Articles

Politique

Premier mai record, mais encore… Appel pour une stratégie efficace !

Par Bernard Teper

article publié dans la lettre 614

Lien permanent vers cet article

Avec plus d’un million de manifestants, cela fait 5 fois plus de monde que le premier mai de l’an dernier et 3 fois plus de monde que celui de 2003, qui était jusqu’ici le 1er mai le plus réussi en dehors de 2002 qui s'était passé dans des conditions politiques exceptionnelles. C’est donc un 1er mai massif qui vient d'avoir lieu.
Autre caractéristique, c’est la première fois qu’il y avait plus de 280 lieux de manifestations pour 101 départements français.
Bien évidemment, le fait que le premier mai tombe sur un grand week-end, certains ont préféré partir en week-end familial d’autant qu’il a fait particulièrement beau…

Il est difficile de comparer avec le 29 janvier et surtout le 19 mars qui ont vu plus de mobilisation du secteur privé dans la mesure ou cela avait coïncidé avec un mot d’ordre de grève pour permettre une mobilisation massive.
D’ores et déjà, d’aucuns parlent d’un grand événement à la mi-juin après les élections européennes. La question étant de savoir si une action unitaire sera prévue entre temps. Nous serons fixés le 4 mai au soir, date de rencontre des 8 organisations syndicales.
En attendant, il est nécessaire de se poser la question de la stratégie. Celle du «  Que faire ?   » C’est une question difficile, car c’est une chose de demander à chacun d’entre nous ce que l’on souhaite et c’en est une autre de porter un diagnostic sur la volonté du mouvement social dans son ensemble. Et c’est encore une autre chose de se poser la question des relations entre le mouvement social et le champ politique, et de leurs rôles respectifs ; sans omettre, au final, de jauger l’état de conscience et de mobilisation du peuple.

STRATEGIE A FRONT LARGE

Une première constatation : la stratégie à front large ne fonctionne aujourd’hui que dans le mouvement social et ne fonctionne pas dans le champ politique. Pour tout ceux qui ont abandonné l’idée d’une prise de pouvoir insurrectionnel, rien ne peut se construire en dehors d’une stratégie à front large.
Force est donc de constater pour ceux qui souhaitent construire la transformation sociale par une société mobilisée dans l’action et dans les urnes que c’est le mouvement social qui a la main actuellement, et non le champ politique ; même si beaucoup de militants rêvent de raccourcir le temps par des actions dans le champ politique comme si ce dernier était à tout moment le débouché politique des actions du mouvement social.  Pourtant, il n’en est rien. Ce n’est qu’à certaines périodes historiques que ce débouché politique a un sens.
Ne pas le comprendre, c’est se précipiter dans toutes les impasses qui proposent de raccourcir le temps. Croire le contraire relève d’un idéalisme philosophique pétri de sentiments et d’enthousiasme, alors qu’il faut une analyse rationnelle basée sur la réalité matérielle.
De fait, nous ne pouvons pas travailler en dehors du temps social et politique ; et contrairement aux militants idéalistes (sur le plan philosophique s’entend) il est souvent préférable d’œuvrer dans une stratégie de détour plutôt que de vouloir aller plus vite que la musique du peuple.
N’a-t-on pas remarqué la mise hors champ de nombreux collectifs nationaux, hier mobilisateurs, mais qui ont marginalisé leurs collectifs nationaux par des actions minoritaires au moment où l’aspiration des masses était à la stratégie à front large ? Les citer ici relèveraient de l’acharnement thérapeutique… Ce que la plupart des collectifs nationaux n’ont pas compris, le mouvement syndical, lui, l’a compris. Ils ont donc repris la main… Et tant pis pour les premiers !
N’a-t-on pas, ici et là, vérifié la déception constante des militants politiques qui, après avoir pensé que le grand Soir était proche, se morfondent parce que l’aspiration est à la stratégie à front large alors qu’ils pensent eux, les militants coupés des masses, qu’il faut radicaliser sans elles !
N’a-t-on pas vu, ici et là, des militants politiques parler d’éducation populaire alors qu’elle n’est possible que dans une stratégie à front large, et que cette même stratégie n’a toujours pas montré sa réussite dans le champ politique ? Tout au plus, ce qu’ils appellent éducation populaire n’est en fait qu’une formation pour les cadres de leurs organisations mais sûrement pas de l’éducation populaire pour les citoyens!

