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Dans quelle crise sommes-nous ? n° 18

« La crise c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître », Antonio Gramsci.

 

Dix-huit ans après le début de cette série en 2009, le diagnostic posé dès l’effondrement de Lehman Brothers se confirme avec une brutalité systémique. La crise des subprimes n’était pas une convulsion passagère, mais l’ouverture d’une faille tectonique. Aujourd’hui, le conflit au Proche-Orient ne doit pas se lire comme une simple tragédie régionale, mais comme le dernier acte de la « fermeture du pli historique » : celui où l’Occident, incapable de se réformer, voit sa puissance militaire, industrielle et désormais idéologique se dissoudre dans les contradictions du capitalisme financier.

Le Proche-Orient ou l’agonie de la thalassocratie étatsunienne (Première partie)

I. La guerre généralisée comme conséquence de la crise financière

Le « pli historique », concept central de notre série depuis 2009, désigne ce moment où les structures du mode de production capitaliste héritées du XVIe siècle se referment sur elles-mêmes, incapables de générer du neuf. Les contradictions du capitalisme sont arrivées à leur terme avec la fin définitive de « l’économie de marché ». Certes de plus en plus fictif au cours des XXe et XXIe siècles, ce marché subsistait tout de même dans les sphères financière et boursière comme élément central de la transformation de la Valeur en Prix, et donc en unité monétaire. Le point final de cette longue période fut le krach de 2007-2008, dit des Subprimes-Lehman. Sauvée in extremis par les finances publiques, la concentration monopolistique est aujourd’hui arrivée à sa phase ultime, portée en particulier par le développement de la high-tech.

Pour survivre, le capitalisme financier sous domination étatsunienne a découplé la sphère de la création de la plus-value et la sphère de la création monétaire. Aujourd’hui, ce découplage est géographique : l’Asie, et en particulier la Chine, est la région du monde où la plus-value est extraite, tandis que les États-Unis sont le pays de la création monétaire parasitaire grâce à la suprématie encore existante du dollar comme étalon monétaire mondial.

Aujourd’hui, les États-Unis sont une puissance qui « consomme » la guerre, mais ne sait plus la « produire ».

Dans ce contexte, le Proche-Orient est aujourd’hui l’épicentre de la tension mondiale. Si les États-Unis ont longtemps régné sur cette région par la « diplomatie du porte-avions », le récent fiasco face à l’Iran — que nous analysions en avril dernier avec Philippe Hervé(1)https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-monde/respublica-amerique/oncle-sam-au-pied-du-mur-les-lecons-dun-fiasco-de-lus-army-en-iran/7440102— marque un point de bascule irréversible. L’incapacité de l’US Navy à sécuriser les voies maritimes et la piètre performance technico-tactique de ses forces face aux défenses asymétriques iraniennes ne sont pas des accidents. C’est la conséquence directe d’un déclin industriel profond. Pendant que Washington injectait des trillions de dollars dans une sphère financière déconnectée du réel, la Chine reconstruisait l’atelier du monde. Aujourd’hui, les États-Unis sont une puissance qui « consomme » la guerre, mais ne sait plus la « produire ».

II. La privatisation de la force : le suicide du capitalisme réel

Le capitalisme du XXIe siècle a poussé la logique de marché jusqu’à son paroxysme : la privatisation de la violence légitime. L’armée étasunienne, devenue une armée de métier doublée d’une myriade de contractants privés, subit la loi du rendement. Or, l’histoire nous enseigne que les guerres sous forme purement capitaliste mènent inévitablement à la défaite (Irak, Afghanistan).

Le contraste est saisissant avec Tsahal : malgré les critiques politiques légitimes que l’on doit porter contre ses opérations, elle reste une armée de conscription, ancrée dans une nation. C’est cette structure « non-marchande » qui explique, paradoxalement, sa résilience technique, là où l’US Air Force affiche des pertes matérielles significatives (une vingtaine d’appareils) face à une défense iranienne pourtant sous sanctions, et quasiment détruite par l’aviation israélienne. Le capitalisme réel a transformé l’outil militaire en centre de profit pour le complexe militaro-industriel, vidant l’efficacité opérationnelle de sa substance.

