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Féminisme universaliste vs féminisme identitaire

Collage féministe à Périgueux, France (2022). Par Anthony Baratier — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=126261471

La journée des droits de la femme du 8 mars est un marronnier qui incite à traiter du féminisme, qui devrait l’être en permanence. Force est de constater que le combat pour l’égalité homme-femme est pollué par la montée en influence d’une tendance « woke » qui entre en contradiction avec les volontés émancipatrices et d’égalité des femmes.

Différences hommes-femmes : biologie et construction sociale

En psychologie, les thérapeutes considèrent que, chez l’être humain, il y a à la fois un cerveau féminin (l’anima) et un cerveau masculin (l’animus). Il est indéniable qu’il existe un dimorphisme ou des aspects sexuels différents entre les deux sexes.

Il y a une part biologique certaine et, également, un côté construction sociale indéniable. Sur le plan biologique, à de rares exceptions, soit 0,18 % des cas, nous sommes soit mâles soit femelles. Sur le plan sociétal émerge la notion de genre, qui est, en partie, une construction sociale. En aucun cas cela ne doit entraîner ou justifier des différences de statut, de position sociale, de prestige. Il ne s’agit pas de nier les différences, mais de combattre les pratiques qui voudraient s’appuyer dessus pour inférioriser ou invisibiliser les femmes, pour justifier à tort des discriminations supplémentaires, pour que les femmes s’autocensurent.

Avec les néoféministes essentialistes, la mise en exergue de la construction sociale qui vise, légitimement, à rendre visible, pour mieux lutter contre, les discriminations de genre, d’orientations sexuelles diverses, d’apparence physique aboutit à la remise en cause de l’universalisme potentiellement émancipateur issu des Lumières.

Les adeptes du déconstructivisme à tout va en viennent même à réhabiliter ou à créer de nouveaux préjugés, notamment sexistes :

Il est fort regrettable qu’une partie de la gauche et du mouvement écologiste, engluée dans l’identitarisme soi-disant culturel, qualifie le voile d’accessoire de mode ; qu’engluée dans une complaisance coupable avec l’islamisme intégriste, elle ne soutienne pas les femmes de confession musulmane qui veulent s’émanciper du patriarcat, qu’elle ne se mobilise pas contre le régime théocratique d’Iran où nombre de femmes brûlent leur foulard religieux.

L’égalité en droit homme-femme : quels ressorts entre lutte et progrès matériel ?

De fait, en Occident, depuis le dernier quart du XXe siècle, nous pouvons constater qu’il y a une égalité en droit entre les hommes et les femmes. Entre le XIXe siècle et le dernier quart du XXe siècle, une inégalité structurelle a cédé la place à une égalité totale en droit, plus complète que jamais.

Il est légitime de s’interroger, sans pour autant apporter une réponse définitive dans un sens ou dans l’autre. Les progrès indéniables de la condition des femmes sont-ils dus aux idées portées par le mouvement féministe ou à l’enrichissement général des sociétés occidentales (même si la réalité montre une tendance indéniable à une paupérisation de la société ces dernières années), aux progrès techniques qui rendent la force musculaire moins déterminante, aux progrès médicaux comme ceux liés à la contraception ? L’accès aisé aux énergies fossiles et la mécanisation qui y est associée ne sont-ils pas également fondamentaux ?

« On ne naît pas femme… »

La célèbre phrase de Simone de Beauvoir révèle la réalité d’une féminité produite par la socialisation, socialement et culturellement construite. Cela conduit à un biais d’autosélection, d’intégration par les femmes que tel ou tel métier est ou n’est pas fait pour elles, biais qui les incitent à délaisser, par exemple, les filières scientifiques et mathématiques. Cela justifie la volonté de déconstruire des stéréotypes sexistes, des évidences trompeuses. Cela justifie également le programme scolaire « ABC pour l’égalité » caricaturé par ses opposants, programme qui vise à lutter contre les stéréotypes de genre et sexistes et à garantir l’égalité des chances.

Les luttes féministes sont-elles seules à l’origine des progrès en matière d’égalité homme-femme ? À ce compte, comment expliquer qu’en Arabie saoudite, pourtant très inégalitaire à l’encontre des femmes, celles-ci soient plus nombreuses dans les filières scientifiques que les hommes ? Comment expliquer qu’en Norvège, pays exemplaire en matière d’égalité de statut homme-femme, il y ait moins de femmes qui optent pour le cursus scientifique ? Cela n’invalide pas pour autant l’influence des mouvements féministes, qui sont indispensables.

