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Chronique d'Evariste

Le "vote révolutionnaire" version 2007

Par Évariste

article publié dans la lettre 514

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Je me souviens de ma première campagne présidentielle. C'était dans les années 1980, à une époque où les sondages donnaient, six mois avant le 10 mai 1981, Giscard réélu à 60 %, face à François Mitterrand. Je travaillais dans un milieu professionnel où les militants du PCF étaient fort influents. Depuis 1977, date de la rupture du programme commun, ils martelaient le thème de la bande des trois, assimilant le PS à la droite. Avec d'autres copains, nous expliquions que la droite et la gauche, ce n'était pas la même chose. Nous disions donc qu'il fallait que Giscard soit battu, et qu'aucune voix ne devrait manquer, à gauche, au second tour, face au candidat de droite.

Au soir du premier tour, le PCF s'était pris une gifle monumentale, sanction de sa politique de division, et Georges Marchais n'avait fait que 15 %, à une époque où son parti pesait encore 20 %. C'est alors qu'un certain nombre de camarades communistes me dirent, l'air entendu, qu'ils allaient voter révolutionnaire lors du deuxième tour. Amusé et provocateur, je leur dis que Mitterrand n'avait pas pu, en quelques jours, passer du statut d'homme de droite au statut de révolutionnaire, qu'ils en faisaient un peu trop dans le ralliement en rase campagne ! Ils me répondirent que je ne comprendrai jamais rien à la politique, et qu'ils allaient voter Giscard, pour préserver le peuple de l'inévitable déception Mitterrand.

Mais comme, de son côté, Chirac faisait voter ses proches en faveur du candidat socialiste, pour planter Giscard, tout cela finira par s'équilibrer, et le sens de l'Histoire voulut que la gauche finisse par arriver au pouvoir.

En 2002, j'ai discuté avec des gens qui, en toute connaissance des choses, me dirent qu'ils voteraient Le Pen, parce que ce choix constituait, à leur avis, la seule façon d'en finir avec les duettistes UMP-PS. Ils me dirent que Le Pen n'avait aucune chance, qu'ils ne voulaient surtout pas le voir au pouvoir, mais que si leur vote pouvait faire péter le système, ils ne le regretteraient pas. Les apprenti-sorciers de ce genre m'ont toujours effrayé. D'autant que j'ai vu également des équipes municipales de gauche favoriser la présence d'une liste du Front national, et demander à leurs militants de " voter révolutionnaire " pour elle pour que le FN soit présent au deuxième tour, et permette ainsi à la gauche de gagner. J'ai donc appris à être prudent avec les discours moralistes de certains.

Cinq ans plus tard, j'entends d'autres amis, souvent des camarades, parfois des proches, qui me parlent d'un nouveau vote révolutionnaire, le vote Bayrou. Que dire ? On peut comprendre qu'ils ne supportent pas Sarkozy, qu'ils trouvent invraisemblable que la direction du PS ait pu s'en sortir intacte après le 21 avril 2002 et le 29 mai 2005. On peut admettre que le fait de devoir choisir entre deux partis, UMP et PS, qui ont un programme semblable sur l'Europe, ne soit pas des plus enthousiasmants.

On peut saisir leur désarroi devant le ralliement de Jean-Pierre Chevènement à Ségolène Royal, et l'absence de toute candidature de gauche qui incarne les valeurs de la République, en dehors des formules de circonstances.

On peut partager leur rancoeur contre la " gauche du non ", incapable d'offrir la moindre perspective à notre victoire, qui nous a trimballés pendant des mois dans des colloques inutiles, pour mieux se ridiculiser en se déchirant, et en proposant chacun sa candidature groupusculaire.

Le plus accablant pour cette gauche soi-disant radicale est que c'est souvent l'ex-UMP Dupont-Aignan qui, dans les débats, parle le plus de la victoire du 29 mai, pose, de manière bien moins caricaturale que Villiers, de bonnes questions sur les enjeux de 2009, et signale que le système a réussi à nous coller le choix entre trois partisans du " oui ".

Alors, pour échapper au duel tant attendu Sarko-Ségo, faut-il se résoudre à voter Bayrou, sous prétexte que les sondages (qui se trompent tout le temps) ont déjà condamné la candidate du PS, et que la gauche de la gauche étant dans les choux, les totaux cumulés n'atteindraient même pas 40 %.

