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Europe, Grèce, « plan B »… Une réflexion venue d’Espagne "Critique amicale à Varoufakis et à certains secteurs des gauches sur ce qui s’est passé en Grèce"

mercredi 11 novembre 2015

NDLR – Vicenç Navarro, professeur de sciences politiques et sociales à Barcelone et professeur de politiques publiques à l’université John Hopkins, a enseigné dans plusieurs pays durant ses années d’exil au temps de la dictature franquiste ; il a conseillé le gouvernement Allende, les gouvernements cubain, suédois, espagnol, le gouvernement fédéral américain, Hillary Clinton…
Il est le principal inspirateur du programme économique présenté par le parti espagnol Podemos, en campagne pour les élections législatives qui auront lieu ce 20 décembre et feront probablement tomber le gouvernement de droite.
Navarro a pu suivre de près les échanges entre Podemos et Syriza durant tout le premier semestre 2015. Il en tire, dans l’article qui suit, des leçons, réflexions et propositions ; il y critique amicalement mais néanmoins très sévèrement son collègue Yanis Varoufakis, à contre-pied de la vague de sympathie et d’admiration que ce dernier a pu susciter dans de larges secteurs de « l’autre gauche ».
La critique et l’analyse de Vicenç Navarro sont représentatives de la position de Podemos – formation absente de la « conférence internationale du plan B » organisée à l’initiative de Jean-Luc Mélenchon. C’est pourquoi nous avons  jugé utile d’en publier la traduction.

Article original publié dans la rubrique « Pensamiento critico » du quotidien en ligne Publico le 19 octobre 2015. Traduction pour ReSPUBLICA par Alberto Arricruz.

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Les conclusions d’une grande partie des gauches et de toutes les droites européennes sur ce qui s’est passé en Grèce

Dans quelques secteurs des gauches espagnoles, la lecture générale de ce qui s’est passé en Grèce est que Syriza aurait trahi le peuple grec. Selon cette lecture, Syriza aurait reçu un mandat populaire (exprimé d’abord en janvier 2015 dans les urnes puis lors du référendum du 5 juillet dernier) lui commandant de s’opposer à la poursuite des politiques d’austérité imposées par le Conseil européen (dominé par le gouvernement Merkel), la Banque centrale européenne, le FMI et l’Eurogroupe (lui aussi dominé par le gouvernement allemand). Mais Syriza a finalement accepté le troisième plan « d’aide », ce qui signifie la poursuite des mêmes politiques (ce troisième plan étant y compris présenté comme plus dur que les précédents) et ainsi la trahison du peuple grec.
Les déclarations de Yannis Varoufakis, qui était le ministre Syriza des finances et le responsable de l’équipe grecque durant les négociations avec la Troïka et l’Eurogroupe, ont été décisives pour implanter cette perception, lui-même disant en diverses occasions que le premier ministre Alexis Tsipras « a trahi » la volonté populaire.

À cette perception s’ajoute une autre lecture, en cours celle-là parmi les adversaires et ennemis de Syriza de sensibilités conservatrices et libérales (y compris socio-libérales) qui dominent le panorama politique et médiatique espagnol (y compris catalan). Ceux-là accusent Syriza d’irresponsabilité politique pour avoir osé affronter la Troïka et l’Eurogroupe en s’opposant aux politiques d’austérité et en promettant des changements impossibles à réaliser.
Ces voix conservatrices, libérales et socio-libérales en concluent que, comme sanction de cette irresponsabilité (dont le point culminant aurait été la convocation du référendum), l’establishment européen s’est fâché de telle sorte qu’au lieu d’être enclin aux négociations et au compromis, il a aggravé les conditions du troisième mémorandum. Par conséquent, aujourd’hui la Grèce serait dans une situation pire qu’avant.

Ces deux lectures sont extraordinairement simplistes et ne rendent pas compte de la complexité de la situation. Voyons chacune d’entre elles, en commençant par la supposée « trahison ».

