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Une inacceptable hiérarchie des droits

Ce texte a été présenté à Colombo, Sri Lanka, en Décembre 2005, lors de la première Consultation Internationale des Femmes Défenseurs des Droits Humains, à laquelle assistaient des organisations internationales de droits humains, dont Amnesty International. Il est important de le signaler, à la lumière de la controverse sur les relations d’Amnesty Internationale et de Moazzam Begg, ancien prisonnier de Guantanamo qui ne cache pas dans ses écrits son soutien au Taliban, alors qu’Amnesty Internationale prétend découvrir le problème que posent à ses militants ses relations avec des intégristes, lesquelles vont bien au delà de la simple défense de leurs droits fondamentaux. Pour suivre ces événements et signer la pétition mondiale, aller sur http://www.human-rights-for-all.org/spip.php?article24; voir aussi la prise de position d’algériennes sur http://www.siawi.org/article1669.html

Quand les femmes défenseurs des droits humains confrontent des acteurs politiques non étatiques

Il y a environ vingt ans que les organisations de droits humains ont entamé un processus au long cours, par lequel elles visent à inclure les droits des femmes dans leur mandat. C’est ainsi que la violence domestique, commise par des acteurs non étatiques, est maintenant prise en compte. Mais il est une question qu’il faut traiter de façon urgente : celle des acteurs non étatiques politiques, quand ils attaquent les femmes défenseurs des droits humains. L’intérêt exclusif porté à la responsabilité de l’état et à son devoir de protection, a des conséquences périlleuses sur les droits humains des femmes et sur leurs défenseurs.

Introduction

Cette conférence, nous l’espérons, sera le début d’une ère nouvelle: pour la première fois, des organisations de droits humains et des organisations de droits des femmes se rencontrent afin d’élaborer une définition du concept de femmes défenseurs des droits humains, et de trouver des stratégies spécifiques pour leur défense. Nous examinerons ici un aspect particulier de la défense des femmes défenseurs des droits humains: quand les violateurs de droits sont des acteurs politiques non étatiques.

Cette conférence nous donne l’opportunité de combler un vide, qui jusqu’à présent a marginalisé les femmes défenseurs des droits humains. Traditionnellement, les organisations de droits humains ont porté toute leur attention sur la responsabilité des états. Certes, il ne fait aucun doute que cette approche est nécessaire, et qu’en aucun cas elle ne saurait être mise en cause par le processus de prise en compte de la responsabilité d’autre nouveaux acteurs, qui s’engage actuellement . Traditionnellement aussi, lorsque les organisations de droits humains ne pouvaient ignorer les crimes commis par des acteurs non étatiques, elles utilisaient le concept de devoir de protection et exigeaient de l’état et de lui seul qu’il assure la protection des citoyens. C’est de cette façon qu’elles ont traité le problème de la violence domestique et celui de la responsabilité des familles dans les cas de crimes d’honneur, par exemple. Il est cependant des cas où les états sont dans l’incapacité d’assurer la protection des citoyens, mais où la responsabilité des acteurs non étatiques ne peut être camouflée derrière la responsabilité de l’état. C’est particulièrement le cas dans les situations de conflits armés.

Le monde a changé depuis la création des organisations de droits humains il y a quelques cinquante ans. Les guerres sont maintenant rarement le fait des armées régulières de deux nations. La plupart des conflits armés dans le monde d’aujourd’hui impliquent soit deux acteurs non étatiques, soit un état et un acteur non étatique, qui se bat pour le contrôle du pouvoir, au moyen de forces armées qui ne sont pas les armées officielles. Bien souvent la population est prise en otage entre ces forces armées, qu’elle prenne ou non partie pour l’un des camps: terroriser la population est devenu une arme de guerre. C’est pourquoi, en Algérie, durant le conflit qui a opposé pendant trois décennies l’état aux forces intégristes et aux Groupes Islamiques Armés (GIA), conflit qui culmina dans les années 90, on a inventé un nouveau concept: celui de ‘guerre contre les civils’, au lieu de ‘guerre civile‘. Dans ce type de conflit, les femmes sont en première ligne, cibles privilégiées de la violence terroriste.

