Le septième art toujours dynamique
Pour cette 79e édition du Festival de Cannes, 2 541 longs-métrages venus de 141 pays ont été soumis à la sélection. C’est 1 000 de plus qu’il y a dix ans. En résulte une sélection officielle foisonnante de plus de 85 films qui prouve que, bien que donné pour mort il y a quelques années à la suite de l’émergence des plateformes, puis du Covid-19, le cinéma se porte fort bien.
Certains films plus que d’autres, issus de diverses sélections (Officielle, Un certain regard, Quinzaine des réalisateurs, Acid) ont attiré notre attention par la force de leur regard, par leur style affirmé, par leur volonté vitale d’aller de l’avant et de présenter le monde sous un jour nouveau. Nous avons choisi de faire dialoguer des films très différents sous une même thématique, avec l’idée que, comme dirait David Lynch, le cinéma est un langage. Cette sélection est forcément subjective et non exhaustive, mais a pour vocation de mettre en lumière des films qui, d’une manière ou d’une autre, font preuve d’un esprit militant.
Pour des portraits de femmes inédits
Siempre soy tu animal materno de Valentina Maurel, 1h45, sortie le 7 octobre 2026
Histoires de la nuit de Léa Mysius, 1h54, sortie le 16 septembre 2026
On le sait : le regard masculin a pesé et pèse encore sur l’image des femmes au cinéma. Là où les hommes peuvent jouer à tous les âges, les actrices dénoncent la difficulté à trouver des rôles après un certain (encore jeune) âge. Meryl Streep raconte comment l’année de ses 40 ans, on lui a proposé trois rôles de sorcière… Il existe pourtant mille manières de faire sortir les personnages féminins des cases attendues, et ces deux films, en proposant chacun trois portraits de femmes, y parviennent magnifiquement.
Du côté de Siempre soy tu animal materno (Ton animal maternel en français), on rencontre deux sœurs, aussi radicalement opposées que possible. L’une, en apparence sérieuse et organisée, revient d’études en Europe et pose sur son Costa Rica natal un regard qui est presque celui d’une étrangère. Elle couche avec des inconnus comme elle ferait une analyse sociologique de la population. D’autre part, sa petite sœur, imprévisible, punk, vit seule dans la maison familiale, entend des voix et sort avec un éleveur de chiens. En arrière plan, leur mère, bohème et libre, qui a écrit dans sa jeunesse un recueil de poésie érotique en cours de réédition. Malgré leurs caractères inconciliables, ces trois femmes cohabitent, à coups de tendresse et de disputes. Le jury d’Un Certain regard a su reconnaître le talent de ces actrices en leur remettant un triple prix d’interprétation.
À l’opposé du Costa Rica de Valentina Maurel, la campagne française de Léa Mysius et son adaptation du roman de Laurent Mauvinier Histoires de la nuit. On y rencontre une famille apparemment sans histoires. Le père agriculteur (Bastien Bouillon), la mère dans un travail administratif (Hafsia Herzi) et leur petite fille d’une dizaine d’années. Ils vivent dans un hameau isolé, et ont pour voisine une peintre (Monica Bellucci). Alors qu’un événement inattendu survient, les trois femmes de cette histoire semblent changer de visage en l’espace d’une soirée.
Pour une défense de l’imperfection
Blaise, de Dimitri Planchon et Jean-Paul Guigue, 1h22, sortie le 27 janvier 2027
The end of it, de Maria Martinez Bayona, 1h42, pas de date de sortie en salle
Lors d’une année où l’on a beaucoup entendu parler de l’intelligence artificielle, il n’est pas absurde de s’interroger sur ce qui fait la spécificité de l’humain.
The end of it invente une humanité qui peut acheter son éternité en faisant renouveler son sang, ses os, ses organes au fil des décennies. C’est l’obsolescence programmée portée à son paroxysme : « on répare en remplaçant », à l’image d’une côte cassée, dernier os « véritable » qu’il restait dans le squelette de Claire. Celle-ci, incarnée par Rebecca Hall, est une artiste contemporaine qui ne crée plus et s’ennuie. Elle finit par retrouver l’inspiration : elle décide de mourir et de faire de sa mort sa dernière œuvre d’art. Dans un premier film, lui-même imparfait, la réalisatrice fait l’éloge des scories et des erreurs humaines.
Le film d’animation Blaise met aussi l’erreur et le tâtonnement au centre de son propos. La graphie parvient étrangement à créer des personnages à la fois très réalistes et caricaturaux, le doublage des voix est extrêmement travaillé et très réussi (on y retrouve une Léa Drucker hilarante). Mais, surtout, le film pose une question étonnante : jusqu’où est-on capable d’aller pour ne pas déranger ? La réponse est encore plus étonnante : jusqu’à la révolution.
Pour un cinéma humain, social, et heureux
Garance, de Jeanne Herry, 1h45, sortie le 23 septembre 2026
Congo Boy, de Rafiki Fariala, 1h30, sortie le 25 novembre 2026
Dans un monde pris dans des actualités de plus en plus sombres, on en vient à se demander si l’acte le plus militant n’est pas, finalement, de garder espoir : espoir dans le changement, dans le progrès, dans l’humain… Dans la vie, tout simplement.
