Laïcité
Par Diane Guilbault
Lundi 4 mai 2009
article publié dans la lettre 614
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Le 9 mai prochain, les membres de la FFQ seront invitées à entériner une proposition de leur conseil d’administration en faveur de l’autorisation du port de signes religieux ostentatoires dans la fonction et les services publics québécois[1].
Cette position est étonnante de la part d’un organisme dont plusieurs batailles fondatrices étaient tournées vers l’objectif de la libération des femmes de l’emprise des dogmes religieux. En fait, si elle était endossée par les membres, cette prise de position pourrait remettre en question la place de la FFQ en tant qu’acteur majeur en matière de défense du droit à l’égalité des femmes.
La question du port des signes religieux dans les services publics soulève plusieurs enjeux, particulièrement celui de la laïcité. Même si (malheureusement) le Québec n’a adopté aucune déclaration formelle de laïcité, l’État se présente comme laïc. Le gouvernement et, au premier chef, le Premier ministre Charest, l’ont répété à plusieurs reprises. On ne peut ignorer non plus le fait que le Québec ait demandé l’abrogation de l’article 93 de la Constitution canadienne pour enlever aux catholiques et aux protestants des droits acquis, sécularisant le système scolaire public dans l’intention que les religions n’y jouent plus de rôle. Si l’on adhère à la prémisse à l’origine de cet amendement constitutionnel, selon laquelle la laïcité est essentielle pour permettre à nos institutions de s’adapter à la plus grande diversité sociale, il faut poursuivre nos efforts pour protéger cette laïcité récemment et durement acquise. La Commission Bouchard-Taylor a invité le gouvernement à mieux définir sa conception de la laïcité, mais jusqu’à présent, cette proposition est restée lettre morte. L’initiative de la FFQ offre donc une excellente occasion pour réfléchir à cet enjeu auquel sont confrontées actuellement les sociétés modernes.
Malheureusement, l’analyse proposée par la direction de la FFQ est décevante : incomplète, confuse, elle donne l’impression que la réflexion a été orientée vers une conclusion décidée d’avance.
D’abord, quoi qu’en disent les auteures de la proposition, il n’y a pas que le port du voile (hijab) qui soit en cause : si celui-ci devait être autorisé, il faudrait aussi permettre le port des turbans et des poignards sikhs, des kippas juives et des crucifix ostentatoires. Veut-on vraiment être soigné à l’hôpital par un infirmier qui porte un poignard ? Le citoyen juif orthodoxe se sentira-t-il à l’aise de passer un examen de conduite avec une femme portant le hijab ? Faut-il vraiment que les citoyen-nes sachent à quelle religion appartient un-e employé-e de l’État ?
Enfin, si la FFQ reconnaît la validité des obligations vestimentaires et autres signes religieux pour les employé-es des services publics, par quelles justifications pourra-t-elle refuser d’autres obligations réclamées au nom de croyances religieuses, tel le refus de travailler avec des personnes de l’autre sexe, l’obligation de prier à certaines heures et à certains endroits, l’impossibilité de côtoyer des non-croyants, le prosélytisme, etc. ?
Les dirigeantes de la FFQ ajoutent à la confusion en situant dans le même cadre d’analyse les usager-ères et les employé-es des services publics. Or, les responsabilités des un-es et des autres ne sont pas du tout les mêmes. Seul-es les employé-es des services publics sont tenu-es à un devoir de réserve qui restreint, dans l’exercice de leurs fonctions, différentes libertés comme la liberté d’expression ou d’opinion politique. Ces restrictions sont essentielles, car les employé-es de services publics sont mandataires en quelque sorte de toutes et tous les citoyens, et seule la plus grande neutralité peut assurer l’impartialité, ce qui implique aussi l’apparence d’impartialité. En outre, travailler dans les services publics n’est pas un droit absolu, c’est surtout une possibilité qui s’accompagne de devoirs et d’obligations pour tous et toutes.
Avoir des services publics laïcs a aussi comme conséquence que l’État n’a pas à savoir à quelle confession religieuse appartiennent les citoyen-nes et ses employé-es, ni s’ils et elles appartiennent même à une confession. On ne peut donc pas chercher à obtenir une représentativité des différentes confessions religieuses au sein de l’appareil public, car cette information est privée et non vérifiable. Par contre, l’État doit continuer d’accroître le nombre d’employé-es visé-es par les programmes d’accès à l’égalité qui, rappelons-le, n’incluent pas les confessions religieuses.
Si une image vaut 1000 mots, les symboles sont quant à eux des discours. Et les symboles religieux sont des discours religieux. Est-ce que la neutralité des institutions publiques peut vraiment être assurée par la multiplication de ces discours chez les employé-es des services publics ? On peut en douter, sans compter que cette visibilité ostentatoire, clamant des appartenances religieuses, risque de mener à une surenchère par laquelle chaque groupe voudra se rendre visible.