En Afghanistan sous l’occupation soviétique tout comme en Algérie dans les années 90, l’intérêt exclusif porté à la responsabilité étatique a mené à des situations où les victimes de la répression de l’état ont reçu le soutien des organisations de droits humains, alors que les victimes des acteurs non étatiques furent ignorées. Nous examinerons les conséquences de cet état de choses, en utilisant des exemples tirés de l’expérience algérienne. Toutefois il est clair que des situations similaires ont existé ces vingt dernières années dans d’autres pays, comme par exemple en Afghanistan, en Palestine, en Irak. Les problèmes conceptuels que je soulève ici sont applicables à bien d’autres cas où des acteurs politiques non étatiques, tels les groupes armés intégristes, ont une double identité: à la fois celle de victimes de la répression de l’état et celle de criminels auteurs de violations des droits humains en général et de droits des femmes en particulier.

Persécution des femmes défenseurs des droits humains

On estime que la ‘guerre contre les civils’ en Algérie a fait entre 150 000 et 200 000 victimes pendant la décennie 90, beaucoup d’entre elles du fait des groupes armés intégristes. Pendant cette période, les femmes ont été menacées, disparues, tuées, torturées, mutilées, violées, brûlées et forcées en esclavage domestique et sexuel au sein des maquis des GIA. Alors que la plupart des hommes attaqués par les intégristes l’étaient pour leur défense des droits humains, les femmes furent attaquées aussi bien en tant que défenseurs des droits humains qu’en tant que femmes, per se.

Les femmes ont affronté un véritable fémicide: les groupes armés intégristes annonçaient à l’avance, par voie de ‘communiqués’, ainsi que par des affiches postées aux portes des mosquées lors des grands rassemblements de fidèles pour la prière du vendredi, quelle catégorie de citoyen serait leur prochaine cible: ce furent les ‘intellectuels’, les ‘artistes’, les ‘journalistes’, les ‘étrangers’, etc… Jusqu’à ce qu’un jour la catégorie visée soit… les ‘femmes’.

Si l’on peut décider de ne pas, ou plus, être journaliste ou artiste, il est difficile d’éviter d’être une femme. Et être une femme était alors une raison suffisante pour être persécutée par les groupes intégristes armés. Les femmes furent attaquées quel que soit leur statut social, leur profession, leur foi religieuse, leur code vestimentaire, etc… Les femmes furent tuées pour être sorties de leurs maisons; mais elles furent aussi tuées, kidnappées, ou violées à l’intérieur de leurs maisons. Il n’y avait plus aucun lieu de sécurité pour les femmes. Elles furent persécutées pour l’unique raison qu’elles étaient des femmes qui, contre les ordres des intégristes, exerçaient leurs droits fondamentaux. Ceci explique pourquoi, parmi les femmes victimes, se trouvaient des femmes voilées et des femmes qui ne l’étaient pas, des femmes conservatrices qui ne s’opposaient pas aux intégristes et des femmes qui leur étaient totalement opposées .

Invisibilité des victimes des acteurs non étatiques

On peut se rendre compte du degré de polarisation des principales organisations de droits humains sur la responsabilité de l’état en jetant un simple coup d’œil à leurs rapports annuels: au plus fort des massacres de civils par les forces armées intégristes, ces rapports continuent à accorder en moyenne huit fois plus de pages aux victimes de la répression étatique qu’aux victimes des acteurs politiques non étatiques. Les organisations de droits humains documentèrent les violations commises par l’état, alors que les victimes des acteurs non étatiques intégristes restèrent quasi invisibles.

Il y avait beaucoup de femmes parmi les victimes des intégristes armés, alors qu’elles étaient moins nombreuses parmi les victimes de la répression de l’état. Par voie de conséquence, d’une part très peu de femmes reçurent du soutien des organisations de droits humains, et d’autre part les victimes généralement mâles de la répression de l’état bénéficièrent de tout leur soutien. C’est dire qu’un déséquilibre fut ainsi créé entre hommes et femmes, qu’ils soient victimes de violations de leurs droits ou défenseurs de ces droits. Les femmes, aussi bien victimes que défenseurs, furent ainsi rendues invisibles. De plus bien des femmes défenseurs ne furent même pas reconnues comme victimes. La question qui se pose ici est donc: est-ce que certaines victimes sont ’moins victimes’ que d’autres, selon qui viole leurs droits?

