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Du jeu des pouvoirs comme enjeu de pouvoir dans la crise iranienne actuelle

dimanche 21 juin 2009

Il n’est pas impossible que « les fils » de Khamanei tentent un putsch en Iran. Il n’est pas impossible que Moussavi ne finisse par nous décevoir. Ce sont là deux scénarii qui envisagent le pire, et en Iran, il faut anticiper le pire. C’est ainsi que nous mettons en perspective les événements et que nos analyses ne restent pas en deçà de la réalité politique palpitante qui s’y déroule. Envisager le pire n’est pas forcément motivé par un goût pour le pessimisme. Ce peut être une forme de prévoyance, réaction intellectuelle qui tente d’éviter les affects de crainte et d’espoir, ou d’en diminuer les effets. Ce peut être un effort de lucidité.Il est d’autant plus recommandé d’envisager le pire que les deux forces politiques qui se disputent principalement le pouvoir aujourd’hui en Iran ne révèlent leur véritable visage, à mon sens, qu’en nous promettant le pire, c’est-à-dire soit le putsch, soit le renoncement. Cela ne veut pas dire bien sûr qu’elles ne sont pas en mesure de nous surprendre. Cela signifie que si par chance elles nous surprenaient, il faudrait d’abord qu’elles se fussent transformées à l’épreuve des faits, c’est-à-dire dans le vif du conflit qui les opposent. Pour l’une d’elles, cette issue est exclue à mon avis. Je ne vois pas comment les « conservateurs radicaux » pourraient éviter le putsch. Tout porte à croire que le putsch est déjà en marche et qu’ils l’avaient presque programmé comme la suite du trucage du scrutin. En revanche, que les « conservateurs mitigés » puissent éventuellement nous surprendre, cela n’est pas à écarter complètement.
Le pouvoir en Iran se dispute aujourd’hui entre deux clans conservateurs. Cela vaut la peine de les caractériser l’un et l’autre, l’un par rapport à l’autre.

