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Recherche (le) peuple désespérément, entretien avec les auteurs

samedi 31 octobre 2009

Recherche (le) peuple désespérément, entretien avec les auteurs du livre1

Pourquoi ce livre aujourd’hui?
« Recherche le peuple désespérément » vient baliser une première étape de notre engagement politique. Nous avons découvert la politique auprès d’hommes talentueux qui plaçaient toujours le débat d’idées au cœur de leur combat. C’est un sain principe. Et puis maintenant, nous volons de nos propres ailes, en électrons libres au sein d’un Parti Socialiste qui a besoin de revenir à quelques solides repères républicains, à l’idéal socialiste et à une analyse de la société la plus cohérente qui puisse être. Raison de plus pour mener un combat culturel en interne, les militants sont, pour l’heure, plus touchés par nos idées que les dirigeants. C’est un bon début !
Le principal objectif de notre livre est de traduire en termes politiques une somme impressionnante d’études sociologiques, géographiques, démographiques qui permettent de mieux comprendre notre société. Au confluent des discours savants et militants, notre livre donne quelques clés stratégiques.

Vous êtes très critiques vis-à-vis de la gauche politique? Qui aime bien châtie bien? Qu’espérez-vous ?

Nous espérons faire comprendre à la gauche qu’elle ne pourra battre Sarkozy qu’en se dotant d’une vision de la sociologie de notre pays autant qu’en développant un projet alternatif. Il y a chez Sarkozy et ses conseillers une véritable connaissance de la société française mise au service d’une droite radicalisée, presque berlusconnisée. A nous de retrouver un électorat qui nous a fait défaut depuis vingt-cinq ans : les couches populaires. Elles n’ont pas disparu et ce sont elles qui ont fait la décision politique en 2005 comme en 2007 !

Vous remettez au centre du débat, les travaux de nombreux intellectuels lumineux mais méconnus du grand public et des dirigeants politiques. Vous relancez l’idée d’un lien dialectique entre la pensée et l’action. C’est un ressourcement ?

Certains sont bien connus mais marginalisés par les élites : pensons au talentueux Emmanuel Todd. D’autres, dans l’ombre, poursuivent un travail intellectuel de première importance, on doit citer ici Christophe Guilluy et les nouvelles fractures sociales et territoriales ou encore Nicolas Renahy, un chercheur en sociologie qui travaille sur la jeunesse ouvrière et rurale. Il y a, parmi les chercheurs français, quantité de femmes et d’hommes dont les écrits ne semblent pas intéresser les responsables politiques… Il faut retisser des liens entre ceux qui contribuent à l’intelligence de la société et ceux qui s’attachent à imaginer une alternative politique.

Parlons aussi de chercheurs en science politique étasuniens comme Thomas Franck dont les travaux sont essentiels. A fortiori, remarquons qu’aux Etats-Unis, il existe des « professionnels de la politique », comme Joe Trippi, qui s’efforcent de penser la société américaine et les méthodes pour bâtir des alliances électorales durables.

N’oublions pas non plus que les chiffres les plus alarmants sur l’état de la société française se lisent très facilement dans les publications de l’INSEE. Au-delà des titres, censés rassurer les ministres, le contenu de leurs études est édifiant !

Votre étude de ce que l’on pourrait appeler une nouvelle géosociologie des territoires est lumineuse notamment sur l’implantation des couches populaires (ouvriers, employés) dans notre pays. Vous appelez la gauche à s’intéresser aux couches populaires des zones périurbaines et rurales largement oublié par la gauche politique. Pouvez-vous en dire plus?

Cette France invisible, celles des périphéries (périurbaines et rurales) est tout simplement la France majoritaire ! Pour nous, il s’agit d’inviter la gauche française, dans sa diversité, à s’intéresser à cette France là, à la comprendre, à lui parler. C’est un travail d’autant plus difficile que, dans certains milieux de gauche, le peuple est déprécié, considéré assez négativement. La percée du FN chez les ouvriers, le vote « Non » en mai 2005 ou même le vote pour Nicolas Sarkozy de la « France qui se lève tôt » ne sont analysés que sous un angle moral, pour ne pas dire moralisateur.