Dans les cas, rares au demeurant, où une poignée d’entre celles qui avaient subi les attaques des intégristes armés furent soutenues par les organisations de droits humains, ce fut en tant que victimes, quasi jamais en tant que défendeurs. Les femmes défenseurs des droits humains ont été très largement ignorées, pour la raison qu’elles n’étaient généralement pas victimes l’état; leur persécution par des acteurs non étatiques intégristes, en punition de l’exercice de leurs droits fondamentaux, ne fut pas reconnue comme une violation des droits humains des défendeurs.

Par exemple Katya Bengana, une jeune étudiante de 17 ans, qui défia en pleine conscience les ordres intégristes, au nom de la défense des droits humains des femmes : le droit à la liberté de conscience, le droit à la liberté de mouvement. Elle prit la décision de refuser de se couvrir la tête en dépit des ordres intégristes concernant le voile des femmes. Elle prit aussi la décision de continuer à aller à l’école publique en dépit des ordres intégristes- en effet la fréquentation de l’école, comme de toute autre institution publique fondée et financée par l’état était déclaré kofr (incroyant, blasphémateur), c’est-à-dire passible de la peine de mort selon la version intégriste de l’Islam.

Lorsqu’elle prit cette décision, Katya prévint ses parents qu’elle savait risquer sa vie, mais qu’il lui fallait défendre les droits humains des femmes. Elle fut assassinée. Lors d’une cérémonie à sa mémoire organisée par RAFD (Rassemblement Algérien des Femmes Démocrates) en plein cœur d’Alger, à laquelle assistèrent toutes les organisations de femmes algériennes, son père, dans une émouvante déclaration, lui reconnut le statut de femme défenseur des droits humains. Katya demeure l’un des rares cas de femme victimes qui fut traité par l’une des grandes organisations de droits humains. Mais elle ne fut reconnue que comme victime, et non pas comme femme défenseur des droits humains.

Durant ces terribles années, toutes les femmes qui, contre les ordres intégristes, décidèrent d’exercer leurs droits fondamentaux, c’est-à-dire: envoyèrent leurs enfants à l’école publique, sortirent de leurs maisons, allèrent au travail, ou sortirent tête nue, ne furent pas seulement des victimes de la barbarie mais elles furent aussi des femmes défenseurs des droits humains. Elles devraient être reconnues et honorées comme telles par la communauté internationale des défenseurs des droits humains.

Il y a dix ans, l’organisation algéroise RAFD créa le ’prix de la résistance des femmes à l’intégrisme et contre l’oubli’; chaque année le 8 Mars, RAFD nomme les gagnantes du prix et honorent les femmes défenseurs, hélas souvent à titre posthume. Ce prix devrait être connu dans le monde entier et les femmes qu’il honore en Algérie devraient aussi être honorées par toutes les femmes défenseurs des droits humains et la communauté internationale des droits humains.

Un dangereux continuum de violence

Autre conséquence du focus exclusif des organisations de droits humains sur la responsabilité de l’état, les acteurs politiques non étatiques sont exclusivement présentées comme des victimes de la répression de l’état: leur responsabilité en tant que violateurs de droits est minimisée. S’il est indéniable que les droits humains des intégristes armés doivent être protégés, y compris leur droit à un procès équitable, à être protégé de toute détention arbitraire, de la torture, etc., il devrait être tout aussi indéniable que les droits de leurs victimes doivent également être protégés; de plus, en tant que violateurs, ils doivent être poursuivis.

Ce n’est pas ce qui s’est passé dans le cas de l’Algérie: pendant plus d’une décennie de massacres et de meurtres commis par les GIA, les organisations de droits humains ont persisté à inviter les représentants des intégristes armés et leurs supporters, et eux seuls, à leurs rassemblements, campagnes et conférences. A chaque colloque organisé sur la violence en Algérie, on pouvait trouver soit leur avocat, abusivement présenté comme ‘un défenseur des droits humains’ ou d’autres de leurs supporters, invités à parler au nom des ’victimes‘. Quant aux victimes des intégristes, elles étaient tout simplement absentes de la scène.

De nombreux rapports sur la violence en Algérie, produits par différentes organisations de droits humains, n’eurent pour source que l’information fournie par les supporters des intégristes déguisés en défenseurs universels des droits humains. Nos efforts, en tant que femmes défenseurs des droits humains, pour faire se rencontrer les victimes des acteurs non étatiques intégristes et les équipes d’investigation des organisations internationales de droits humains qui visitaient l’Algérie, eurent peu de succès. Les équipes d’investigation se contentaient de centrer leurs rapports sur les victimes de la répression de l’état. Quand des rencontres eurent effectivement lieu entre ces investigateurs/trices et les victimes des groupes armés intégristes, l’information accumulée à ces occasions ne fut pas rendue publique dans les rapports partiels et partiaux qui furent subséquemment publiés.