III. L’Europe : la vassalité par dessein structurel

L’Union européenne n’a jamais été conçue pour être un contre-pouvoir ou une alternative aux États-Unis. Sa structure même, forgée dans les glaces de la Guerre froide, est celle d’un vassal.

Face à ce séisme, l’Europe demeure muette, ou pire, gesticulante dans le vide. Il faut comprendre que l’Union européenne n’a jamais été conçue pour être un contre-pouvoir ou une alternative aux États-Unis. Sa structure même, forgée dans les glaces de la Guerre froide, est celle d’un vassal. Elle est le flanc civil de l’OTAN. Alors que les États-Unis déclinent, ils entraînent l’Europe dans leur sillage, l’obligeant à rompre ses liens énergétiques et commerciaux avec l’Eurasie pour la maintenir sous dépendance. L’Europe n’est pas « impuissante » par manque de chance, elle l’est par constitution. Elle assiste, spectatrice hébétée, à la réorganisation du monde sans elle.

IV. La crise idéologique : confusion cognitive et déstructuration politique

Cette agonie matérielle et géopolitique de l’Occident s’accompagne nécessairement d’un bouleversement superstructurel profond. La crise générale du capitalisme financier engendre une crise idéologique d’une ampleur inédite, caractérisée par une déstructuration de la pensée politique sur l’ensemble du spectre, et ce, dans tous les pays capitalistes. L’incohérence, au sens plein et pathologique du terme, est désormais à l’ordre du jour.

Cette dérive cognitive est accélérée par les mutations technologiques de l’infosphère. Après le déferlement des réseaux sociaux, qui ont atomisé le débat public en silos émotionnels et instantanés, voici que l’intelligence artificielle générative achève de semer la confusion. En rendant la vérité factuelle indiscernable du simulacre, ces outils ne se contentent pas de propager des fake news ; ils détruisent les conditions mêmes de la rationalité politique. Donald Trump en est l’avatar le plus authentique et non une anomalie. Son discours, tissu de contradictions permanentes, d’annonces fracassantes et de reniements immédiats, n’est pas un défaut de stratégie : il est l’illustration parfaite de cette pensée déstructurée où la cohérence idéologique s’efface devant le spectacle et l’opportunisme narcissique.

V. Le retour des vieux démons : le « socialisme des imbéciles » à l’ère numérique

Le symptôme le plus alarmant de cette décomposition intellectuelle réside dans la résurgence de vieux démons que l’on croyait enfouis, au premier rang desquels l’antisémitisme. Ce dernier refait surface, plus ou moins consciemment, masqué sous un antisionisme de surface qui dépasse de loin la critique légitime de la politique de l’État d’Israël. Pour comprendre ce phénomène, il faut rompre avec les analyses moralisatrices et revenir au matérialisme historique.

Nous n’assistons pas à un retour de l’antijudaïsme théologique ou classique d’Ancien Régime, mais bien à la réactivation d’une fonction spécifique assignée aux Juifs par le capitalisme en crise. Dès le tournant des XIXe et XXe siècles, de nombreux penseurs, juifs ou non — à l’instar de Theodor Herzl —, avaient compris que les dynamiques intrinsèques du capitalisme moderne risquaient d’être fatales au peuple juif. Leurs craintes se sont avérées prophétiques trente-cinq ans plus tard lorsque l’Allemagne, alors la nation européenne la plus développée industriellement et culturellement, organisa la Shoah à l’échelle du continent, avec le soutien actif ou la complicité passive de nombreuses bourgeoisies européennes collaboratrices, trop heureuses de détourner la colère populaire.

Aujourd’hui, alors que la génération des témoins directs de la Shoah a pratiquement disparu, la même dynamique reprend sous nos yeux. Ce que les grands penseurs de la gauche européenne du XIXe siècle (notamment August Bebel) nommaient le « socialisme des imbéciles » reprend une force et une vigueur redoutables. Qu’est-ce que le socialisme des imbéciles ? C’est une critique tronquée, superficielle et fétichiste du capitalisme. Incapables de saisir la nature systémique de l’exploitation, des rapports de production et de l’extraction de la plus-value, les masses désorientées, guidées par des démagogues, cherchent des coupables personnalisés.