Les conservateurs radicaux1  sont ceux qui, à l’instar de Mahmoud Ahmadinejad et de sa clique, lient l’avenir pérenne du régime islamique à l’exercice spécifique du pouvoir gouvernemental, celui-là même qu’ils ont eu en charge depuis quatre ans. La direction administrative du pays, les progrès technologiques qu’il est en mesure d’accomplir, la gestion des affaires courantes, l’extension géopolitique de l’influence iranienne, l’ordonnancement milicien et policier du pouvoir, c’est-à-dire finalement, tout ce qui ressortit à l’exécutif, met en jeu, à leurs yeux, l’existence même de la théocratie. Ce sont là des questions qui leur paraissent tellement cruciales, surtout dans le contexte géopolitique présent, que le régime ne devrait pas, à leur sens, les confier à ceux qui revendiquent la seule légitimité des urnes. L’hypothèse selon laquelle le gouvernement d’Ahmadinejad aurait arraché le consentement du guide pour truquer le scrutin du vendredi dernier n’est que la prise en compte d’une dérive « chavézienne »2  du régime sous l’instigation des conservateurs radicaux. Pour ma part, j’y souscris complètement. Elle traduit l’orientation de plus en plus gouvernementaliste du pouvoir et finalement une sorte d’épuisement théologique de ce dernier. Tout le monde sait que la préférence affective du guide va vers des hommes qui ont l’âge de ses fils. Ces hommes sont parfois issus du rang des Pasdaran et ont brillé par leurs faits d’armes durant la guerre. Quelques-uns ont été choisis en raison de leurs compétences technocratiques. Mais aucun ou presque n’a reçu une formation théologique susceptible de le mettre en situation de disputer au guide sa prééminence idéologique. Ils vouent au guide un culte plutôt sincère qui est le pendant de la tendresse filiale que ce dernier leur témoigne. Du reste, le guide est piètre théologien. Il n’a pas brillé par-là, mais par son activisme politique. Simple « curé de province », il n’a jamais eu la reconnaissance de ses pairs, et il n’a pas manqué d’assigner à résidence à Qom ceux d’entre eux qui étaient susceptibles de le gêner. Bref, le guide s’identifie d’autant plus facilement à ses fils « laïcs » qu’il a toujours manqué lui-même de hauteur théologique. Ses fils se reconnaissent d’autant mieux en lui que sa conception étriquée du principe du Velayat-e fagih le porte vers des dérives gouvernementalistes augmentant leurs marges de manœuvres. Velayat-e fagih signifie : la tutelle du juriste-théologien. Il désigne un principe constitutionnel qui confère au pouvoir du fagih, c’est-à-dire le guide, le caractère de souveraineté absolue. Nous pourrions, aussi bien, le qualifier de pouvoir d’exception. « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle, ou en cas de situation exceptionnelle », écrit Schmitt quelque part. Cela signifie d’abord que le pouvoir du guide puise en lui même la norme immanente de régulation des conflits et des cas litigieux. L’exception qu’il invente est la force qui brise la carapace d’une mécanique institutionnelle. Elle est censée revigorer le régime en lui insufflant une norme nouvelle d’unité. Mais, cela signifie surtout qu’il revient au guide lui-même de décider dans quelle mesure une situation donnée appelle son pouvoir autonome d’invention. Extraordinaire pouvoir que celui du guide ! D’autant plus –si j’ose dire- que l’homme qui fait la pluie et le beau temps en Iran n’est à peu près justiciable d’aucune responsabilité gouvernementale. Il a les coudées franches. Il concentre en lui tout le pouvoir sans avoir à en répondre, si ce n’est devant une assemblée des experts, comprenant 86 dignitaires religieux, dont la moitié est nommée par lui ! Néanmoins, ce pouvoir, pour extraordinaire qu’il fût, n’échappe pas à la politique, mais y reste cantonné, contrairement à ce que l’idéologie du Velayat pourrait laisser croire. Le guide vit bien une vie d’homme, son pouvoir doit tenir compte de l’impact qu’il produit sur ceux qui lui obéissent, et se trouve, dès lors, lui-même conditionné. La plus grande latitude d’un pouvoir définit en creux pour l’homme qui le détient l’horizon implicite d’une légitimité, donc de contraintes, qu’il lui faut apprendre à assumer. Dans l’usage qu’il fait de son pouvoir, le guide est mis à l’épreuve d’une attente : ces actes et ses discours produisent certes des effets politiques, mais ils viennent surtout, en retour, le révéler lui-même comme plus ou moins apte à comprendre la hauteur de sa fonction. Il a dès lors ses preuves à faire comme guide. Nous en avons une preuve dans la critique qui est adressée silencieusement à son pouvoir par les opposants. Khamanei a le tort immense de dissiper tout le potentiel sacré de sa tutelle, en se mêlant de ce qui ne le regarde pas, c’est-à-dire, en prenant parti pour un gouvernement, en prenant le parti du gouvernement. Tel est le reproche que lui adressent, à mots couverts, les réformateurs mitigés dont Moussavi est devenu le porte-parole. Ils disent que Khomeini, en son temps, a toujours su opérer avec plus de discernement. Il a su se ménager, c’est-à-dire, botter en touche quand il le fallait, pour préserver la hauteur de sa fonction. Je ne le crois pas pour ma part. C’est en partie l’effet d’une illusion rétrospective chez ceux qui réactivent nostalgiquement le souvenir du fondateur.
Mais cette invention imaginaire du mythe du fondateur sert aux conservateurs mitigés la trame unique des critiques qu’ils adressent implicitement au guide actuel.

J’appelle conservateurs mitigés3 , les opposants actuels au gouvernement d’Ahmadinejad. Leur clan comprend pêle-mêle des réformateurs plus ou moins décidés, des conservateurs plus ou moins combatifs.

Ils devront puiser leur unité dans le cœur de l’action de contestation qu’ils mènent aujourd’hui avec hésitation. Quelques observateurs ont rapproché leur choix stratégique actuel au principe d’auto-limitation qui a valu au mouvement de Solidarité en Pologne le succès que l’on connaît : exiger du pouvoir établi le respect d’un droit, ne pas empiéter au-delà de cette exigence afin de ne pas lui fournir un prétexte de refus.