Le contexte politique dans lequel ces faits se sont produits (y compris la supposée « trahison » de Syriza)

La Grèce est une des sociétés européennes où l’État a été, avec la plus grande intensité, accaparé et instrumentalisé par une des plus importantes structures oligarchiques et clientélistes existant en Europe.
La Grèce était et est encore, en quelque sorte, une « république bananière » au sud de l’Europe.
En réalité, les familles qui contrôlent le pays – des appareils d’État à tous (je dis bien TOUS) les médias – sont celles qui l’ont toujours gouverné. Elles forment l’oligarchie qui a toujours contrôlé l’État.
Ce n’est pas un hasard si la Grèce a en commun avec l’Espagne et le Portugal d’avoir été gouvernée durant de longues années par des dictatures militaires connues pour leur brutalité et leur répression.

Ce que la Grèce et le Portugal ont aussi en commun avec l’Espagne, c’est une longue histoire de luttes héroïques et de résistance populaire face à ces structures oligarchiques, clairement entrelacées avec des entreprises multinationales.
Pour ces mouvements populaires qui ont lutté contre ces pouvoirs oligarchiques (y compris durant les phases dictatoriales), l’Europe signifiait (comme c’était le cas pour celles et ceux d’entre nous qui luttions contre la dictature fasciste en Espagne) liberté, démocratie, État social.
Et, comme en Espagne, l’euro a été perçu comme la clef qui nous permettait de nous considérer enfin comme européens.
Cette idéalisation de l’Europe était et continue d’être amplement répandue dans la culture des mouvements démocratiques dans ces trois pays (Espagne, Grèce, Portugal) et dans la grande majorité du peuple. Les enquêtes sur la perception de l’euro et de l’Union européenne montraient – et montrent toujours – une adhésion extrêmement élevée en Grèce comme en Espagne.
Et c’est là une donnée d’une importance cruciale : même aujourd’hui, malgré les politiques d’austérité profondément impopulaires imposées par les institutions qui gouvernent l’euro et font la loi en Europe, la majorité du peuple grec veut rester dans l’Eurozone et garder l’euro comme monnaie grecque. Ainsi en juillet dernier, les enquêtes donnaient 74 % des Grecs (et 66 % des partisans de Syriza) en faveur du maintien dans l’euro – un tableau identique à celui de l’Espagne, où la grande majorité du peuple veut être dans l’Union européenne et avoir l’euro comme monnaie.

C’est donc là que se trouve la racine du problème : le peuple veut rester dans l’eurozone, mais ladite eurozone est aux mains de partis conservateurs, libéraux et socio-libéraux qui représentent les intérêts des classes dominantes de ces pays – y compris les classes dominantes grecques et espagnoles.
Ces partis parachèvent ce qu’ils ont toujours voulu : le démantèlement des protections des travailleurs, du marché du travail et de l’État social ; en réalité, l’objectif du système de gouvernance de l’euro a été de renforcer la puissance du Capital (où le Capital financier est hégémonique) aux dépens du monde du travail.

On oublie, dans les critiques à Syriza, que ce parti n’a jamais reçu mandat de quitter l’euro

Devant cet ample soutien populaire à l’euro, il était logique et prévisible (il est même surprenant que cela ait pris autant de temps) qu’apparaisse une force politique recueillant la protestation et l’opposition aux politiques d’austérité mais (et c’est un « mais » majeur) sans remettre en question l’euro.
En vérité, la grande majorité de la population et la grande majorité des électeurs de Syriza, ainsi que la grande majorité de ses dirigeants, n’ont jamais envisagé de sortir de l’euro. Et le rejet majoritaire du plan « d’aide » lors du référendum n’a pas été un rejet de l’euro.
En fait, la majorité de la population comme le gouvernement Syriza croyaient que ces politiques d’austérité pouvaient être changées au sein du système actuel de gouvernance européenne. Et, aussi surprenant que cela puisse paraître, le plus grand défenseur de ce postulat fut justement le ministre des finances grec et chef de son équipe de négociation, M. Varoufakis.
Cet économiste, qui était le principal interlocuteur de Syriza avec la Troïka et l’Eurogroupe, ne considéra jamais la sortie de l’euro comme alternative. Tous les arguments qu’il utilisa dans ses négociations avec la Troïka et l’Eurogroupe visaient à changer le système de gouvernement de l’euro, mais pas à en sortir.
M. Varoufakis fut également l’un des principaux partisans d’augmenter la pression sur la Troïka et l’Eurogroupe en convoquant un référendum. Il a indiqué à différentes occasions qu’augmenter la pression populaire contre le plan « d’aide » favoriserait les marges de négociation de l’équipe grecque. Il en vint même à affirmer que, le jour suivant le référendum (en cas de « non » massif, ce qui fut le cas), les négociations deviendraient plus fluides et positives pour le gouvernement grec.
Il voulait créer une nouvelle Europe, avec un nouveau système de gouvernement de l’euro et des institutions de l’eurozone qui serait bénéfique non seulement pour la Grèce mais aussi pour toute l’eurozone.
Une telle foi dans le potentiel de changement des structures de gouvernement de l’eurozone et de la Troïka, dans les conditions actuelles, s’est heurté pourtant à une réalité bien différente. À dire vrai, céder à la pression populaire exprimée par des voies démocratiques était bien la dernière chose que souhaitaient les institutions européennes, tant cela aurait créé un précédent menaçant leur propre existence.
La situation politique de l’Espagne, où les forces politiques anti-austérité ont connu une croissante spectaculaire, a joué un rôle majeur dans la peur des institutions européennes et dans leur choix de durcir leurs positions face à la pression populaire.
Ne pas se rendre compte de cela a été une de plus grandes erreurs de M. Varoufakis. Céder à la pression populaire était compris – tout à fait correctement – par les autorités européennes comme le début de la fin de leur existence.

