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Première partie : identité, immigration, assimilation et intégration

Un lecteur, HO Hai Quang, maître de conférences en économie et auteur de nombreux articles pour ReSPUBLICA, revient sur son processus d’assimilation et d’intégration lors de son arrivée en France en 1952, venant du Vietnam, qui faisait alors partie de l’Indochine française. Cet article est tiré du livre Itinéraires d’un immigré de Cochinchine, édition Poisson Rouge, 2022.

 

Pour des raisons de longueur, le Comité de rédaction diffuse ce témoignage en deux parties : partie 1, intégration, et partie 2, Guerre du Vietnam et pollution par l’agent orange.

Je suis arrivé en France en 1952. J’avais alors huit ans et, à cet âge, on a déjà une identité : je parlais parfaitement ma langue maternelle, je n’avais jamais mangé que des mets vietnamiens, je chantais les comptines de mon pays natal et mon imaginaire était peuplé de personnages légendaires vietnamiens.

Intégration par l’école

À Argentan, j’ai commencé à acquérir une nouvelle identité en m’adaptant à mon nouveau cadre de vie. Cette adaptation a été rapide, car, à huit ans, on est encore très flexible. Ce qui a aussi joué, c’est le fait que j’ai vécu pendant douze ans comme interne dans différents lycées en n’ayant la possibilité de rejoindre ma famille qu’à Noël, à Pâques et pendant les grandes vacances. Comme le reste du temps, j’étais en pensionnat, la culture française est forcément venue s’imprégner en moi. Tous mes camarades étaient Français et ils m’ont appris leurs jeux et leurs codes. Au réfectoire, je me suis accoutumé à la nourriture française et à la manière de manger à l’occidentale : le bol et les baguettes que j’utilisais quand je vivais au Vietnam ont disparu au profit de l’assiette, de la fourchette et du couteau. En classe, les maîtres et professeurs m’ont enseigné le français, l’histoire de France, la littérature française…

Toute ma formation intellectuelle est celle d’un Français et je me la suis appropriée naturellement : l’assimilation de la culture française s’est faite sans effort particulier. Mes camarades me considéraient comme un Français et je crois bien que la plupart avaient même fini par ne plus voir que mon apparence physique était différente de la leur : ils m’avaient complètement intégré.

Intégration et maintien de la culture d’origine

En définitive, l’intégration pour un immigré est l’acquisition non feinte d’une nouvelle identité culturelle qui permet à ceux qui le côtoient de totalement l’accepter comme l’un des leurs. S’il est essentiel pour un immigré d’assimiler la culture de son nouveau pays en parlant sa langue, en s’appropriant ses codes, ses coutumes… il n’est pas obligé pour autant d’abandonner ou de reléguer à l’arrière-plan sa culture initiale (langue, musique…), qu’il peut fort bien conserver et continuer à pratiquer tant qu’elle n’est pas contraire aux lois et mœurs du pays qui l’accueille.

Mais l’intégration dont il vient d’être question n’est qu’une intégration culturelle et partielle. Dans mon cas, elle n’était pas complète, car, psychologiquement et moralement, je n’étais pas disposé à accepter de vivre en France le reste de ma vie. Une fois bachelier et jeune adulte, mon projet était de retourner au Vietnam pour aider à sa reconstruction. La guerre commençait alors à faire rage et je considérais ma vie en France comme un intermède. Je pensais que les connaissances que j’y avais acquises devaient servir au Vietnam.

C’est à partir de 1967 que, progressivement, j’ai commencé à changer d’idée. Cette année-là, Hélène est revenue dans ma vie et, à mesure que le temps passait, la perspective de rentrer au Vietnam s’estompait au profit d’une stabilisation en France.

Perspective de retour qui n’est plus d’actualité

Quelques années plus tard, un basculement d’importance s’est produit quand l’ambassadeur du Vietnam en France m’a dissuadé de rentrer au pays et conseillé de terminer ma thèse d’économie en attendant que la guerre se termine. Mais, à cette époque, l’intervention de l’armée américaine devenait de plus en plus massive et violente et il était impossible de deviner quand la guerre s’arrêterait.

Puis, il y a eu les bouleversements liés à mai 68. C’est à ce moment-là qu’une nouvelle vision du monde a commencé à se dessiner dans mon esprit. J’ai ensuite eu la chance d’être recruté comme assistant à l’Université, puis comme enseignant-chercheur. Pénétrer dans le monde du travail par cette porte a été un facteur essentiel de mon intégration, car la France me donnait un statut social et me confiait la très importante mission de participer à la formation de ses cadres.

Mon intégration a progressé d’un bond quand je me suis marié en 1973 et encore davantage après la naissance de Sơn en 1977. Placé devant des responsabilités familiales à assumer, j’ai alors demandé à être naturalisé par mariage. Je suis devenu officiellement Français l’année suivante, en 1978.

Long processus d’intégration : importance du travail

En définitive, mon intégration s’est faite par étapes et le processus a été très long, puisqu’il s’est passé pas moins de vingt-six ans entre la date de mon arrivée en France et celle de ma naturalisation. Au fond, je suis passé d’une intégration culturelle acquise à l’école, à l’université et sur le tas à une intégration familiale puis administrative voulue.

