Site icon ReSPUBLICA

Dans quelle crise sommes-nous ? n° 18 : de la contre-culture matérialiste à la réappropriation du « Commun »

« La crise c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître », Antonio Gramsci.

 

La première partie de notre analyse a mis en lumière la nature systémique de la crise actuelle : une récession économique de grande ampleur qui a engendré une crise idéologique profonde, marquant l’épuisement des « récits et légendes » du capitalisme financier.

 

Face à ce vide, le capitalisme tardif ne survit plus par son hégémonie culturelle, mais par la sidération et la fragmentation du corps social. Devant le constat de cette impasse historique, la question n’est plus seulement de diagnostiquer le mal, mais de concevoir les armes de la résistance.

 

Comment surmonter cette paralysie ? L’urgence n’est pas à la nostalgie des formes d’organisation du XXe siècle ni à la fuite en avant dans le mysticisme politique. Elle réside dans la construction immédiate d’un embryon de contre-culture politique alternative. Pour y parvenir, nous devons appliquer la méthode matérialiste et dialectique : identifier, au cœur même du développement technologique et économique du capitalisme contemporain, les contradictions internes qui préparent sa propre subversion.

I. La dialectique du capitalisme tardif : le cas de l’Intelligence Artificielle

Le capitalisme ne progresse pas de manière linéaire ; il se construit et se détruit dans un même mouvement dialectique, affectant et corrompant simultanément les infrastructures productives et les superstructures idéologiques. Chaque innovation qu’il déploie pour maximiser ses profits et discipliner la force de travail recèle en elle-même le poison qui peut le condamner. L’exemple le plus flagrant et le plus urgent de cette contradiction interne est l’essor de l’Intelligence Artificielle (IA).

À première vue, l’IA se présente comme l’instrument de contrôle biopolitique le plus sophistiqué jamais créé. Elle rationalise l’exploitation, précarise les professions intellectuelles après avoir automatisé les tâches manuelles, et enferme les citoyens dans des algorithmes de surveillance et de ciblage comportemental. Pourtant, d’un point de vue ontologique, l’IA représente une contradiction insurmontable pour la logique capitaliste.

Le triomphe involontaire du « Commun »

Le capitalisme tardif repose anthropologiquement sur le mythe de l’homo economicus : un individu atomisé, n’ayant à vendre que sa force de travail ou, pour une minorité propriétaire de son capital, agissant de manière isolée sur un marché concurrentiel. Or, l’IA fait intrinsèquement partie du « commun ». Elle n’a rien à voir avec l’individualisme méthodologique.

Pour exister, une IA nécessite trois piliers :

Dans ce processus, la particule élémentaire humaine — l’individu isolé — se trouve reléguée et soumise à une méthode analytique commune. Ce que le Capital exploite à travers l’IA, ce n’est pas le travail d’un producteur isolé, c’est l’espace commun du réseau humain. Les grands modèles de langage et les algorithmes prédictifs ne créent rien ex nihilo ; ils synthétisent et formalisent l’intellect général (general intellect), ce patrimoine cognitif accumulé par des générations d’êtres humains. En s’appropriant privativement cette méthode analytique qui est universelle par nature, le Capital entre en contradiction flagrante avec les forces productives qu’il prétend libérer. L’IA est un commun capturé, un outil collectiviste fonctionnant sous perfusion de capitaux privés.

II. La leçon de Gutenberg : retourner l’arme de l’adversaire

Pour comprendre comment retourner cette contradiction à notre avantage, un détour historique s’impose. Lorsque Johannes Gutenberg perfectionna l’imprimerie à caractères mobiles au milieu du XVe siècle, les premières grandes commandes industrielles ne servirent pas à diffuser l’humanisme ou l’esprit critique. Elles servirent massivement à l’Église catholique pour imprimer les « indulgences », ces documents payants qui achetaient le pardon des péchés et consolidaient le pouvoir financier et idéologique de l’institution féodale.

Le livre a donc commencé sa carrière moderne comme un instrument d’aliénation et de renflouement des caisses du pouvoir. Pourtant, par sa dynamique propre, la reproductibilité technique du texte a échappé à ses commanditaires. Le livre est devenu progressivement le vecteur de la Réforme protestante, puis de la république des Lettres, le grand outil de conscientisation des masses populaires et, finalement, l’arme idéologique de la bourgeoisie contre l’Ancien Régime, avant de devenir celle du mouvement ouvrier.

Notre tâche historique est d’opérer le même basculement que les Lumières avec le livre : transformer l’IA, cet outil de standardisation, en un instrument d’émancipation et de conscientisation.

L’Intelligence Artificielle se trouve aujourd’hui au même stade que l’imprimerie à l’époque des indulgences. Elle est configurée par les géants de la Tech pour servir d’instrument de rentabilité et de flicage idéologique. Notre tâche historique est d’opérer le même basculement que les Lumières avec le livre : transformer cet outil de standardisation en un instrument d’émancipation et de conscientisation. Il ne s’agit pas de rejeter l’IA par technophobie, mais de la libérer du carcan de la propriété privée pour en faire le pilier d’une nouvelle rationalité.