Syriza aurait-il pu sortir de l’euro ?

Face à la résistance des institutions gouvernant l’eurozone, et face aux demandes du peuple grec approuvées massivement lors du référendum de juillet, certains secteurs de Syriza ont proposé de sortir de l’euro (bien que Varoufakis n’ait pas appuyé cette alternative).
Le refus du gouvernement Syriza de valider cette alternative a prêté le flanc à la perception que ce gouvernement était en train de trahir son électorat, puisque continuer dans l’euro imposait de suivre pieds et poings liés ce qu’exigeaient les institutions européennes.

Cette proposition – la sortie de l’euro – prend son désir (logique, raisonnable et cohérent) pour la réalité.
Comme l’a bien dit Karl Marx : « Les hommes (Marx reproduisait le machisme de son époque, ignorant les femmes) font leur Histoire. Toutefois ils ne la font pas dans les conditions qu’ils auraient eux-mêmes choisies, mais dans des circonstances qui sont déjà là, données et héritées du passé ».
Ne pas tenir compte de cette situation est, comme le dit également fort bien Friedrich Engels, « vivre dans une innocence infantile qui fait passer sa propre impatience pour un argument théorique convaincant ».
Un désir peut être totalement logique, raisonnable et cohérent. Mais sa réalisation dépend des circonstances dans lesquelles se trouvent les forces qui le portent, circonstances héritées et reproduites au moment où ledit désir est né.

Les conditions nécessaires et inexistantes pour que l’État grec puisse sortir de l’euro

Dans la Grèce d’aujourd’hui, trois conditions étaient nécessaires pour sortir de l’euro.

Syriza est une force politique démocratique et ne peut pas imposer une mesure d’une telle envergure sans l’appui majoritaire de la population qu’il entend servir. Et, comme je l’ai indiqué, Syriza n’a pas mandat pour sortir la Grèce de l’euro.
L’opinion populaire, configurée par les institutions (contrôlées par les forces de droite) qui transmettent les valeurs, l’information et la persuasion, ne peut pas être ignorée puisque c’est elle qui donne (en théorie) sa légitimité au pouvoir politique.
Comme le disait Antonio Gramsci, la population vote en de nombreuses occasions contre ses propres intérêts, conséquence du contrôle de sa pensée par les forces du Capital, au travers de leur hégémonie maintenue par le contrôle de tous les instruments producteurs d’information et de valeurs culturelles.

La deuxième condition pour sortir de l’euro, c’est que l’État grec en ait la capacité et que l’économie grecque ait la souplesse pour s’adapter rapidement aux conséquences. Et il n’est absolument pas certain que l’État ou l’économie grecque soient à la hauteur de l’enjeu.
La sortie de l’euro exigerait une énorme dévaluation de la monnaie grecque, affectant très négativement son économie, qui importe la majorité des biens de consommation – y compris agricoles. La dépendance de la Grèce à ses importations est une des plus élevées dans l’Europe actuelle, avec une balance négative sur quasiment toutes les aires de la production économique, des produits agricoles à l’énergie, aux produits pour la terre, aux appareils électroménagers, aux textiles, etc. etc. L’économie grecque est basée sur le tourisme, avec un secteur industriel très réduit (et qui a diminué dramatiquement durant ces années de crise).

