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Les 100 jours de Macron II : apaisement ou embrasement ?

Ce numéro de ReSPUBLICA, le n° 1064, est le dernier avant notre trêve estivale, après une nouvelle année bien chargée marquée notamment par le mouvement contre la réforme des retraites dont nous avons rendu compte avec assiduité. La parution de la newsletter reprendra la semaine du 4 septembre. Certains de nos fidèles rédacteurs préparent déjà des articles pour cette rentrée ! Par ailleurs, le comité de rédaction de ReSPUBLICA cherche à s’élargir. Lors de notre dernière assemblée générale qui a eu lieu le 31 mai, nous avons identifié des besoins pour lesquelles nous aurions besoin du concours de personnes intéressées : il s’agit principalement de compétences pour la relecture et la correction des articles, ainsi que de l’animation de nos comptes sur les réseaux sociaux. Si vous souhaitez nous aider, n’hésitez pas à nous contacter.

 

La rédaction de ReSPUBLICA vous souhaite un bon été et vous retrouve à la rentrée !

Suite au mouvement social contre la réforme des retraites, Macron s’est donné 100 jours pour apaiser la France. Après n’avoir agi sur aucune des causes du mouvement des gilets jaunes, n’avoir tenu aucun compte de la volonté populaire pendant le mouvement des retraites, voilà notre président de la République qui travaille sur des mesures qui ne régleront rien : haro sur les parents qui n’ont plus aucune influence sur leurs enfants collégiens, suppression des allocations familiales, médiation par des mères qui ont perdu le lien avec nombre de leurs enfants, etc.

Ce dernier embrasement du 3e mouvement social depuis son élection en 2017 (mouvement des gilets jaunes, mouvement des retraites, mouvement d’une partie de la jeunesse populaire suite au décès du jeune Nahel) montre une nouvelle fracture sociale. Déjà, Hollande-Cazeneuve avait préparé le terrain avec la loi votée le 28 février 2017 qui permettait à la police l’usage d’une arme létale contre un manifestant ou un refus d’obtempérer sans être en état de légitime défense et sans insister sur la centralité d’une riposte proportionnée.

Danièle Epstein, psychanalyste, ex-psychologue à la PJJ pose la question : les « ensauvagés » des cités ne sont-ils pas les miroirs de l’ensauvagement du monde ?

Analyse du réel surgissant

Comme d’habitude, rien n’est fait pour remonter aux causes et pour résoudre cette crise sociale. La généalogie des événements qui permet de prendre en compte ce qui les a déterminés n’est jamais définie, du moins en apparence.

Car ce troisième mouvement social corrobore nos hypothèses politiques. Il y a bien une multifracturation de notre société. Mais pas celui dont parlent l’extrême centre, la droite et l’extrême droite. Dans ce mouvement social, nous avons vu un nouveau réel qui n’apparaissait pas en 2005 : pillages de masse, attaques de mairies, d’écoles, de services publics, de bibliothèques et des symboles de la force publique. Tout cela se déroule sur fond de jouissance de l’action collective. Sont concernés ou impliqués des jeunes de 11 à 25 ans, 17 ans de moyenne, un tiers de collégiens. C’est du jamais vu en France. La seule réaction du pouvoir bourgeois est la répression à outrance de la partie de la jeunesse populaire qui a participé à ces émeutes avec la circulaire Moretti pour durcir les comparutions. Comme d’habitude, rien n’est fait pour remonter aux causes et pour résoudre cette crise sociale. La généalogie des événements qui permet de prendre en compte ce qui les a déterminés n’est jamais définie, du moins en apparence.

On préfère abreuver d’images de violences, certes à condamner et inutiles, car elles manquent leur cible en frappant les habitants des quartiers populaires. Pire, cette jeunesse minoritaire semble bien avoir intégré, inconsciemment, la doctrine ultralibérale : d’une part, détruire les services publics utiles à toutes et tous et d’autre part se servir, par le truchement du pillage, de biens de consommation. Sans s’en rendre compte, ils agissent en bons petits soldats du système néolibéral. Le pouvoir préfère surfer sur le registre émotionnel pour éviter de pointer ses propres responsabilités qui risquent de montrer que le roi est nu.

Il s’agit d’un fractionnement de la société dû bien sûr aux politiques néolibérales dont le seul but est de lutter pour le meilleur partage de la valeur ajoutée dans l’intérêt de la grande bourgeoisie.