Lors du Sommet des Défenseurs des Droits de l’Homme qui s’est tenu à Paris en 1998, les organisations internationales de droits humains organisèrent collectivement un lâcher de ballons pour les disparus en Algérie; trois cent ballons blancs, chacun portant le nom d’une personne disparue. Toutefois, le tract distribué aux participants internationaux du Sommet spécifiait que ceux dont on célébrait ainsi le souvenir avait disparu aux mains de l’état – police ou armée. Malgré le fait que j’ai personnellement alerté le Secrétaire Général de l’une des organisations invitantes et que j’ai expressément demandé une modification du texte incriminé, de façon à inclure tous les disparus, quelles que soient les forces armées qui les ai fait disparaître, aucun changement n’intervint ni dans la rédaction du tract, ni dans le déroulement de la cérémonie.

Plus grave encore, lorsque trois personnes, deux femmes et un homme dont les familles avaient été victimes des forces intégristes armées, tinrent pendant la cérémonie une bannière portant simplement ces mots: ‘Tous les disparus’, ils furent traités de trouble fête, puis attaqués verbalement et poussés sans ménagement hors du périmètre. L’une de ces femmes est la mère d ‘un jeune homme de 19 ans assassiné par les intégristes sur le pas de la porte familiale en lieu et place de son père, journaliste menacé qui avait, la veille, réussi à s’enfuir hors d’Algérie.

L’association des ’Familles de Disparus’ qui regroupe les familles de ceux disparus aux mains de l’état était officiellement invitée au Sommet et en recevait toute visibilité. Faute de pouvoir se faire entendre des organisations de droits humains, les familles de ceux disparus aux mains des forces intégristes non étatiques durent se résoudre à former leur propre association pour se défendre, l’association ‘Familles des Victimes; cette organisation ne fut pas invitée au Sommet.

Cette division des victimes est l’une des conséquences les plus graves de l’intérêt exclusif porté à la responsabilité de l’état. Elle aboutit à une sorte de ‘privatisation’ des droits: les droits d’une catégorie de victimes ne sont plus défendus que par ceux qui ont souffert des mêmes abus aux mains des mêmes criminels, alors que les droits d’une autre catégorie de victimes se doit d’être défendus exclusivement par des victimes de même catégorie. Comme s’il n’était pas du ressort de tous les citoyens de défendre les victimes quelles qu’elles soient.

Les groupes armés intégristes, puisque traités en victimes, reçurent donc un maximum de soutien et de visibilité. Par ce biais, ils bénéficièrent aussi d’une plate forme politique dont ils se servirent pour propager leurs vues. Dotés d’un soutien aussi prestigieux, ils devinrent des partenaires tout à fait acceptables. Et par extension, leur idéologie aussi, diplomatiquement présentée par des ’modérés’ sous couleur de droits des minorités ou de droits à la différence. C’est là ignorer délibérément la nature d’extrême droite de ces forces politiques intégristes islamiques, qui oeuvrent ouvertement à supprimer la démocratie pour la remplacer par une théocratie – que ce soit par les urnes ou par les armes. Comme l’a déclaré Ali Belhadj, le numéro 2 du FIS (Front Islamique du Salut), en 1990 (c’est-à-dire bien avant la tenue des élections), si le FIS venait à gagner les élections, il n’y aurait plus jamais d’autres élections en Algérie, car : « Si l’on a la Loi de Dieu, pourquoi a-t-on besoin de la loi du peuple? Il faut tuer ces incroyants ( kofr ) »

Au cours de ce processus, les intégristes ont parfaitement maîtrisé l’art de coopter et manipuler les concepts et les valeurs des droits humains. C’est maintenant au nom des droits humains qu’ils propagent leurs vues politiques et qu’ils ont amené la communauté internationale des droits humains à contempler en silence l’érosion des droits humains en général et des droits des femmes en particulier dont ils se rendent coupables.