Et, comme si cela ne suffisait pas, l’État est la résultante de politiques clientélistes, amplement corrompu, insuffisant, et contrôlé par les oligarchies qui ont dominé le pays.
L’État serait bien incapable de répondre à la grande détérioration que produirait la séparation d’avec la zone euro, avec l’abandon de l’euro et la réintroduction de la monnaie nationale – la drachme.
En Argentine, lorsque l’État argentin décida de rompre la parité en valeur du peso argentin avec le dollar, la monnaie argentine existait déjà. C’est sa valeur de change avec le dollar qui a été modifiée, mais la monnaie et le système monétaire étaient en place.
Par contre, en Grèce il aurait fallu remettre en place tout le système monétaire, qui plus est dans les conditions les plus défavorables car il est plus que probable que les autorités monétaires de l’eurozone auraient été hostiles à la nouvelle monnaie grecque.

Qui pourrait aider la Grèce à sortir de l’euro ?

La troisième condition pour sortir de l’euro, c’est de disposer d’un système d’alliances et d’appuis dans les sphères économiques et financières.
Un changement d’une telle ampleur de la part d’un si petit pays – onze millions d’habitants – nécessite d’avoir des appuis. Un pays de cette taille peut se séparer de son milieu mais à condition que cela bénéficie à un autre ensemble économique.
Cuba a pu gagner son indépendance contre le dollar et les USA parce qu’elle trouva l’appui de l’URSS. Mais aujourd’hui, qui appuierait la Grèce ?

De fait, il est apparu très clairement durant les négociations que le gouvernement Syriza manquait de soutiens, cela résultant de l’adhésion totale des gouvernements socio-démocrates au cadre néolibéral qui régit et gouverne l’eurozone. En réalité, les « négociations » entre la Grèce et les institutions européennes ont eu le mérite de mettre en évidence à quel point l’Europe actuelle est dominée par les forces néolibérales, dirigées par l’État allemand et incluant les partis socio-démocrates qui dirigent des gouvernements.
Le manque de soutien des gouvernements français et italien au gouvernement grec a été un des faits les plus visibles et clarificateurs de ce que représente aujourd’hui l’eurozone, et la social-démocratie en son sein.

Par ailleurs, ni les pays émergents, ni la Russie ni la Chine (tous se trouvant dans des situations économiques difficiles) n’ont offert leur aide. D’où viendrait alors le soutien à la Grèce, dans et en dehors de l’Europe ?
S’il est probable que vont surgir, au sein de l’Europe de nouveaux gouvernements à même d’établir une alliance anti-austérité, cette alliance aujourd’hui n’existe pas – elle existe à l’échelle de partis, mais pas de gouvernements.

Puisqu’il ne peut sortir de l’euro, que pouvait faire Syriza ?

De tout ce qui s’est mal passé en Grèce, le pire a été de donner corps à la perception généralisée au sein d’une grande partie des secteurs démocratiques et progressistes que dans l’eurozone rien n’est possible, puisque c’est une dictature du Capital (avec hégémonie du Capital financier) face à laquelle il n’y a rien à faire.
La seule chose possible serait de gérer l’austérité de façon à mieux redistribuer les efforts exigés, donc à ne pas tout concentrer sur les catégories populaires.
La convocation d’élections en Grèce après le résultat du référendum était la mesure la plus démocratique possible : Syriza n’ayant pas mandat de sortir de l’euro, il devait obtenir le résultat lui permettant de continuer à gouverner avec un mandat nouveau, de fait opposé à celui avec lequel il avait gagné les élections de janvier. C’est pourquoi ces élections ont été centrées sur l’enjeu de la gestion la moins injuste possible des politiques d’austérité ; il était prévisible que la population choisisse Syriza de nouveau, puisqu’il était manifeste que ce parti serait plus sensible aux classes populaires que les droites de toujours.