Tout comme lors de la crise de 1929, la crise systémique actuelle engendre un renouveau de l’assignation des Juifs à leur rôle historique de boucs émissaires.

La phase actuelle de déstructuration des « sociétés civiles » au sens de Gramsci nécessite pour le Capital le développement d’un antisémitisme agressif et généralisé. Tout comme lors de la crise de 1929, la crise systémique actuelle engendre un renouveau de l’assignation des Juifs à leur rôle historique de boucs émissaires : ils sont désignés comme le « mauvais visage du capitalisme », l’incarnation de la finance cosmopolite, apatride et lubrique (affaire Epstein en particulier), par opposition à un supposé « bon capitalisme » productif ou national.

Le « national capitalisme autoritaire » d’aujourd’hui utilise l’antisémitisme pour liquider la phase de mondialisation soi-disant « heureuse » qui a précédé la crise de 2007-2008, à l’instar de la crise de 1929 liquidant les « années folles » mondialisées. Mais, aujourd’hui, les nouveaux médias et les algorithmes des réseaux sociaux agissent ici comme de surpuissants amplificateurs de cette haine, industrialisant le préjugé et propageant cette grille de lecture mystificatrice auprès de populations privées des repères théoriques d’une gauche aux abois.

VI. La Chine et la maîtrise des flux : le nouveau Maître du Temps

Pendant que l’Occident s’enfonce dans cette barbarie intellectuelle et s’épuise dans des guerres qu’il ne peut plus gagner, la Chine déplace ses pions avec une patience de go-iste. Le fait que Téhéran écoute désormais Pékin pour la gestion du détroit d’Ormuz est un camouflet historique pour Washington.

La Chine ne cherche pas à remplacer les États-Unis par une domination militaire frontale immédiate, mais par la maîtrise des flux. En devenant le garant de la stabilité commerciale au Proche-Orient, là où les États-Unis ne sèment plus que le chaos, la Chine boucle la fermeture du pli. Le capitalisme productif chinois, bien que traversé par ses propres contradictions internes qui menacent parfois son équilibre, surclasse désormais le capitalisme spéculatif anglo-saxon.

VII. Trump : l’expression du paroxysme dialectique

Il ne faut pas s’y tromper : Donald Trump n’est pas le destructeur de l’ordre étatsunien, il est son accélérateur de particules. Il exprime la fin des illusions libérales-humanistes. Avec lui, le capitalisme étatsunien assume sa nature prédatrice, bilatérale et protectionniste, abandonnant définitivement le masque du « monde libre » et des traités multilatéraux.

Pour tenter de sauver le capitalisme étatsunien en décomposition, Trump est contraint de détruire l’ordre mondial mondialisé que les États-Unis ont eux-mêmes créé et codifié depuis 1945.

Les contradictions dialectiques sont arrivées à leur paroxysme : pour tenter de sauver le capitalisme étatsunien en décomposition, Trump est contraint de détruire l’ordre mondial mondialisé que les États-Unis ont eux-mêmes créé et codifié depuis 1945. C’est le moment critique où le système, acculé par sa propre crise systémique, n’a d’autre choix que de dévorer ses propres fondements matériels et idéologiques.

Face à ce constat, la seconde partie de notre article, qui paraîtra la semaine prochaine, s’attachera à la riposte nécessaire. 


De la contre-culture matérialiste à la réappropriation du « Commun » (deuxième partie)

La première partie de notre analyse a mis en lumière la nature systémique de la crise actuelle : une récession économique de grande ampleur qui a engendré une crise idéologique profonde, marquant l’épuisement des « récits et légendes » du capitalisme financier.

Face à ce vide, le capitalisme tardif ne survit plus par son hégémonie culturelle, mais par la sidération et la fragmentation du corps social. Devant le constat de cette impasse historique, la question n’est plus seulement de diagnostiquer le mal, mais de concevoir les armes de la résistance.

Comment surmonter cette paralysie ? L’urgence n’est pas à la nostalgie des formes d’organisation du XXe siècle ni à la fuite en avant dans le mysticisme politique. Elle réside dans la construction immédiate d’un embryon de contre-culture politique alternative. Pour y parvenir, nous devons appliquer la méthode matérialiste et dialectique : identifier, au cœur même du développement technologique et économique du capitalisme contemporain, les contradictions internes qui préparent sa propre subversion.

