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La Bibliothèque Républicaine

samedi 31 octobre 2009

Les vieux militants s’attristent souvent de voir leurs jeunes successeurs aborder la politique avec des tonnes de bonne volonté mais sans aucune connaissance des fondamentaux, ce qui les conduit à réinventer la roue (au mieux) ou à s’enferrer dans des contresens (au pire). Dans tous les cas, il y a là un gâchis phénoménal de temps et d’efforts, qui explique en grande partie l’inefficacité des petits partis de gauche à construire une alternative crédible aux modèles néolibéraux et sociaux-démocrates qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé. L’élaboration en cours du programme écologique du Parti de Gauche est un exemple frappant (et navrant) de l’inculture de ses jeunes rédacteurs, qui ne se rendent pas compte qu’ils suent sur une pâle copie de la contribution du Mouvement d’Écologie Politique (MEP) au livre de la campagne 1981 d’Aujourd’hui l’Écologie, Le pouvoir de vivre.

Dans un tel contexte, on ne peut que saluer l’initiative des éditions Le Bord de l’Eau, celle de la réimpression de tous les textes fondamentaux de la Troisième République dans la collection Bibliothèque Républicaine dirigée par Vincent Peillon. Chaque titre est présenté par un spécialiste du thème abordé, ce qui lui donne une dimension actuelle extrêmement intéressante et invite le lecteur à sentir combien les idées proposées il y a plus d’un siècle sont toujours d’actualité ; elles le sont même d’autant plus depuis que nous sommes confrontés à la déferlante réactionnaire néolibérale. On trouvera la liste complète des ouvrages réédités sur le site de l’éditeur : www.editionsbdl.com. La fiche de lecture présente se limite à trois livres phares de la collection, sans vouloir cependant atténuer l’intérêt de tous les autres.

A tout seigneur tout honneur sur ReSPUBLICA : La foi laïque de Ferdinand Buisson (1841-1932). Voilà un incontournable que l’Éducation Nationale devrait offrir à tous ses enseignants afin qu’ils comprennent l’importance de la mission qui leur est confiée et qu’ils disposent de tous les guides sans lesquels ils ne sauraient remplir cette mission sans faillir. Livre de chevet obligé également pour tous ceux qui voudraient participer efficacement à l’éveil politique de tous les citoyens, éveil-réveil sans lequel la reconstruction du socialisme est impossible. Il serait trop long de résumer ici l’œuvre de Buisson 1 , tant elle est considérable : sa présentation par Mireille Gueissaz, d’ailleurs, n’a pas nécessité moins d’une quarantaine de pages, c’est dire sa richesse. Mais la définition de la laïcité qui y est proposée est assez simple et sert de fil conducteur tout au long de la lecture : le respect de chaque conscience passe par le rejet de tous les dogmes. Le rôle de l’enseignant, en conséquence, consiste à éveiller chez ses élèves le sens critique qui, lors de l’étude de toutes les idéologies (qu’elles soient religieuses ou politiques, c’est-à-dire, en fin de compte, philosophiques), les amènera à trier le bon grain de l’ivraie : garder l’idée de base comme un acquis social qu’il serait contre-productif de retrouver par soi-même, mais l’enrichir par sa réflexion personnelle. Toutes les idées, lorsqu’elles dérivent vers le dogme, aboutissent aux désastres que l’on sait (inquisitions entre autres, mais aussi famines du « socialisme réellement existant » et hyper pollution générée par le stakhanovisme).