III. Sortir du piège : fausse rationalité et irrationalisme de gauche

La construction de cette alternative exige de rompre de manière radicale avec une dérive contemporaine mortifère. Nous assistons actuellement à un spectacle asymétrique déroutant : d’un côté, des outils technologiques comme l’IA qui se montrent de plus en plus « rationnels » dans leur capacité à traiter les données et à optimiser les processus — alors même que l’IA, par définition, n’a pas de « Raison » ou de conscience morale — ; de l’autre, des forces politiques dites de gauche, censées incarner l’anti-système, qui s’enfoncent chaque jour davantage dans l’irrationnel et le refus de la complexité scientifique.

Cette gauche post-moderne a abandonné le matérialisme historique au profit de théories idéalistes et identitaires, souvent regroupées sous le terme de « wokisme ». En substituant la guerre des fragments (identités de genre, de race, d’orientation) à la lutte des classes, cette idéologie importe directement des universités étatsuniennes un moralisme de pacotille qui désarme les classes populaires. Elle valide la fragmentation du corps social voulue par le Capital.

À cette dérive doctrinale correspond une dérive organisationnelle : l’avènement des mouvements politiques dits « gazeux », théorisés en France par La France Insoumise (LFI). En refusant la structuration démocratique interne, le principe des cartes d’adhérents, et la formation doctrinale rigoureuse des militants, évitant si possible l’enfermement dogmatique, ces structures horizontales de façade cachent en réalité un hyper-centralisme décisionnel et un culte du chef. Le « gazeux » interdit la permanence du débat rationnel ; il ne produit que de l’émotion éphémère, du buzz numérique et de la sémantique populiste. On ne bâtit pas une contre-culture durable sur du gaz ; on la bâtit sur des fondations solides, de la formation intellectuelle et des structures démocratiques permanentes.

IV. Pour un nouvel humanisme : la rationalité objective du réseau humain

Contre l’irrationalisme ambiant, nous devons proposer une nouvelle rationalité intégrative. Celle-ci ne doit pas abandonner la technique à la technocratie néolibérale, mais au contraire exiger l’exploitation des technologies avancées pour le « commun », puisque l’infrastructure de base est le réseau humain lui-même.

Cette nouvelle rationalité doit être objective, c’est-à-dire résolument basée sur le matérialisme. Le matérialisme nous enseigne que les idées ne flottent pas dans le ciel de l’abstraction morale, mais découlent des conditions réelles de production. Si l’IA est capable de modéliser le langage humain, c’est parce que le langage est une production matérielle et collective accumulée. Ce caractère de réseau humain doit devenir la pierre angulaire d’un nouvel humanisme.

Le nouvel humanisme n’est pas un anthropocentrisme niais qui divinise l’individu. C’est la reconnaissance que l’humanité réalise sa liberté à travers ses œuvres communes (les sciences, les arts, les techniques) et que ces œuvres doivent revenir à la collectivité. Exiger la socialisation des infrastructures de l’IA, le code ouvert des modèles, et la gouvernance démocratique des bases de données, n’est pas une simple revendication technique : c’est le point de départ d’une reconquête de notre souveraineté cognitive.

Conclusion : l’émergence du mouvement intellectuel radical

La crise immense que nous traversons ne se résoudra pas par des incantations électorales ou par l’adaptation aux modes managériales du moment. Face à la barbarie technocratique d’un côté et à la déchéance populiste de l’autre, un mouvement intellectuel radical, rationaliste et de contre-culture doit impérativement émerger.

Ce mouvement doit se donner pour tâche de rééduquer le camp progressiste à la rigueur de la science et des techniques du XXIe siècle. Nous devons cesser de regarder les algorithmes avec la peur des luddistes ou la fascination des start-uppeurs. Nous devons les regarder comme les mineurs du XIXe siècle regardaient les machines à vapeur : comme des moyens de production gigantesques qu’il faut arracher aux mains de la bourgeoisie pour abréger le temps de travail, planifier l’économie de manière écologique, et libérer le potentiel créatif de l’humanité.

La contre-culture que nous appelons de nos vœux est celle qui redonnera au peuple le goût du futur, de la clarté conceptuelle et de l’organisation solide.

La contre-culture que nous appelons de nos vœux est celle qui redonnera au peuple le goût du futur, de la clarté conceptuelle et de l’organisation solide. La réappropriation du commun, dont l’IA est aujourd’hui l’avant-poste le plus stratégique, est à ce prix. C’est sur cette base scientifique, matérialiste et résolument républicaine que la gauche retrouvera sa boussole et sa crédibilité historique.

Quitter la version mobile