PAS DE DEBOUCHE POLITIQUE AUX LUTTES SOCIALES SANS STRATEGIE A FRONT LARGE DANS LE CHAMP POLITIQUE

Malgré toutes ces faiblesses, le mouvement social a un train d’avance sur le champ politique, car la stratégie à front large n’est toujours pas de mise dans le champ politique. Quel idéalisme philosophique de croire que la seule vérité révélée par telle ou telle organisation politique suffit à la rendre crédible par les masses ! Sans doute, les créations du Front de gauche et du NPA, qui sont deux petits pas (très nettement insuffisants pour engager une nouvelle période) vers la stratégie à front large des antilibéraux dans le champ politique, va permettre, au total des deux, de faire plus qu’à la présidentielle. Mais il y aura loin de la coupe aux lèvres !
C’est pourquoi je me risque aujourd’hui à dire que le débouché politique aux luttes sociales n’est pas à l’ordre du jour. Ce qui n’empêche pas de considérer que seul le champ politique peut transformer la société et ses institutions, mais pas à n’importe quelle période historique.

LA STRATEGIE NECESSAIRE DU DETOUR PAR L’EDUCATION POPULAIRE DANS LE MOUVEMENT SOCIAL

Si la revendication de l’unité est forte chez les salariés et les citoyens, nous ne devons pas en conclure que ceux-ci sont prêts pour l’alternative. Trop de confusions philosophiques, idéologiques et politiques existent, tant chez les militants que chez les citoyens. Et cette confusion est un frein à la construction d’une alternative. C’est une chose d’être exaspéré par le néolibéralisme, le communautarisme, l’arrogance des néolibéraux, c’en est une autre de comprendre suffisamment le pourquoi de la réalité et le comment pour s’en sortir. Voilà pourquoi la priorité du moment est à l’éducation populaire.
Mais elle n’est possible pour les citoyens que dans une stratégie à front large. Comment faire de l’éducation populaire quand un militant d’une organisation mène d’abord un combat contre d’autres militants, ayant la même détermination, mais membres dans une organisation concurrente ? Tant que le plus proche de soi sera considéré comme adversaire principal, aucune éducation populaire n’est possible.
Comme la stratégie à front large ne fonctionne pas dans le champ politique mais dans le mouvement social, il n’y a donc aujourd’hui que dans le mouvement social que l’éducation populaire est possible.
Les demandes au réseau UFAL, dont le travail d’éducation populaire dans le mouvement social est la priorité des priorités, montre bien le niveau de demande d’explication, d’analyse et d’alternative existant dans ce même mouvement, surtout depuis le développement de la stratégie à front large. C’est la réponse de l’offre qui est aujourd’hui trop faible tellement de nombreux militants préfèrent les impasses théoriques et pratiques hors champ du mouvement social !

C’EST LA CRISE DU CAPITALISME QUI VA DEVELOPPER LA CONSCIENCE DE L’URGENCE SOCIALE

Mais bien plus que le volontarisme de nombreux militants idéalistes englués dans des impasses théoriques et pratiques, c’est la crise économique et sociale qui va être l’élément déterminant du mouvement lui-même. Il y aura donc une course de vitesse entre le développement de cette crise et le développement de l’éducation populaire dans le mouvement social. Et c’est cette course de vitesse qui sera l’élément déterminant de l’éventuelle stratégie à front large dans le champ politique.
Rien est écrit, il n’y a pas de déterminisme total. Le développement de cette crise peut conduire à une reprise en mains des dirigeants du capitalisme par différents moyens (la sortie autoritaire, l’hyperinflation, etc.) ou par l’alternative d’une formation sociale supérieure voulue et pensée par le peuple. Tout cela dépendra de l’action des masses, et donc de l’efficacité de l’éducation populaire dans le mouvement social, puis de l’éventualité d’une stratégie à front large dans le champ politique, sans laquelle rien n’ira jusqu’au bout !

L’URGENCE EST DONC DE DEVELOPPER L’OFFRE D’EDUCATION POPULAIRE

Comme nous l’avons écrit plus haut, l’éducation populaire demande autre chose que de former ses propres cadres ou de délivrer ses idées sur le web. C’est à une éducation populaire de masse que nous sommes appelés. Quand le réseau UFAL, avec ses partenaires syndicaux et mutualistes, organise plus de 100 réunions publiques par an et autant de formations de formateurs, c’est en fait plus de 1 000 qui seraient nécessaires. Encore faut-il que les cadres et militants se forment et s’organisent en conséquence. L’appel est lancé. Aux militants de décider.

par Bernard Teper
voir tous ses articles

Lettre d'information

Agenda

Voir toutes les dates