Je veux attirer votre attention sur le dangereux continuum de violations commises par les acteurs intégristes non étatiques, tel qu’il s’illustre dans le cas de l’Algérie: Dans un premier temps, les intégristes sont identifiés en tant que victimes, pour la raison qu’ils sont persécutés par l’état, et leur double identité de victime mais aussi de violateur n’est pas prise en compte. Dans un deuxième temps, en tant que victimes, on leur accorde un soutien qui est refusé à leurs victimes ; par exemple des intégristes, y compris des criminels de guerre, ont reçu, en grande partie grâce au soutien des organisations de droits humains, le droit d’asile dans différents pays d’Europe, alors que ceux qu’ils persécutaient et assassinaient ne purent en bénéficier, puisqu’ils n’étaient pas victimes de l’état. Enfin, les intégristes ont bénéficié d’une véritable plate forme de visibilité qu’ils ont utilisé pour propager leurs analyses politiques, et ils sont ainsi devenus les interlocuteurs privilégiés de toute discussion sur la violence en Algérie et sur les droits religieux.

La politique des droits humains

Les organisations de droits humains répètent à l’envie qu’elles ne font pas de politique et que leur mandat est exclusivement de dénoncer les violations des droits humains.

Mais comment protéger les droits humains lorsque montent au pouvoir des forces politiques qui déclarent ouvertement vouloir réduire, au nom de leurs droits religieux, les droits de ceux qui croient en d’autres religions ou qui n’ont aucune religion, ainsi que les droits des femmes? S’ensuit une sorte de hiérarchie des droits dans lesquels les droits des femmes occupent la dernière place, après les droits religieux, après les droits des minorités.

Comment protéger les droits humains quand montent au pouvoir des forces politiques dont le but déclaré est de mettre fin à la démocratie (conçue comme société régie par des lois élaborées par le peuple, pouvant donc être changées par la volonté du peuple), pour la remplacer par une théocratie (conçue comme société régie par la Loi de Dieu -version intégriste, cela va de soi – qui est, par définition, inchangeable et a-historique)? Comment prétendre que les droits humains seront saufs si un régime certes corrompu et peu démocratique se voit remplacé par bien pire: un régime de type fasciste-taliban ?

Comment ignorer les conséquences du dédain réitéré des organisations de droits humains pour les violations commises par les acteurs politiques non étatiques , alors que nous avons maintenant suffisamment d’exemples historiques du fait que ce dédain a été instrumental dans la chute de régimes ,-certes loin de satisfaire aux critères des droits humains – , et subséquemment dans la montée au pouvoir de régimes qui ont éradiqué totalement le peu de droits humains qui subsistait encore sous le régime précédent.

On peut voir aujourd’hui en Irak les conséquences du focus exclusif accordé aux violations de droits humains commises par l’état, focus qui a mené à la prise de pouvoir par des acteurs non étatiques intégristes. C’est au nom de la démocratie que les femmes irakiennes, autrefois plus libres et plus éduquées que les autres femmes du Moyen Orient, sont aujourd’hui terrorisées sous la botte de partis religieux qui ont remplacé le précédent régime autoritaire. Il se serait produit la même chose en Algérie, si les femmes ne s’étaient pas si fortement opposées aux organisations de droits humains et à leur focus sur la responsabilité étatique. Les femmes craignaient à juste titre la déstabilisation du régime, qui aurait amené au pouvoir un état théocratique rétrograde, encore bien plus dangereux pour les droits humains et pour les droits des femmes.

C’est ainsi que le focus sur la responsabilité de l’état , les rapports totalement biaisés sur les crimes commis par les acteurs non étatiques et enfin la discrimination entre victimes de l’état et victimes des acteurs non étatiques, finit par jouer , de fait, un rôle politique. Le mépris systématique pour une catégorie de victimes et la mise en avant tout autant systématique de la seule qualité de victimes de certains violateurs constitue en soi une prise de position politique. Dénoncer cette politique occulte n’est pas sans risque.