Des causes facilement évacuées

Alors que nous sommes en présence d’un troisième mouvement social depuis l’arrivée de l’extrême centre à la présidence de la République, la gauche identitaire ne voit qu’une cause principale aux émeutes populaires à savoir l’assassinat scandaleux du jeune Nahel en négligeant les causes sociales des émeutes urbaines. Dans sa lettre hebdomadaire, Médiapart(1)« Après la révolte des quartiers populaires, recentrer le débat sur la réforme de la police ». parle des « répercussions de la mort de Nahel et de la révolte des quartiers populaires qui s’en est suivie. » Médiapart « s’est attelé à comprendre les raisons de cette colère, et à recentrer le débat sur les solutions urgentes à apporter, notamment en matière de réforme de la police, tandis que le débat politico-médiatique basculait vers la stigmatisation des quartiers populaires et de leurs habitants. » Médiapart ne voit que deux positions, celle d’une alliance de l’extrême centre, de la droite et du rassemblement national, et ceux qui, dans la gauche identitaire, ne voient que des réformes nécessaires en matière de police.

Sortir de la double impasse de la gauche identitaire et de l’alliance des droites

En fait, il y a une autre position que celles de l’alliance des droites et de la gauche identitaire, il y a celle de la gauche de gauche de la République sociale qui est d’accord sur le fait qu’il faille des réformes de la police, mais qui pense que ce troisième mouvement social a des causes sociales fortes qu’il est nécessaire d’analyser pour comprendre les caractéristiques spécifiques de ces dernières émeutes urbaines énoncées plus haut. Nous nous proposons de montrer l’existence d’une autre vision holistique(2)Larousse : en épistémologie ou en sciences humaines, relatif à la doctrine qui ramène la connaissance du particulier, de l’individuel à celle de l’ensemble, du tout dans lequel il s’inscrit., celle d’une gauche de gauche avec le primat de la question sociale.

L’accroissement de la pauvreté, des inégalités sociales, le déclassement d’une part grandissante de la population, la désindustrialisation vers la Chine principalement, la déliaison familiale, la déliaison des jeunes avec les institutions, ont eu pour conséquence une croissance du lumpenprolétariat déconnecté des pratiques de la classe prolétaire ouvrière et employée. Ce lumpenprolétariat a sans doute un habitat moins délabré qu’hier (grâce à la politique de la ville dont on nous ressasse les oreilles), mais vit toujours aussi mal dans une sorte de nouveau ghetto.

De fait, cette politique de la ville n’a pas ramené les services publics dans ces territoires abandonnés. La liste des manques qui sapent les principes républicains de laïcité, d’égalité, de liberté est longue : éducation parentale en voie d’abandon, sous-éducation scolaire, conditions pour une éducation et une instruction scolaire de qualité quasi inexistante, ségrégation spatiale comme jamais, désertification des services publics (y compris de proximité) et de la Sécurité sociale, soumission des quartiers-ghettos et d’une proportion des jeunes populaires de ces quartiers aux magnats de la drogue, aux économies parallèles (tout est en place pour recycler les pillages), développement des intégrismes religieux (y compris ceux proches de la Confrérie des frères musulmans) largement soutenus par de nombreux maires, etc.

Tout est en place pour que les pouvoirs publics se mettent à négocier avec les mafias des quartiers pour retrouver le calme… Car la déliaison de la jeunesse populaire qui a participé aux émeutes urbaines avec la gauche politique et syndicale a été remplacée dans les quartiers par d’autres liaisons toxiques avec le commerce de la drogue voire avec du fractionnisme ou séparatisme religieux !

Des liens distendus, voire inexistants, avec les syndicats et la gauche y compris radicale

Jean-Luc Mélenchon, contrairement à ce qui est ressassé en boucle par les médias qui le rende responsable d’attiser les émeutes, a senti le danger en lançant son appel inaudible aux émeutiers de ne pas toucher aux services publics, écoles, mairies, etc. Force est de constater que la jeunesse du lumpenprolétariat ne l’entend pas, car elle ne regarde pas la télé et ne fait pas partie des réseaux de type WhatsApp de la petite bourgeoisie intellectuelle. Elle est sur Tiktok, sur Snapchat, etc. Elle n’a plus de liens sociaux avec la gauche politique. Et même avec la gauche syndicale depuis que ces derniers ont accompagné les reculs des unions locales préférant s’appuyer sur les fédérations professionnelles. Pas de chance, le lumpenprolétariat vit dans une économie parallèle où il n’y a pas de syndicat !

Donc, ces trois mouvements sociaux (Gilets jaunes, mouvement des retraites, émeutes urbaines d’une partie de la jeunesse populaire) ont montré trois ensembles disjoints du peuple, le prolétariat qui a rompu avec la gauche et qui pratique principalement l’abstention politique, la gauche connectée à l’intersyndicale, la jeunesse du lumpenprolétariat, qui tous les trois, par manque de convergence, ont perdu la bataille contre la grande bourgeoisie et son pouvoir illibéral en attendant pire.

