Chronique d'Evariste

Élections régionales 2010 : la droite en crise profonde, mais pas de reconquête populaire de la gauche

jeudi 8 avril 2010
Par
Pour réagir aux articles,
écrire à evariste@gaucherepublicaine.org

Dans ses deux dernières livraisons, votre journal ReSPUBLICA a présenté les 10 leçons du premier tour, Les enseignements du 2e tour des régionales, et Les déficits politico-stratégiques du non de gauche. Il n’y a rien à changer à ces trois textes qui peuvent être donc relus avant celui-là. Mais nous avons des enseignements supplémentaires que révèlent les premières études à la sortie des urnes publiées depuis.

La gauche a-t-elle raison de jubiler ?

Bien sûr que non ! Pourquoi ? Parce que la gauche ne peut gagner sans un soutien massif des couches populaires (ouvriers, employés). L’abstention massive provient d’un niveau jamais atteint dans les couches populaires (nouveau record de 62 % pour les ouvriers !). Il faut rappeler inlassablement que l’idée du dépérissement de la classe ouvrière et des couches populaires (ouvriers, employés) est une invention des intellectuels travaillant pour les dirigeants néolibéraux. En fait, les couches populaires sont majoritaires en France et les couches moyennes minoritaires. Mais si les médias, les commentateurs et… les militants vivent uniquement dans les villes-centres et à un degré moindre dans les banlieues, ils ne peuvent les rencontrer, car aujourd’hui, ces couches populaires sont reléguées dans l’espace périurbain1 et représenteront bientôt une petite moitié des zones rurales ! Se reporter pour cela à l’article sur « les déficits politico-stratégiques du non de gauche »2 et au livre « Recherche (le) peuple désespérément ».

Les déclarations de l’ensemble des directions du PS et d’Europe Écologie (EE) sont partiellement hors-sol. À les entendre hors des caméras, la cause est entendue. La droite est à terre et grâce à la remontée du Front national, la voie royale s’offre à la gauche pour 2012 : reste à régler le partage des postes et des différents leaderships. À aucun moment, il n’arbore la crainte d’une situation à l’italienne où le premier désaveu de Silvio Berlusconi et l’arrivée de Romano Prodi ont permis le retour du même Silvio Berlusconi. Voir en France le cycle 86-93-2002 qui fut dramatique pour le peuple français.
Le PS a perdu beaucoup de voix de couches populaires entre 2007 et 2010 et son bon résultat relatif procède d’un gonflement énorme des abstentions et d’un moindre recul comparé à ses concurrents. Le PS n’a pas encore compris que la gauche ne peut gagner une présidentielle qu’avec, pour elle, 75 à 80 % des couches populaires (ouvriers, employés, représentants plus de la moitié des actifs et chômeurs en France (ce qui avait permis la victoire en 1981).
Europe Écologie s’installe comme troisième force politique sur une base centriste européiste.
Mais avec un manque de cohérence politique qui ne tardera pas à questionner l’organisation : des environnementalistes, des écologistes qui estiment que la question écologique doit surplomber toutes les autres questions, des couches moyennes estimant que le PS n’avance pas assez vite sur les réponses sociétales censées chez eux supplanter les nécessaires réponses sociales, des néomodernistes régressifs (comme le pédagogiste Meyrieu par exemple), des bénéficiaires de la nouvelle gentrification (retour des élites gagnantes de la mondialisation dans les villes centres), des élus locaux PC bien implantés qui par opportunisme voient leur intérêt électoral immédiat dans ce nouveau courant, les néo-ruraux, des personnalités dites de la « société civile » sans cohérence politique d’ensemble, etc. Il faut bien le talent tactique de Daniel Cohn-Bendit pour tenir cet attelage hétéroclite conjoncturel par l’invention d’Europe Écologie pour supplanter les Verts ! Il vient de récidiver par sa nouvelle proposition dite du 22 mars (bien joué médiatiquement !) pour proposer une nouvelle « coopérative politique » permettant à d’autres singularités de gauche et de droite de les rejoindre.