Aussi, s’il convient de bâtir sur les idées passées, il n’en faut pas moins lutter contre leur tendance naturelle à l’exclusive : c’est ainsi que se comprend la laïcité. Certes, à la lecture de Buisson, on pourra s’irriter de la foi outrancière en la science que tous les penseurs de son temps partageaient, sans se rendre compte que leur scientisme était une idéologie comme les autres. Il aurait fallu pour cela qu’ils assimilent la révolution introduite par Einstein au début du vingtième siècle, à savoir que l’ambivalence n’est pas la contradiction. Cent ans après, tout scientifique digne de ce nom sait qu’il ne saurait progresser sans comprendre que la logique d’Aristote du « ou exclusif » est dorénavant inopérante, et qu’il lui faut accéder à un niveau bien plus complexe de la réflexion, celui du « et inclusif » : un photon est une onde ET une particule, l’univers est fini ET on peut y voyager indéfiniment (univers sphérique dodécaédrique de Poincaré). Il en va de la science comme de la philosophie : toutes les idées se valent, et il convient de les juxtaposer pour une meilleure compréhension, plutôt que de s’enferrer dans une seule — celle de l’idéologie à laquelle se soumet le scientiste. C’est l’illustre Richard Feynman qui disait : « attaquez un problème par une méthode de résolution, vous obtenez UNE solution ; multipliez les approches, et vous aurez LA solution ». Il en va de même en philosophie et donc en politique, et là est toute l’essence de la laïcité : c’est par la multiplication des regards (la libération des consciences) et leur juxtaposition que naît la vérité (reconnue et acceptée par tous).

Deuxième incontournable : Solidarité de Léon Bourgeois (1851-1925). Le solidarisme était très en vogue à l’orée du vingtième siècle en France, et c’est sur sa base que le Conseil National de la Résistance nous a concocté tous les organismes de protection mutualistes contre les risques (maladie, accidents, chômage et vieillesse), organismes dont notre pays peut se glorifier aujourd’hui (et qui atténuent chez nous les conséquences de la crise mondiale que nous traversons). A l’heure où le néolibéralisme le plus débridé détruit miette après miette ces structures de solidarité nationale, on ne saurait concevoir de résistance efficace sans un retour à l’étude des considérations de Bourgeois. Même constatation que pour Buisson : c’est tellement riche que là aussi, l’introduction de Marie-Claude Blais fait quarante pages. Difficile donc de résumer ; on pourra dire cependant que Bourgeois a bâti son propos sur deux idées directrices, celles de dette sociale et de quasi-contrat.

En un mot : tout citoyen devrait comprendre qu’il jouit des acquis sociaux cumulés par ses ancêtres et amplifiés par le travail de ses contemporains ; en cela il est redevable par quasi-contrat d’une dette sociale envers ces derniers ET les générations à venir, générations envers lesquelles il doit au minimum la conservation, au mieux la bonification, du territoire national (voire aujourd’hui du biotope humain). Voilà une philosophie sociale qui tente d’élargir celle de la Déclaration des droits de l’homme, toute de libéralisme et d’individualisme, à celle de ses devoirs envers la société, essence même du solidarisme. Bourgeois le dit lui-même : il est grand temps d’écrire la Déclaration des devoirs du citoyen, sans laquelle on aboutit aujourd’hui au libertarisme. D’un côté les évadés fiscaux en tous genres du néolibéralisme, de l’autre les assistés sociaux perpétuels, tous unis dans la lecture de leurs droits et dans le rejet de leurs devoirs. Entre les deux : des citoyens véritables, en nombre de plus en plus réduit, qui se plient aux obligations du quasi-contrat tout en s’indignant chaque jour davantage de sa dénégation par les suppôts du néolibéralisme et les bénéficiaires du populisme.

Pour avoir écrit moi-même La fin des inégalités (L’Harmattan, 2008), je me suis rué sur Les idées égalitaires de Célestin Bouglé (1870-1940). C’est truffé de petites phrases lapidaires, mais l’introduction de Serge Audier (plus de 110 pages !) est tout à fait monumentale, en particulier son dernier paragraphe, intitulé Le solidarisme républicain aujourd’hui : l’enjeu écologique. Voilà quarante ans que je ne comprenais pas pourquoi, instinctivement, je ne pouvais concevoir de socialisme sans écologie : grâce à Audier, j’ai enfin compris. Rien que pour cela, je ne saurais trop recommander cette lecture… mais à chacun ses dadas !

  1. Sur Ferdinand Buisson, nous recommandons également un ouvrage de Pierre HAYAT, La Passion laïque de Ferdinand Buisson, Paris, Éditions Kimé, 1999, 122 p. (coll. « Philosophie-épistémologie ») [NDR] []
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