Il est vrai que l’exigence du rétablissement de la vérité des urnes entre bien sous l’espèce définie par Adam Michnik, théoricien polonais de l’opposition. Les opposants iraniens se contentent en effet de réclamer la vérité, rappelant au régime qu’il a lui-même encouragé un plébiscite populaire des élections et, s’abstenant de verser dans une surenchère revendicative. Mais la stratégie qui a emporté ses succès en Pologne se révélera-t-elle efficace dans le cas de l’Iran ? Je ne le crois pas. Elle présente l’inconvénient de laisser le pouvoir du guide en dehors du débat. Il y a au sein du régime une réversibilité du pouvoir entre le guide et le gouvernement, un jeu subtil de va-et-vient qui rend ce pouvoir insaisissable et lui octroie tous les atouts du secret. Tout le monde le sait : le pouvoir en Iran ne se trouve jamais là où visiblement il semble se trouver. De cette opacité, le régime tire un bénéfice stratégique inestimable. Il faut mettre un terme à ce jeu et forcer le régime à la publicité. Il faut que l’opposition cesse d’intérioriser l’idéologie du régime et considère le fagih comme un politique ordinaire. Mais tout porte à croire que les opposants actuels en sont incapables. Je vois à cela une seule raison : ils sont eux-mêmes issus souvent d’une culture gouvernementale au sein du régime. C’est là qu’ils se sont formés. L’expérience que le gouvernement de Khatami leur a procurée est riche d’enseignements qui sont devenus contre-productifs. Tous les artifices de l’évitement, tout le savoir-vivre oriental, tout l’art subtil du ménagement de l’autorité du Prince ont trouvé là leur terreau d’épanouissement. Ces hommes ne sont plus capables de rapports frontaux. En un sens, Ahmadinejad est plus « républicain » qu’eux tous : lui, au moins, en fomentant son coup d’état électoral, a précipité le guide sur l’arène politique : il en a fait un adversaire pour le camp d’en face. Bref, il a produit du discernement. Les actuels opposants iraniens ont été d’anciens serviteurs du régime. Ils ne sont plus en phase avec ce qu’il est devenu, et ils aimeraient qu’il redevînt ce qu’il a cessé d’être, qu’il retrouve ce qu’ils croient être sa forme originaire. Ils ont une analyse peu perspicace du phénomène de pouvoir. Ou plutôt, ils ont versé dans le libéralisme économique : ce qui leur a permis de faire surtout l’économie d’une réflexion critique sur la distribution du pouvoir. C’est un fait par ailleurs remarquable que l’intériorisation du mythe du Velayat s’acclimate particulièrement bien à une option pour l’économisme.

En cristallisant sur Ahmadinejade l’essentiel de l’opprobre qui frappe le régime, les conservateurs mitigés à qui le rôle de l’opposition se trouve aujourd’hui dévolu, ont trouvé surtout une combine pour continuer à être conservateurs. Je les ai appelés conservateurs mitigés pour souligner la contradiction dans laquelle la pression de la rue les enferme chaque jour un peu plus. Seront-ils capables de se transformer à l’aune de l’épreuve et cesser de se considérer comme conservateurs ? Je n’en sais rien. C’est pourtant à cette condition qu’on peut cesser d’envisager le pire pour l’Iran.

  1. Ossoulgaryian, en persan, est le qualificatif que ces conservateurs radicaux se sont attribué. []
  2. Ahmadinejad regarde du côté de Chavez et d’après des déclarations de coulisse, il aurait « besoin de 16 ans et plus » pour accomplir son œuvre. []
  3. Eslatalaban est en persan le qualificatif que ces deniers se sont attribué. Il signifie « réformateur ». Mais il faut préciser que Moussavi, soucieux de se démarquer de Khatami, s’était présenté comme un « ossoulgar-e eslatalab » ! Rude programme aujourd’hui ! []
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