orissa. En 2006, le premier ministre Singh a reconnu que les naxalistes étaient devenus « le défi interne le plus grand pour la sécurité de l’Inde ». Il faut dire qu’il s’appuie sur l’immense pauvreté de millions d’Indiens vivant dans la misère absolue.
Des élections législatives doivent avoir lieu en mai 2009. Qu’en sera-t-il ?
Max-Jean Zins. Le BJP va certainement en tirer parti. Depuis juillet dernier les communistes ont retiré leur soutien au gouvernement Singh pour cause de signature d’accord sur le nucléaire civil avec les États Unis. Il faut aussi compter avec la crise économique qui frappe durement le pays en dépit des déclarations optimistes. La coalition au pouvoir menée par le parti du Congrès est confrontée à des pressions croissantes pour juguler l’inflation qui, avec un taux de 11 %, a atteint son plus haut niveau depuis treize ans.
in L'Humanité du 28 novembre 2008
[1] Max-Jean Zins, chercheur au Centre d’étude de recherches internationales (CERI/CNRS), spécialiste de l’Inde et du sous-continent indien, analyse les raisons profondes des événements de Bombay.
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