Il s’agit, selon nous, de bâtir, une coalition sociale majoritaire avec des classes sociales qui, d’une part existent encore et, d’autre part, adhèrent encore aux principes et aux idéaux républicains. L’état de l’opinion publique après l’affaire de l’EPAD laisse entendre que notre peuple adhère très majoritairement à un idéal d’égalité…

Vous appelez la gauche à tenir compte du vote du 29 mai 2005 où les couches populaires ont largement contribué à la victoire du non. N’est-ce pas être à contre-courant de l’histoire ?

Le 29 mai est un fait. C’est un fait électoral révélateur de nombreux faits sociaux. On peut interpréter le vote du 29 mai de nombreuses façons. Nous retenons, pour notre part, une interprétations sociale et spatiale en lien avec la mondialisation. Nous y voyons, quoi que l’on pense par ailleurs de l’actuel traité de Lisbonne, la manifestation d’un « principe de précaution démocratique » qui a sanctionné la politique du choix unique des élites et la manipulation des symboles démocratiques. Oui, la Gauche doit appréhender les craintes des classes populaires. Oui, elle doit s’adresser à cette France du « non » qui n’est pas une France nationaliste, xénophobe ou repliée mais une France qui souffre et qui appelle ses dirigeants à remettre en avant des principes et des idéaux républicains.

Vous estimez nécessaire que la gauche fasse une critique radicale du libre-échange largement véhiculé par la gauche française. Pensez-vous être entendus ?

C’est un débat, pour l’instant interdit par le conformisme ambiant, qu’il va falloir mener. Le PS devra bien choisir entre d’un côté Pascal Lamy et Dominique Strauss-Kahn, idiots utiles du néolibéralisme, et les analyses d’Emmanuel Todd ou Jacques Sapir de l’autre qui avancent des propositions sur le protectionnisme européen. Comment expliquer à l’électorat populaire qu’il est acceptable de contempler béat et les bras ballants la désindustrialisation de notre continent !

Vous semblez lier la possible victoire politique de la gauche au ressourcement du lien de la gauche avec les couches populaires. Alors que de nombreux dirigeants de la gauche se lamentent d’avoir perdu le soutien des couches populaires et appellent à une meilleure communication, vous dîtes que c’est à la gauche de changer de ligne stratégique. Vous leur demandez un travail de titan !

Les pleureuses sont les bienvenues dans les enterrements siciliens. Il est à souhaiter que la gauche française n’est soit pas encore là ! Rien n’est définitivement perdu pour la gauche, ni le peuple, ni les élections à venir. Il est pour autant certain que les couches populaires n’accepteront de faire à nouveau confiance à la gauche que si elle présente à la fois un nouveau visage et un autre programme que l’accompagnement social du néolibéralisme. Travail de Titan ? Pour qui a un peu de sens du bien commun et d’ambition pour son pays, il semble que ce ne soit pas une mission impossible.

Dans l’état actuel des choses, bien que vous soyez membres du PS, vous ne semblez ni être suivi par la direction du PS, ni par les dirigeants du Front de gauche et du NPA. Vous vous préparez à une longue marche ?

Yan’an est en vue ! Au moins avons-nous un cap et une stratégie ! C’est déjà beaucoup et, de plus, nous ne comptons que sur nos propres forces ! Si l’on est raisonnable, il convient de constater qu’il y a dans notre pays, au-delà des clans, des écuries présidentielles et des groupuscules, des ressorts intellectuels et moraux qui peuvent nous permettre de bâtir ce socle sociologique et majoritaire stable qui seul pourrait engager une politique de redressement républicain. A nous de nous rassembler pour ce faire.

  1. Propos recueillis auprès des auteurs du livre Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin par Bernard Teper []