En réalité, gérer l’austérité tandis que se prépare l’assaut contre les responsables des forces qui l’imposent est une tâche essentielle.
Juan Torres, Alberto Garzon (leader de IU) et moi-même avons écrit un livre (en 2011) : « Il y a des alternatives, propositions pour créer emplois et bien-être social en Espagne », livre dans lequel nous indiquions justement qu’il y a toujours des alternatives aux politiques d’austérité et à la façon dont elles se déploient.
Nous citions l’objectif du gouvernement socialiste de Zapatero, la réduction du déficit public, en démontrant qu’il aurait été mieux atteint en maintenant l’impôt sur le patrimoine (2,1 milliards d’euros) plutôt qu’en gelant les retraites (1,2 milliards). Que ce gouvernement ait choisi de geler les retraites provient du fait que ceux qui ont de gros patrimoines ont plus de pouvoir politique et médiatique que les retraités.
La même chose s’est produite avec les coupes sombres dans les budgets des hôpitaux publics, pratiquées par le gouvernement de droite de Rajoy, coupes de 6 milliards d’euros qui auraient pu être évitées en abrogeant la baisse de l’impôt sur les sociétés aux entreprises facturant plus de 150 millions par an (soit seulement 0,12 % de la totalité des entreprises en Espagne).
Selon que l’austérité est gouvernée par un parti progressiste ou bien de droite, les conséquences sont bien différentes pour la qualité de vie des classes populaires. C’est pour cela que le peuple grec a voté de nouveau Syriza après le référendum.

Mais ce serait une erreur pour Syriza de se limiter à la gestion de l’austérité, s’installant dans l’engagement de poursuivre à long terme dans ce cadre, donc de poursuivre les coupes sombres dans les dépenses sociales.

Et c’est là que nous devons faire une critique solidaire au gouvernement Syriza, car il aurait pu faire les choses assez différemment, avec sans doute des résultats différents et plus positifs. Et c’est là qu’il faut insister sur le fait que, oui, en Grèce aussi, il y a des alternatives.

Quelles alternatives Syriza aurait-il pu envisager ?

Avant de nous centrer sur ce thème, il faut préciser que les représentants grecs ont obtenu d’importants acquis durant les négociations avec la Troïka, acquis apparaissant à peine dans les médias. Les Grecs ont pu faire reporter certaines des mesures – telles les réformes du marché du travail et des retraites – et ont pu diminuer l’ampleur de l’excédent primaire (soit l’excédent comptable de l’État après paiement des intérêts de la dette publique).
Mais ces concessions sont mineures devant l’énorme sacrifice que les autorités européennes (la Troïka et les institutions) ont continué à exiger – à la demande du gouvernement allemand et de ses alliés (y compris le gouvernement espagnol) – pour pénaliser Syriza.

Leur objectif n’était pas d’expulser la Grèce de l’euro, mais d’expulser Syriza du gouvernement grec. Il est très surprenant que le chef de l’équipe de négociation grecque, M. Varoufakis, n’ait pas été conscient de cet objectif dès le début ; sa lecture des milieux du pouvoir au sein du gouvernement de l’euro était insuffisante et en de nombreuses occasions erronée.

Le plus grand problème rencontré par Syriza dans ses négociations avec les institutions européennes était l’énorme déséquilibre du rapport de forces, où la partie grecque n’avait aucun pouvoir et les institutions européennes avaient tous les leviers. L’inégalité était énorme et l’équipe grecque n’avait guère de possibilités.

Essayer d’obtenir plus de force en mobilisant le soutien populaire a été nécessaire (et j’insiste sur le fait qu’il faut applaudir la cohérence démocratique de Syriza, qui a convoqué des élections dès après le référendum, puisqu’après le refus de la Troïka d’accepter le résultat dudit référendum Syriza ne pouvait pas continuer à gouverner sans un nouveau mandat différent du premier). Cela étant dit, Syriza aurait pu indiquer que, si son engagement pour l’euro était solide, il n’en était pas pour autant illimité. Il aurait pu utiliser cette affirmation non seulement comme moyen de négociation mais aussi comme moyen d’influencer son propre électorat, en le convainquant qu’il fallait mettre toutes les options sur la table.
En réalité, tout montre que ni la chancelière allemande ni le président de la Bundesbank ne voulaient de la sortie de la Grèce de l’euro. Syriza aurait dû souligner que sa priorité était bien de rester dans l’euro mais que cet engagement avait une limite.
Quoi qu’ils disent pour le nier, la sortie de la Grèce de l’euro aurait eu des répercussions négatives sur le reste de l’Eurogroupe. L’Allemagne a 700 milliards dans les pays « PIGS » (Portugal, Italie, Espagne, Grèce) et le moindre mouvement au sein de l’un d’entre eux toucherait tous les autres.

