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Querelle à la française

Vous souvenez-vous, lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024, de cette statue dorée d’une femme souriante, hennin sur la tête, avec plume et livre à la main ? Des dix statues de femmes qui ont émergé des flots ce soir-là, il s’agissait de la seule issue du Moyen Âge : Christine de Pizan, la première femme de lettres française à avoir gagné sa vie avec ses écrits. C’est l’une des deux protagonistes du nouveau roman historique de Bertrand Guillot, Querelle à la française, qui revient sur la première controverse littéraire qui nous soit parvenue.

Dans son précédent roman, L’Abolition des privilèges(1)Voir notre précédent article : https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-culture/labolition-des-privileges/7436253., Bertrand Guillot nous plongeait dans la densité fiévreuse de la Révolution française ; pour ce nouveau récit, le romancier a choisi de s’aventurer dans le bas Moyen Âge, une période évidemment plus lointaine et plus difficile à approcher. Et si l’on sent toutes les connaissances que l’auteur a patiemment accumulées sur la période, celles-ci sont toujours utilisées à bon escient : pour planter le décor, décrire les personnages et forces en présence et nous renseigner sur l’arrière-plan historique.

L’intrigue commence à la fin du règne de Charles V et se déroule principalement sous le règne de Charles VI, dit Le Fol (1380-1422), alors que l’incapacité de régner du roi attire les ambitions de son oncle et de son frère, qui se déchireront bientôt en deux camps : les Bourguignons et les Armagnacs.

Mais, outre ce contexte historique passionnant, qui est très bien brossé, l’ouvrage se penche surtout sur deux trajectoires. Celle de Christine de Pizan, d’abord. Fille d’un médecin italien venu conseiller le roi de France, cette dernière grandit dans un milieu intellectuel et épouse un homme savant issu de la noblesse et occupant un office de notaire du roi. Mère de trois enfants, elle se retrouve veuve à vingt-trois ans seulement. Remarquée pour ses poèmes, elle épouse la carrière littéraire, par goût et par nécessité, creusant son sillon alors que le sort pour les veuves médiévales est soit le remariage, soit le couvent. Elle est notamment l’autrice de La Cité des dames, un récit aux accents féministes qui célèbre des femmes illustres.

De l’autre côté, Jean de Montreuil, originaire des Vosges, monte comme tant d’autres à Paris pour faire ses études au prestigieux collège de Navarre de l’Université de Paris. L’ambitieux clerc gravit peu à peu les échelons et participe à des missions diplomatiques, avant de cumuler les charges honorifiques de prévôt et de chanoine. Mais, surtout, il fait partie de ces pré-humanistes qui lisent les auteurs latins profanes et cherchent ardemment à les imiter. Ces deux figures qui comptent dans leur siècle vont s’affronter sur le terrain des lettres, autour de l’énorme succès littéraire du siècle dernier, Le Roman de la Rose.

Toutes estes, serez ou fustes,

De fait ou de voulenté, pustes !

Jean de Meun, Roman de la Rose

« Toutes des putes », Jean de Meun serait le premier à l’avoir dit, dans ce roman qui cristallise la vision de l’amour courtois. Ces traits vulgaires et misogynes, c’est précisément ce qu’attaque Christine de Pizan, qui reproche au Roman de la Rose son vocabulaire grossier et sa vision caricaturale des femmes. Jean de Montreuil s’inscrit lui en défense d’un auteur qui a synthétisé pour lui la culture classique avec ses références aux auteurs romans canoniques et reproche à son adversaire sa pruderie. Qui sortira vainqueur de cette joute menée par lettres interposées ? Un terrain d’entente est-il possible ? On laissera les lecteurs et lectrices le découvrir.

Ils m’ont livré une si féroce bataille,

Qu’ils croient déjà m’avoir réduite à peu de chose.

Christine de Pizan, rondeau dédié à Charles d’Albret

Les citations des protagonistes sont en tout cas savoureuses et Bertrand Guillot prend très précautionneusement garde à ne jamais trop s’écarter de la réalité historique, ce qui laisse des zones d’ombres qu’on aurait peut-être aimé voir combler par l’imagination. Mais sa qualité est d’avoir su communiquer sa compréhension de la polémique au travers de parallèles avec le temps présent qui sont très pertinents : c’est ainsi que le masculiniste Andrew Tate se trouve mêlé à cette histoire, où ce que l’on nomme aujourd’hui la brutalisation du langage est un révélateur de la force brute déployée par les hommes à l’encontre des femmes. Pour finir, comme dans son précédent roman, la politique est très présente et cette querelle montre qu’hier comme aujourd’hui, toute bataille culturelle nécessite de chercher des alliés, des arbitres et de produire des œuvres qui passeront à la postérité.

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