Certes, l'homme des Pyrénées, celui qui a fait descendre dans la rue toute la France laïque le 16 janvier 1994, le fédéraliste européen fanatique, celui qui veut la reconnaissance des langues régionales, celui qui veut utiliser le tandem infernal " Europe-Régions " pour en finir avec les Etats-Nations, a voté la dernière motion de censure contre l'UMP (il avait refusé de voter les huit précédentes). Certes, il vient de dire qu'il était prêt à prendre un premier ministre de gauche. Il a même défini le profil idéal de cet homme : Jacques Delors, en plus jeune. Rien que le simple nom de ce démocrate-chrétien devrait être rédhibitoire à quiconque se réclame des valeurs de la gauche !

" Tu es sectaire, il a changé, tu as vu, il a été soutenir Charlie Hebdo ", me disent quelques amis attirés par ce nouveau " vote révolutionnaire ". Eh bien justement, parlons du nouveau Bayrou et de la laïcité. Savez-vous ce qu'il a fait, après le procès de Charlie Hebdo ? Il s'est précipité à Bagnolet, le 15 février dernier, à l'invitation de l'Union des Associations Musulmanes du 93, pour défendre notamment, le fayot, le droit à la croyance (comme s'il était menacé).

Pour information, l'UAM 93 sont ces garçons sympathiques qui ont organisé une manifestation dans Paris, de plusieurs milliers de personnes, en février 2006, pour protester contre les caricatures et imposer la charia aux médias français.

Regardez ces images que publie le site de nos amies de Prochoix.

L'UAM 93 a réclamé, d'autre part, une loi contre le blasphème en France, relayée immédiatement par les députés UMP Roubaud et Raoult. Aucun homme politique digne de ce nom n'aurait dû accepter l'invitation de ces intégristes communautaristes ! Eh bien, ils sont tous allés à la soupe halal !

Bayrou d'abord, qui a accepté l'invitation de ceux qui passent leur temps à attaquer les fondements de la République et de la laïcité. Certes, toutes les familles politiques ont fait de même, de l'UMP à l'UDF, du PS (Bartalone, l'homme de Fabius) et au PCF. Mais il est le seul candidat aux présidentielles à avoir honoré de sa présence le dîner que les disciples de l'UOIF du 93 avaient préparé, pour appâter les pêcheurs de voix musulmanes. Voilà tout le centriste Bayrou résumé : un coup avec Charlie Hebdo, un coup avec ceux qui veulent l'interdire !

Quant à Sarkozy, même chose, mais lui a fait lire un message par Raoult !

D'autre part, les députés UDF auront besoin de la complaisance de l'UMP pour être élus de nouveau, penser que Bayrou va aller à la rupture avec Sarkozy est vraiment bien naïf. Il ne s'agit, dans la campagne du président centriste, que d'un rééquilibrage des forces internes à la droite.

D'autres militants de gauche, pour justifier le " vote révolutionnaire " Bayrou expliquent, sous le couvert de l'anonymat, leurs stratégie : miser sur la défaite, jugée nécessaire, de la gauche, pour mieux favoriser une nouvelle reconstruction. Les deux premiers tremblements de terre, le 21 avril 2002 et le 29 mai 2005, n'ayant rien changé, ils veulent en provoquer un troisième pour créer les conditions d'une reconstruction qu'ils estiment indispensable, face aux doubles faillites du PS et de la gauche de la gauche. Et pour cela, ils estiment nécessaire de faire l'impasse sur 2007 pour mieux gagner en 2012 !

D'autres, parfois les mêmes, expliquent qu'il vaut mieux avoir un véritable adversaire en face de soi, et qu'un mouvement social qui n'est pas défait, qui a fait reculé le gouvernement début 2006 sur le CPE, sera fortement dynamisé par le fait d'avoir Sarkozy en face de lui, alors que les socialistes vont l'endormir.

Au-delà de tous ces calculs, il n'en demeure pas moins que beaucoup d'électeurs sont encore fortement hésitants, et que tout demeure possible le 22 avril prochain. Le meilleur, une défaite de Sarkozy, ou bien le pire, que nul ne peut occulter, un score de Le Pen bien plus important que celui que lui accordent aujourd'hui les sondeurs.

Deux mois, cela donnera du temps, dans les colonnes de Respublica (qui ne prendra position pour aucun candidat), pour multiplier les contributions permettant à chacun, en toute connaissance de cause, de faire ce qui lui paraîtra le meilleur choix, sans se laisser intoxiquer par les sondages, ni par les grands chroniqueurs.

par Évariste
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