Côté PCF, la crise n’en fini plus et entre dans une nouvelle phase :

  • le PCF n’a réussi à conserver par la stratégie du Front de gauche qu’un gros tiers des élus des dernières élections régionales. La trentaine d’élus supplémentaires ont été dès le premier tour sur la liste du PS et est tiraillée entre le fait de rester au PCF ou de rejoindre d’une façon ou d’une autre la stratégie de Robert Hue (ancien secrétaire général du PCF) et de son MUP visant à rejoindre le PRG et le MRC, comme soutien dès le premier tour à la direction du PS.
  • ses deux présidences départementales (03,94) sont en difficulté pour 2011.
  • le courant rénovateur communautariste, antilaïque et antirépublicain (Braouzec, Martelli, Zarka, etc.) qui s’était organisé avec la stratégie du « un pied dedans, un pied dehors » du PCF vient définitivement de quitter le parti avec des grands élus maires et députés pour rejoindre la Fédération pour une alternative, sociale et écologique (FASE) dans laquelle ils étaient déjà présents.
  • les communistes orthodoxes qui se renforcent, eu égard au départ des précédents, emmenés par le député André Gérin pilonnent semaine après semaine la stratégie du Front de gauche en imputant à la direction actuelle du PCF et à son instigatrice Marie Georges Buffet de vouloir « vendre la maison » à Jean-Luc Mélenchon et au Parti de gauche.

Le PG estime que le Front de gauche est enfin bien installé et que la possibilité que ce soit Jean-Luc Mélenchon qui soit le candidat de toute « l’Autre gauche » suffit pour nourrir un espoir pour la colonne vertébrale de l’organisation. À noter, que le premier sondage IFOP pour 2012 place Jean-Luc Mélenchon comme s’il était déjà le candidat du Front de gauche a 6 % et Olivier Besancenot à 5 %, mais avec le fait que les 6 % de Jean-Luc Mélenchon proviennent en partie de 9 % des voix socialistes de 2010. Jean-Luc Mélenchon a marqué deux points importants :

  • lorsqu’il a décidé d’aller soutenir au deuxième tour la liste de l’Autre gauche dans le Limousin vu que la liste PS-EE a été sanctionnée de ne pas avoir voulu l’union
  • lorsqu’il impose la non-participation aux exécutifs régionaux qui s’apprêtent à refaire la même politique qu’hier défavorable aux couches populaires (ouvriers, employés).

Par ailleurs, Jean-Luc Mélenchon continue à vouloir renforcer son organisation en incorporant de nouveaux groupes de gauche et d’extrême gauche au sein du PG par une sorte de « dictature de la tactique » sans se poser la question « des déficits politico-stratégiques de la gauche du non ». On a vu par exemple, le changement symbolique du logo du PG réalisé pour incorporer le petit groupe Billard : incorporation du vert, instauration d’un triptyque posant l’écologie avant la république3 . Cette « tactique » ne lui a pas permis, par exemple, de récupérer électoralement les couches populaires perdues par le NPA qui se sont tournées vers l’abstention.

Le NPA a pris acte de son recul. Il estime néanmoins que la crise économique, la crise de la droite, la crise du PCF, la politique sociale-libérale des conseils régionaux de gauche, va lui permettre sur le moyen terme de « se refaire ». Le fait que le Front de gauche ne récupère pas les couches populaires perdues par le NPA à cette élection lui donne un argument supplémentaire pour cette stratégie. La direction souhaite donc rester sur sa ligne isolationniste alors que les électeurs qui l’ont quitté l’ont fait pour les sanctionner d’avoir refusé l’union de « l’Autre gauche ». Par ailleurs, une forte minorité du NPA lorgne néanmoins vers le Front de gauche et la bataille interne fait rage. De plus, pour aider au déchirement interne, la fraction clandestine des anciens camarades de « Socialisme par en bas » sont en train, suite à l’affaire de la candidate voilée du Vaucluse, de donner de la voix pour pousser au développement du communautarisme et de l’alliance tactique avec l’intégrisme islamiste4. Le résultat concret est que le recul des votes NPA parmi les employés est surtout celui des… employées. On ne dira jamais assez que soutenir l’obscurantisme intégriste contre la marche vers l’émancipation des femmes est réactionnaire. Et cela, les femmes d’origine maghrébine en France l’ont compris. Mais de nombreux « cathos de gauche », des militants « français depuis longtemps » marqués par le syndrome postcolonial (honte de ce que leurs propres parents ont fait), n’ont pas compris ! Il n’y a pas d’autre stratégie opssible pour la gauche que d’être laïque, antiraciste et anticolonialiste !