En ont fait l’expérience drastique trois membres fondateurs en Algérie de l’une des grandes organisations internationales de droits humains. Au milieu des années 90, ils envoyèrent une lettre personnelle au secrétaire générale de leur organisation, pour attirer son attention sur le fait que les nombreuses informations et les nombreux rapports qu’ils lui adressaient concernant les crimes commis par les acteurs non étatiques étaient systématiquement absents des campagnes et des rapports annuels de l’organisation. Ils expliquaient aussi combien il leur était douloureux, en tant que membres fondateurs d’une organisation chère à leur cœur, de voir le peuple algérien devenir de plus en plus hostile à cette organisation qu’ils appréciaient autrefois, au vu des rapports partiaux qu’elle rendait publics. Cette lettre ne reçut pas de réponse, mais les trois membres fondateurs furent immédiatement exclus de leur organisation. Quant aux femmes défenseurs des droits humains qui protestèrent contre la partialité de ces rapports, elles furent dénoncées comme ‘suppôts du gouvernement’, en dépit du fait que nombre d’entre elles étaient – aussi – persécutées par l’état.

Responsabilité directe des acteurs non étatiques

En exposant ici les manquements à la défense des droits humains due au focus exclusif sur la responsabilité étatique, ma conclusion n’est en aucun cas que les crimes et violations des droits commis par l’état doivent être ignorés. La responsabilité de l’état demeure une priorité pour les femmes défenseurs des droits humains. Je demande simplement que ne soit pas exagérément simplifiées des situations impliquant des acteurs politiques non étatiques. Les réalités politiques de notre monde demandent aujourd’hui que la responsabilité des acteurs non étatiques politiques soit traitée directement et non au travers du devoir de protection, ce qui revient à en faire reposer une nouvelle fois la responsabilité sur l’état.

L’abus du concept de devoir de protection par lequel les états sont tenus pour responsables des crimes commis par des acteurs non étatiques met leurs gouvernements en état de double contrainte: si celui-ci ne parvient pas à protéger ses citoyens de la violence intégriste, il est accusé de tolérer la violence contre les civils; mais s’il combat les intégristes, il est accusé de violer leurs droits.

L’Europe et l’Amérique du Nord viennent de faire l’expérience de la violence intégriste, avec les attentats à la bombe qui ont endeuillé plusieurs capitales. Bien que ces pays disposent d’une infrastructure et d’une logistique oh combien supérieure à celle de nos pays pour mener ce combat, ils ont montré, et montrent aujourd’hui encore, leur incapacité à prévenir ou à mettre un terme à cette forme de violence, sans eux-mêmes commettre diverses violations des droits humains dans la recherche et la mise en accusation des auteurs des attentats et de leurs organisations.

Bien que le devoir de protection soit en bien des cas un concept très utile, dans d’autres cas il est contre productif et amène, en fait, à exonérer les violateurs de leurs responsabilités dans les crimes et violations qu’ils commettent. Il faut enfin tirer les conclusions du fait que le monde a changé, que les acteurs politiques non étatiques sont de plus en plus nombreux, de plus en plus puissants. Les concepts forgés pour défendre les droits humains il y a déjà longtemps doivent être revisités, et de nouvelles stratégies doivent être développées pour tenir compte de ces nouvelles réalités. Il faut forger de nouveaux instruments légaux pour obtenir la responsabilité directe des acteurs non étatiques. L’aide des Rapporteurs Spéciaux auprès des Nations Unies sera d’une aide précieuse dans ce domaine.

Conclusion

En tant que femmes défenseurs des droits humains, il nous faut attirer l’attention sur le fait que la chute, provoquée consciemment ou pas, de gouvernements certes peu respectueux des droits humains, et la tolérance pour leur remplacement par des forces qui, elles éradiquent les droits humains – et spécialement les droits des femmes – encore plus totalement, ne saurait être considéré comme un processus sain de protection des droits humains. Nous devons mettre en question les stratégies actuelles et en inventer de nouvelles qui aboutissent effectivement à plus de droits humains et plus de droits des femmes. Par voie de conséquence, nous devons nous assurer que la défense des acteurs non étatiques intégristes demeure, de fait, dans les strictes limites d’une défense de leurs droits fondamentaux: elle ne devrait pas déborder jusqu’à leur offrir une plate forme politique.

En tant que femmes défenseurs des droits humains, nous devons mettre en question la hiérarchie des victimes et défenseurs qu’a provoqué le focus sur la responsabilité de l’état. Nous devons mettre fin à la partialité dans la défense inégale entre victimes des acteurs non étatiques et victimes de l’état. Nous devons donner toute visibilité à celles des victimes qui ont été ignorées.

En tant que femmes défenseurs des droits humains, nous devons prendre position sur la question du conflit potentiel entre différents droits: nous ne saurions accepter une hiérarchie des droits qui place les droits des femmes tout au bas de l’échelle des droits.

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