Mais l’intégration ne dépend pas que de l’immigré. Elle dépend aussi de l’attitude de la population du pays dans lequel l’immigré s’installe. La couleur de sa peau, ses croyances… peuvent provoquer une hostilité irréductible à son égard. Quand on ne peut trouver un emploi, un logement… simplement à cause du nom que l’on porte ou de la couleur de sa peau, alors l’intégration devient impossible : l’intégration est un processus à double sens. Elle doit à la fois être voulue par l’immigré et acceptée par son pays d’accueil.

Dans mon cas personnel, le « retour d’investissement » intellectuel et moral a été positif. Je n’ai rencontré aucune difficulté particulière pour accéder à un emploi ou à un logement. Plus encore, la France a même reconnu que je l’ai bien servie : j’ai été décoré des Palmes académiques et de l’Ordre national du mérite. Pour fêter la remise de cette dernière décoration, j’avais invité mes amis à l’Université. Voici un extrait du discours que j’avais prononcé à cette occasion :

Depuis 1952, la France est mon second pays. Son école m’a donné l’instruction. Son Université m’a accueilli et laissé m’exprimer librement malgré mes idées à contre-courant. Dans quel autre pays aurais-je pu trouver un tel cadre pour enseigner, effectuer des recherches et les publier ? Très peu.

Facteurs favorisant ou limitant l’intégration

L’intégration dépend également beaucoup des politiques d’immigration et de naturalisation qui varient en fonction de nombreux facteurs démographiques, sociaux, religieux… mais également historiques. Ainsi, les guerres qui ont pu opposer le pays d’origine de l’immigré et le nouveau pays où celui-ci voudrait vivre peuvent laisser des traces indélébiles des deux côtés.

Le contexte international peut aussi jouer un rôle important dans le processus d’intégration. C’est ainsi que de façon indirecte, mais certaine, la guerre du Vietnam a constitué un facteur important de mon intégration et de celle de beaucoup de mes compatriotes vivant en France à cette époque. Sauf exceptions liées à certaines séquelles de la guerre d’Indochine, nous étions bien acceptés. Pendant la guerre du Vietnam, une grande partie de la population française nous percevait en effet comme des victimes d’une guerre injuste, mais aussi comme des personnes appartenant à un peuple héroïque, un peuple de résistants capable de survivre sous les bombes américaines et de vaincre les envahisseurs. Les Vietnamiens bénéficiaient en France d’un préjugé favorable.

Du rôle des préjugés

Je me souviens qu’à cette époque, l’Union générale des Vietnamiens de France avait fait imprimer des T-shirts de toutes les couleurs avec un immense portait de Ho Chi Minh s’affichant sur le devant du vêtement. J’en avais acheté plusieurs que je portais souvent en vacances. Un jour qu’Hélène et moi faisions de l’auto-stop en Corse, une voiture s’est arrêtée et le conducteur nous a dit : « Montez, le portrait de Ho Chi Minh sur votre T-shirt est un sésame. J’admire le peuple vietnamien et je serais heureux de pouvoir vous transporter où vous voulez ».

Par ailleurs, je n’avais aucune peine à trouver des petits boulots, non seulement parce qu’il n’y avait pas de chômage dans les années 1960, mais aussi parce que les Vietnamiens étaient généralement bien considérés, car perçus comme pacifiques et intelligents. C’est une banalité de dire que l’intégration d’un étranger dépend de la vision générale que la population du pays d’accueil se fait du pays d’où il vient.

Facilité d’intégration à La Réunion

L’intégration récente de ma famille à La Réunion fournit une illustration de quelques-uns de ces facteurs. Elle a été beaucoup plus facile et rapide qu’en métropole, pour une raison essentielle : au 17e siècle, La Réunion était inhabitée. Devenue française, elle a été progressivement peuplée d’immigrants provenant de beaucoup de pays différents ainsi que d’esclaves qui ne sont pas des « immigrants » puisqu’ils ne sont pas venus de leur plein gré dans l’île, mais y ont été introduits de force. Il s’ensuit que la société réunionnaise d’aujourd’hui est multiraciale, très métissée et polyculturelle.

Quand nous nous sommés installés à La Réunion il y a trente ans, il n’est pas sûr qu’Hélène ait été vue comme une « Zoreille ». Elle a très bien pu être perçue comme une créole blanche. Les Vietnamiens résidant dans l’île n’étant qu’une poignée et très peu présents, j’ai été assimilé aux « Sinois » qui y sont établis depuis la fin du 19e siècle. Arrivés très jeunes dans l’île, nos deux enfants sont métis et parlent couramment le créole. Ils sont revenus à La Réunion après un passage de plusieurs années en métropole pour terminer leurs études supérieures et y acquérir une expérience professionnelle. Nos deux petits-enfants sont nés dans l’île de mères réunionnaises. J’ai toutes les raisons de croire que notre cellule familiale est en train de faire « souche » dans l’île.

En définitive, l’intégration n’est jamais un processus unique et simple. Dans les pays qui les accueillent, les immigrés ne s’intègrent pas tous de la même manière ni dans les mêmes milieux sociaux parce que, historiquement façonnée par de multiples facteurs, toute société est un tout complexe. C’est pourquoi il n’existe pas une intégration, mais plusieurs.

Complètement intégré en France et à La Réunion, je n’ai pourtant pas oublié ni mes origines ni le projet que j’avais formé dans les années 1960 : aider mon pays natal à se reconstruire une fois le conflit terminé.

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