Donc, ces trois mouvements sociaux (Gilets jaunes, mouvement des retraites, émeutes urbaines d’une partie de la jeunesse populaire) ont montré trois ensembles disjoints du peuple, le prolétariat qui a rompu avec la gauche et qui pratique principalement l’abstention politique, la gauche connectée à l’intersyndicale, la jeunesse du lumpenprolétariat, qui tous les trois, par manque de convergence, ont perdu la bataille contre la grande bourgeoisie et son pouvoir illibéral en attendant pire.

La gauche, quant à elle, n’a pas d’avenir si elle croit pouvoir s’appuyer principalement sur la petite bourgeoisie intellectuelle et former un bloc populiste de gauche majoritaire autour d’elle. Le mouvement des gilets jaunes, comme le mouvement émeutier, a montré qu’une partie importante du prolétariat, qu’une partie importante de la jeunesse du lumpenprolétariat, n’ont plus de liens avec la gauche politique. Pour ceux qui ne l’ont pas encore compris, les prochaines élections européennes de 2024 porteront crédit au témoignage de notre discours.

Alors que faire ?

Il faut refonder la politique et le syndicalisme. Rien que cela ! Nous avons déjà donné des pistes de réflexion à partir des points positifs de l’Intersyndicale des retraites. Mais il faut travailler à la refondation syndicale et politique.

L’un des meilleurs tracts qui nous a été adressé au comité de rédaction de ReSPUBLICA est le tract du 28 juin à Toulouse initié par la CGT 31 et la FSU 31 et signé par de nombreux partis politiques dont les quatre organisations de la Nupes et qui est intitulé « Agir ensemble en faveur de la démocratie, du progrès social, de la solidarité, de la protection de l’environnement et du vivant » (voir ci-dessous). Dans ce tract, le texte développe quatre urgences : l’urgence sociale placée en tête, car sans elle pas de ciment pour le bloc historique populaire, l’urgence écologique, l’urgence pour l’école, les services publics dont la Sécurité sociale (cette troisième urgence souvent oubliée) et l’urgence démocratique. Pour comprendre le réel et pas seulement les fictions colportées par une partie de la bourgeoisie intellectuelle de gauche, nous y rajouterons l’urgence culturelle. Car il faut tenir compte de l’analyse portée par Danièle Epstein : « à l’idéologie de la lutte des classes, s’est substituée une ligne de partition qui se rétracte sur l’Origine, pleine et massive, exclusive et excluante ».

C’est donc avec ces cinq urgences que nous pouvons travailler à une gauche de gauche élaborant un bloc historique populaire. Sans cette urgence culturelle alliée aux quatre autres urgences du tract de Toulouse, l’ensemble des politiques identitaires continuera à pourrir l’état de la société par différentes formes de fractionnisme social. D’abord le fractionnisme organisé par l’extrême centre, la droite et l’extrême droite, mais aussi le fractionnisme de la gauche et de l’extrême gauche avec le prolétariat et le lumpenprolétariat à cause de la focalisation sur des politiques identitaires (néo-antiracisme contre antiracisme radical, néoféminisme ou féminisme universaliste abstrait contre le féminisme universaliste concret) qui essentialisent des catégories humaines selon leur couleur de peau, leur genre ou autre sans tenir compte que la lutte des classes traverse ces catégories.

Devenir enfin une gauche de gauche(3)Voir notre précédent éditorial « Pourquoi devons-nous passer d’une gauche de la gauche à une gauche de gauche ? ».

La stratégie est simple : la stratégie de l’évolution révolutionnaire (Marx reprit par Jaurès, Gramsci, Trentin et la suite !).

Osez monter des cercles militants sur ces sujets ! Organisez des débats avec nos intervenants ! Utiliser le processus des 3 D : Dialogue, Débat, Décision.

Notes de bas de page[+]

Notes de bas de page
1 « Après la révolte des quartiers populaires, recentrer le débat sur la réforme de la police ».
2 Larousse : en épistémologie ou en sciences humaines, relatif à la doctrine qui ramène la connaissance du particulier, de l’individuel à celle de l’ensemble, du tout dans lequel il s’inscrit.
3 Voir notre précédent éditorial « Pourquoi devons-nous passer d’une gauche de la gauche à une gauche de gauche ? ».
4 Voir nos précédents articles : https://www.gaucherepublicaine.org/?s=r%C3%A9publique+sociale.
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