L’égalité en droit entre hommes et femmes

Le droit est une notion abstraite. Il faut des conditions matérielles pour qu’il se concrétise et qu’il soit respecté. Prenons les cas de la pilule, de la contraception, de l’interruption volontaire de grossesse, autant de progrès qui ont favorisé la libération sexuelle et, notamment, celle des femmes. Il faut des usines qui les produisent, une logistique performante pour approvisionner les usines, pour acheminer vers les pharmacies. Il faut un État, une Sécurité sociale chez nous, qui rembourse la pilule, l’opération d’IVG afin d’en permettre l’accès aux femmes, quelle que soit leur situation de fortune.

Les luttes féministes seules auraient-elles permis tout cela ? Le progrès technique, médical, le recul de la pauvreté ne sont-ils pas tout autant indispensables ? Il faut les deux pour que le progrès technique devienne un progrès humain.

Le néoféminisme identitaire et le néovirilisme vs le féminisme universaliste

Le néoféminisme identitaire et communautariste et le néovirilisme se combattent à front renversé. #MeeToo et #BalanceTonPorc sont des moments forts et nécessaires pour rendre visible le harcèlement sexuel et pour éradiquer ces attitudes. Les excès de #MeToo et de #BalanceTonPorc, mouvements légitimes et sans doute indispensables au départ pour assurer une prise de conscience générale, nourrissent le suprématisme blanc raciste et néoviriliste.

Le féminisme universaliste des années 1960-1970 a obtenu des progrès sur le plan de l’égalité, qui est loin d’être parfaite, notamment dans le partage des tâches domestiques, dans le principe « à travail égal salaire égal ». Toutefois, les militantes universalistes n’engageaient pas une guerre des sexes antimâle. Ce féminisme visait l’égalité, sans dénigrer le mâle ; il organisait son combat avec les hommes selon le mot du poète « la femme est l’avenir de l’homme ». Autrement dit, combat féministe, combat pour les droits des êtres humains, combat social = mêmes combats. Avec les adeptes du féminisme identitaire d’un côté et les néovirilistes, on en arrive à une sorte de repli identitaire sexiste mortifère pour la République : certains hommes, certes une minorité fort heureusement, en viennent à suivre leur propre voie et prônent un retrait volontaire des relations avec les femmes et, à l’inverse, certaines femmes en viennent également à suivre leur propre voie et prônent un retrait volontaire des relations avec les hommes.

La laïcité comme ressort de l’émancipation des femmes

La laïcité, qui est un universalisme, représente le support essentiel à une authentique libération de la femme pour mettre fin au patriarcat que l’on pourrait qualifier d’atmosphère. La laïcité est, fondamentalement, un levier pour l’émancipation individuelle et collective, levier qui affranchit les femmes, les homosexuels, les transsexuels, les athées, les croyants, etc.

Face au féminisme différentialiste, au féminisme d’inspiration religieuse, notamment islamiste, qui renvoient les femmes aux communautarismes, aux traditions, aux religions qui les discriminent, qui les infériorisent, préférons le féminisme universaliste qui émancipe les femmes de l’oppression patriarcale. Ce féminisme qui plonge au cœur des fondamentaux de notre République est un mouvement social, universel d’émancipation pour une égalité réelle entre les êtres humains, femmes et hommes. Ce féminisme ne doit pas se contenter de l’égalité en droit, mais de l’égalité dans les faits.

Comme pour la laïcité adjectivée, « fermée », « ouverte », « tolérante » de ses faux amis qui la dévoie pour mieux la vider de sa substance libératrice, le féminisme adjectivé, féminisme dit « musulman », l’« afroféminisme », le féminisme « inclusif », le féminisme dit « décolonial » détournent des fondements universalistes réellement émancipateurs. Pire, ce pseudo féminisme trahit celles qu’il est censé défendre et devient un frein au progrès humain universel.

Combat laïque, combat social et combat féministe : un universalisme concret

Pour que ce militantisme féministe et universaliste, indispensable, ne soit pas bancal, il doit se conjuguer avec le combat social pour plus de justice sociale sans laquelle le projet émancipateur de l’universalisme n’atteindra pas son but de construire et proposer un projet humaniste d’égale dignité des êtres humains. Ce projet émancipateur est rendu difficile à réaliser du fait des tensions identitaires qui, selon les mots de l’académicien Amin Maalouf, se sont répandues « comme une drogue dans les veines de nos contemporains », tensions identitaires qui favorisent le morcellement mortifère, et pour l’universalisme et pour l’unité du genre humain.

Le wokisme, dans ses délires et dérives, vampirise les combats qui prévalaient sur fond de lutte des classes dans un cadre universaliste. Ce faux progressisme en arrive même à censurer ceux qui portent les combats sociaux et démocratiques pour l’universalité des droits des êtres humains, quelles que soient les appartenances secondaires ethniques, culturelles, sociales, quelles que soient les options spirituelles athées ou religieuses. Les premières victimes sont les classes populaires en général et les femmes en particulier.

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