Et ces deux films réussissent le tour de force de brosser des portraits d’individus dans des situations difficiles, mais jamais sur un ton fataliste. Robert, dont l’acteur Bradley Fiomona a reçu le prix « Un Certain regard » d’interprétation masculine, est un jeune réfugié congolais en Centrafrique. Il enchaîne les petits boulots pour subvenir aux besoins de ses frères et sœurs sans jamais perdre de vue sa passion principale : le chant. Si bien que les scènes musicales finissent par rythmer le film de telle sorte que le spectateur se retrouve immanquablement embarqué dans l’énergie et la confiance inébranlable en l’avenir véhiculées par le personnage.
Jeanne Herry, elle, écrit un film tout aussi optimiste, résolument drôle et tendre, et aux répliques qui restent dans la tête : « elle est en rémission, elle n’a plus de seins BIO mais elle va en avoir des industriels », « je crois qu’on a fait le tour de la question du taboulé », « c’est possible d’être sous l’emprise maléfique d’un être médiocre », « ça me manque un peu d’aimer, ça fait longtemps »… Pourtant, le thème pouvait vite faire basculer du côté du pathos : Garance, incarnée par Adèle Exarchopoulos, est une jeune comédienne qui sombre dans l’alcoolisme… La finesse de l’écriture et la justesse de l’interprétation sauvent le film de toute caricature, et la filiation assumée avec la « Garance » incarnée par Arletty dans les Enfants du Paradis est parfaitement cohérente : Marcel Carné et Jacques Prévert n’auraient pas renié le réalisme poétique de Jeanne Herry.
Pour une société qui se souvient d’où elle vient et qui lutte pour aller où elle veut
La Bola Negra, de Javier Calvo et Javier Ambrossi, 2h35, sortie le 16 décembre 2026
Les survivants du Che, de Christophe Réveille, 1h34, sortie le 9 septembre 2026
Le Festival de Cannes n’aurait jamais existé sans les efforts combinés de la gauche(1)https://www.radiofrance.fr/franceculture/a-l-ombre-de-la-croisette-l-histoire-communiste-meconnue-du-festival-de-cannes-4141509.. Avant la guerre déjà, dans les années 30, un projet de festival de cinéma français en réaction à la fasciste Mostra de Venise avait été appuyé, entre autres, par Jean Zay. En 1946, « l’enfant tardif du Front populaire », comme l’appelle l’historien Tangui Perron, voit le jour grâce aux efforts de la CGT, qui siège d’ailleurs au conseil d’administration du Festival de Cannes, et au maire de la ville, Raymond Picaud, ancien résistant. Cela a donc du sens que ce festival reste de ceux parmi les plus politiques, aussi bien dans les discours de ses participants que dans ses choix de films. Parmi la sélection de cette année, certains ont fait la part belle à la question de la mémoire et de la lutte.
Parmi eux, le prix de la mise en scène de la compétition officielle, La bola negra, revient de façon originale et très peu linéaire sur la mort du poète espagnol, Federico Garcia Lorca, assassiné par le franquisme dans les années 30. Sans jamais suivre Garcia Lorca en personne, les réalisateurs font le choix d’entremêler trois histoires d’hommes homosexuels ayant un rapport plus ou moins étroit avec l’écrivain. Son amant, ancien footballeur et résistant républicain, tombe dans les rets des franquistes et se lie d’amitié avec un jeune soldat, qui se trouve un peu là par hasard. C’est le petit-fils de ce dernier que l’on retrouve dans le présent, gardien de la mémoire, puisqu’historien, mais aussi version achevée de ce que les hommes avant lui n’ont pas eu le droit de vivre pleinement : une homosexualité affirmée.
Porter un témoignage et rendre hommage aux luttes du passé, c’est aussi la mission que se donne Christophe Réveille dans son documentaire hybride, qui retrace le parcours des six hommes qui ont survécu à l’assassinat de Che Guevara, en 1967, en Bolivie. Sur ces six Guérilleros, quatre lui confient leur témoignage. Mais, non content de disposer de ces précieuses interviews, qui rendraient vert de jalousie n’importe quel journaliste ou documentariste, il procède à un travail de fourmi et retrouve par-dessus le marché des soldats boliviens ayant traqué le Che et participé à son exécution, ainsi qu’un homme mandaté par la CIA.
Le tour de force de ce film ne s’arrête pas là : il dispose certes de témoignages exceptionnels, mais il faut leur rendre hommage et les mettre le mieux possible en valeur. C’est là qu’intervient l’animation : chaque scène racontée par un Guérillero fait l’objet d’une sorte de retour en arrière animé, si bien que l’on a l’impression saisissante de plonger dans leurs souvenirs et de ne plus assister à un documentaire, mais bien à un passionnant film d’action. Quelques prises de vue réelles des paysages boliviens, un énorme travail d’archives pour retrouver des photos d’époque et un montage rythmé complètent ce travail de titan. Le résultat : l’un des films les plus haletants, les plus militants, et les plus touchants du Festival de Cannes.
Conclusion : aller au cinéma, un acte de résistance pour la création
Aujourd’hui, aller au cinéma en France est un acte militant. Car, même si vous choisissez de voir la dernière super production américaine, ou un film produit par l’empire Bolloré, le système de financement du cinéma est tel que chaque entrée en salle finance le CNC, donc les aides à la création, donc le cinéma de demain.
Pour qu’il y ait le cinéma de demain, soutenez le cinéma d’aujourd’hui : allez au cinéma !
Notes de bas de page