La deuxième erreur a été de ne pas prendre certaines décisions qui auraient permis à la Grèce de diluer sa dépendance excessive à l’euro, même en restant dedans.
La Grèce aurait pu développer, par exemple, une monnaie parallèle à usage intérieur, et/ou des systèmes parallèles de paiement, ainsi que d’autres mesures autorisées y compris à l’intérieur de l’euro et qui, il est vrai, auraient pu lui dégager le chemin de sortie de l’euro si cela devenait la seule issue possible.
En ce sens, la dichotomie « euro oui » versus « euro non » n’était pas une dichotomie réelle au départ, car il y avait des alternatives intermédiaires qui auraient dû être envisagées – et qui en outre auraient donné du pouvoir aux négociateurs grecs en diluant la dépendance de la Grèce à l’euro.
Affirmer avec emphase la volonté de rester dans l’euro a affaibli la position de la Grèce ; en vérité, même en considérant son souhait de rester dans l’euro, il aurait été important de déployer une monnaie parallèle à usage intérieur, qui aurait dilué la dépendance de l’économie grecque à l’euro.

Une autre erreur aura été d’insister sur les causes externes du sous-développement – tel le problème de la dette publique – au détriment de la mise en lumière des causes internes.
Faire reconnaître que la dette ne peut pas être payée est une grande conquête de Syriza. Et il était important d’obtenir non seulement une restructuration mais aussi une réduction de cette dette. Mais il aurait fallu insister davantage sur l’origine de cette dette.

Ce dernier point m’amène à indiquer une autre erreur. À l’origine de la dette on trouve l’énorme dépense militaire, résultat du pouvoir excessif de l’Armée, et l’activité spéculative du Capital financier.
Le fait que le gouvernement Syriza dépende, pour avoir une majorité au parlement, de son alliance avec un parti nationaliste proche des forces armées limite sa vocation transformatrice ; le gouvernement Syriza aurait pu réduire plus fortement la dépense militaire. Et son affrontement avec l’oligarchie grecque aurait pu être plus important.

Il en ressort que la solution à la situation grecque requiert des changements profonds – quasi révolutionnaires – de l’appareil d’État (et des médias) ainsi que des mesures pour implanter des politiques redistributives basées sur la fiscalité progressive et la réduction de la fraude fiscale (une des plus élevée de l’Union européenne), avec le déploiement d’un État social procurant une sécurité à partir de laquelle construire une économie efficace, efficiente, équitable, solidaire et flexible.

Ces changements doivent être accompagnés par des alliances en Europe pour apporter une contestation continentale des politiques d’austérité.

Les événements grecs sont-ils décisifs pour l’Espagne ?

Les droites espagnoles et le parti socialiste, principaux défenseurs des politiques d’austérité, ont utilisé ce qu’ils présentent comme le grand échec grec pour montrer qu’il n’y a pas d’alternative aux politiques d’austérité. Et, dans cette présentation des faits, le supposé échec de Syriza est censé démontrer par avance l’échec que subirait une politique anti-austéritaire menée en Espagne par les forces de progrès, Podemos et IU.

Cette interprétation intéressée ignore ou occulte plusieurs différences importantes entre la Grèce et l’Espagne.
En premier lieu, la Grèce et l’Espagne sont deux pays très différents, avec des économies et des États très différents et vivant des contextes politiques également distincts – sans pour autant nier que ces deux pays ont historiquement des passés semblables.

L’autre fait à souligner est que le soutien solidaire que l’on doit à un parti gouvernant qui partage avec nous des objectifs communs à long terme (l’élimination des grandes inégalités basées sur un énorme déséquilibre entre les forces du travail et celles du Capital) n’est pas incompatible avec la capacité à adresser suggestions et conseils dans le but d’aider à la réflexion.

Enfin, il faut considérer que non seulement le contexte politique et économique espagnol est distinct du grec, mais aussi que ses partis politiques et ses mouvements sociaux sont profondément différents, ce qui explique que les dynamiques de changement transitent par des routes et des cours singuliers.

Les bouleversements qui se produisent aujourd’hui sur tout l’espace européen ouvrent de réelles possibilités de changement, qui exigent la coordination des partis et mouvements sociaux (y compris les syndicats) dans un travail réellement transformateur.

À l’évidence une autre Europe est non seulement possible mais aussi nécessaire.

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