Finalement, ce qui désole dans l’argumentaire développé par le conseil d’administration de la FFQ, c’est l’aval implicite accordé à la vision des fondamentalistes : en effet, les pressions en faveur du port des symboles religieux découlent d’une lecture fondamentaliste de textes écrits, il y a plus de 1000 ans. La majorité des pratiquant-es, fussent-ils de confession musulmane, hindoue, juive, sikh ou chrétienne, sont capables d’interpréter leurs textes « sacrés » et de les adapter au contexte contemporain. Les sociétés modernes qui ont adhéré à la démocratie ont en commun de réserver la pratique religieuse à la sphère privée et, surtout, elles ont choisi de gérer l’espace public, le vivre-ensemble, sur la base de règles démocratiquement choisies. Les fondamentalistes récusent, par essence, la primauté des règles démocratiques (comme la laïcité, l’égalité de tous et de toutes, la mixité des milieux, l’égalité des sexes sur le marché du travail, etc.) sur celles qu’ils considèrent émanant d’un dieu. Appuyer la vision fondamentaliste constitue une trahison de toutes celles et tous ceux qui luttent, ici et ailleurs dans le monde, parfois au péril de leur vie, pour leur droit à la liberté de conscience et pour une lecture des textes dits sacrés qui respecte la laïcité démocratiquement choisie.
Comme le souligne le document de la direction de la FFQ, la question du hijab se pose avec encore plus d’acuité, mais pour des raisons qui débordent les exigences de la laïcité. En effet, on ne peut ignorer le contexte dans lequel s’inscrivent les revendications liées au hijab. À cet égard, il faut remarquer que les auteures réfèrent beaucoup aux femmes « racisées »[2], un terme dont elles usent et abusent, et qui renvoie « au fait que les groupes dont il est question font l’objet d’une stigmatisation basée sur la race » (page 1, document de la FFQ). Or, la liberté religieuse, invoquée ici, renvoie non pas à la race, mais plutôt à la liberté de conscience. En revanche, les auteures font bien peu de cas des femmes « sexisées » (stigmatisées en raison de leur sexe) par ces « obligations » vestimentaires, une problématique qui devrait pourtant se retrouver au cœur des préoccupations d’une organisation féministe.
Les motivations pour porter ce hijab peuvent être multiples : conviction religieuse ou fierté identitaire, modestie ou pour se faire remarquer, contre l’autorité parentale ou encore parce que la famille l’y oblige. Mais le hijab n’a qu’une seule signification : les femmes, et seulement les femmes, doivent se cacher les cheveux (et parfois le cou, le visage, les mains) quand elles se présentent dans l’espace public car leur chevelure serait source de désordre.
Le mufti de la mosquée de Marseille, Soheib Bencheikh, qu’on ne peut taxer d’islamophobie, écrit :
« Le voile est une fausse route pour les jeunes filles. Rien dans le Coran ne leur impose d’afficher ainsi leur foi. Le voile conduit trop souvent à des comportements inquiétants, comme le refus de la mixité, de l’égalité des sexes, des cours de biologie ou de sport. »[3]
On pourrait également citer l’anthropologue iranienne Chardott Djavann, Talisma Nasreen qui nous rappelle comment « aucune religion ne prône l’égalité entre les femmes et les hommes »[4], ou des femmes venues s’établir ici, comme Homa Arjomand (qui a mené la bataille contre les tribunaux islamiques en Ontario), l’auteure Djemila Benhabib, la présidente du Conseil musulman canadien, Farzana Hassan, ou la députée québécoise Fatima Houda-Pépin, et bien d’autres. On peut aussi référer aux témoignages recueillis auprès de femmes musulmanes par Yasmina Chouakri, responsable du Comité des femmes des communautés culturelles à la FFQ. [5] Toutes ces femmes, nées dans des familles musulmanes, pratiquantes et non pratiquantes, répètent à quel point le voile est « instrumentalisé » par des mouvements politiques qui n’ont rien de démocratique.
Compte tenu de ces voix qui se font entendre, comment se fait-il que la direction de la FFQ demande à ses membres de privilégier la voix de ceux et celles qui endossent la vision des fondamentalistes ?
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[1] Débat sur la laïcité et le port de signes religieux ostentatoires dans la fonction et les services publics québécois - Proposition et réflexion du conseil d’administration pour l’assemblée générale spéciale qui aura lieu à Québec le 9 mai 2009, 18 pages, document PDF à télécharger depuis le site de la FFQ.
[2] NDLR de Sisyphe – Le terme "racisé" est un anglicisme qui prend des raccourcis avec les faits et confond des concepts différents.
[3] « On entre dans une radicalisation délirante ! », Le Parisien, mercredi, le 21 janvier 2004.
[4] « Aucune religion ne prône l’égalité entre les femmes et les hommes »
[5] Propos recueillis dans le cadre de l’avis du Conseil du statut de la femme : Droit à l’égalité entre les femmes et les hommes et liberté religieuse (2007)
par Diane Guilbault
collaboratrice de Sisyphe.
auteure de Démocratie et égalité des sexes, éditions Sisyphe, 2008. voir tous ses articles