LO, autre rassemblement militant, reste une organisation implantée en milieu populaire. Mais elle a été sanctionnée électoralement comme responsable de la division de l’Autre gauche. De plus, le nouveau discours « basiste » de cette organisation (tout procède des luttes, du « mouvement d’en bas ») l’entraîne vers l’isolement.
Nous sommes restés dans cet article à une rapide caractérisation des organisations de gauche qui ont quelques influences. Nous laisserons dans l’ombre celles qui pour nous n’ont pas d’influence significative. Juste un petit mot sur la Fédération pour une Alternative sociale et écologique (FASE) qui fait parler d’elle sur le plan médiatique depuis qu’elle a récupéré plusieurs maires et députés de l’ancien courant rénovateur antilaïque et antirépublicain qui viennent de quitter le PCF. Leur discours basiste mélangeant le champ politique avec le mouvement social et se déterminant dans une optique antilaïque et antirépublicaine est une impasse théorique et pratique dans la mesure où les couches populaires (ouvriers, employés, majoritaires dans le pays) sont fortement hostiles à cette ligne. Ils ne pourront donc qu’être une force marginale appuyée sur les couches moyennes radicalisées, sur le relativisme culturel et sur les communautarismes qu’ils aideront à proliférer.

Que faire ?

La tâche des militants laïques de la république sociale est aujourd’hui de développer la bataille pour l’hégémonie culturelle et idéologique (pour reprendre le vocable d’Antonio Gramsci). Pour cela, il convient d’expliquer inlassablement que sans réponse aux « déficits politico-stratégiques du non de gauche » que nous avons développé dans le numéro précédent de RESPUBLICA, il n’y aura pas de logique gagnante pour le Non de gauche.
La réponse à ces « déficits politico-stratégiques du non de gauche » est la condition pour regagner la confiance des couches populaires sans lesquelles il ne peut pas y avoir de transformation sociale et politique comme l’ont montré les différentes séquences politiques ouvertes depuis le tournant libéral de 1983. Soit, on veut singer celles-ci, soit on veut une alternative, voilà le choix présenté.

  1. L’espace périurbain est l’espace que se trouve au-delà des banlieues des grands ensembles souvent dans un urbanisme pavillonnaire éventuellement dégradé, là où le service public de transport est souvent déficient. []
  2. La lecture de l’article mis en lien hypertexte est nécessaire pour comprendre pourquoi la prise en compte d’une nouvelle ligne stratégique est nécessaire notamment concernant la nouvelle géosociologie des territoires, la nouvelle articulation nécessaire entre le mouvement social et le champ politique, sur l’importance et le comment de la reconquête des couches populaires, etc. []
  3. Ce changement symbolique a une grande signification pour des militants de gauche attachés à la laïcité et à la république sociale. Alors que la république a une devise séquentielle « Liberté, Égalité, Fraternité », séquentielle voulant dire que l’ordre d’énonciation est important même si les 3 principes doivent s’appliquer, voilà un parti censé être le parti des laïques et des républicains de gauche, inventer une devise (est-elle séquentielle ?) qui place l’écologie en tête et repousse le mot « république » en troisième position sans son attribut « sociale » qui date de Jean Jaurès. []
  4. « Socialisme par en bas » est un groupe trotskiste qui était lié au Socialist Workers Parti (SWP) anglais qui est un important parti trotskiste prônant l’alliance avec l’intégrisme islamiste (les Frères musulmans avec Youssef Quaradawi, Hani et Tariq Ramadan plutôt que les démocrates laïques des pays arabes et/ou musulmans, le Hezbollah, le Hamas plutôt que le Fatah, les mollahs iraniens plutôt que les groupes de gauche laïque iraniens (Voir le Bureau laïque international (BLI) sur www.laicity.info), etc.) au nom du double fait que cet intégrisme devient la religion des « pauvres » et que cet intégrisme « serait » hostile à l’impérialisme américain. Ce groupe « Socialisme par en bas » a été incorporé à l’ex-LCR, puis au NPA et ils ont rejoint par là même les trotskistes qui avaient signé la pétition réactionnaire dite « des Indigènes de la République ». Tant pis pour le droit des femmes à leur émancipation et tant pis si cette alliance conforte la domination mondiale du turbocapitalisme où les intégrismes religieux sont alliés aux dirigeants néolibéraux du monde. []
Par
Pour réagir aux articles,
écrire à evariste@gaucherepublicaine.org


Voir tous les articles de