I. La dialectique du capitalisme tardif : le cas de l’Intelligence Artificielle

Le capitalisme ne progresse pas de manière linéaire ; il se construit et se détruit dans un même mouvement dialectique, affectant et corrompant simultanément les infrastructures productives et les superstructures idéologiques. Chaque innovation qu’il déploie pour maximiser ses profits et discipliner la force de travail recèle en elle-même le poison qui peut le condamner. L’exemple le plus flagrant et le plus urgent de cette contradiction interne est l’essor de l’Intelligence Artificielle (IA).

À première vue, l’IA se présente comme l’instrument de contrôle biopolitique le plus sophistiqué jamais créé. Elle rationalise l’exploitation, précarise les professions intellectuelles après avoir automatisé les tâches manuelles, et enferme les citoyens dans des algorithmes de surveillance et de ciblage comportemental. Pourtant, d’un point de vue ontologique, l’IA représente une contradiction insurmontable pour la logique capitaliste.

Le triomphe involontaire du « Commun »

Le capitalisme tardif repose anthropologiquement sur le mythe de l’homo economicus : un individu atomisé, n’ayant à vendre que sa force de travail ou, pour une minorité propriétaire de son capital, agissant de manière isolée sur un marché concurrentiel. Or, l’IA fait intrinsèquement partie du « commun ». Elle n’a rien à voir avec l’individualisme méthodologique.

Pour exister, une IA nécessite trois piliers :

Dans ce processus, la particule élémentaire humaine — l’individu isolé — se trouve reléguée et soumise à une méthode analytique commune. Ce que le Capital exploite à travers l’IA, ce n’est pas le travail d’un producteur isolé, c’est l’espace commun du réseau humain. Les grands modèles de langage et les algorithmes prédictifs ne créent rien ex nihilo ; ils synthétisent et formalisent l’intellect général (general intellect), ce patrimoine cognitif accumulé par des générations d’êtres humains. En s’appropriant privativement cette méthode analytique qui est universelle par nature, le Capital entre en contradiction flagrante avec les forces productives qu’il prétend libérer. L’IA est un commun capturé, un outil collectiviste fonctionnant sous perfusion de capitaux privés.

II. La leçon de Gutenberg : retourner l’arme de l’adversaire

Pour comprendre comment retourner cette contradiction à notre avantage, un détour historique s’impose. Lorsque Johannes Gutenberg perfectionna l’imprimerie à caractères mobiles au milieu du XVe siècle, les premières grandes commandes industrielles ne servirent pas à diffuser l’humanisme ou l’esprit critique. Elles servirent massivement à l’Église catholique pour imprimer les « indulgences », ces documents payants qui achetaient le pardon des péchés et consolidaient le pouvoir financier et idéologique de l’institution féodale.

Le livre a donc commencé sa carrière moderne comme un instrument d’aliénation et de renflouement des caisses du pouvoir. Pourtant, par sa dynamique propre, la reproductibilité technique du texte a échappé à ses commanditaires. Le livre est devenu progressivement le vecteur de la Réforme protestante, puis de la république des Lettres, le grand outil de conscientisation des masses populaires et, finalement, l’arme idéologique de la bourgeoisie contre l’Ancien Régime, avant de devenir celle du mouvement ouvrier.

Notre tâche historique est d’opérer le même basculement que les Lumières avec le livre : transformer l’IA, cet outil de standardisation, en un instrument d’émancipation et de conscientisation.

L’Intelligence Artificielle se trouve aujourd’hui au même stade que l’imprimerie à l’époque des indulgences. Elle est configurée par les géants de la Tech pour servir d’instrument de rentabilité et de flicage idéologique. Notre tâche historique est d’opérer le même basculement que les Lumières avec le livre : transformer cet outil de standardisation en un instrument d’émancipation et de conscientisation. Il ne s’agit pas de rejeter l’IA par technophobie, mais de la libérer du carcan de la propriété privée pour en faire le pilier d’une nouvelle rationalité.

III. Sortir du piège : fausse rationalité et irrationalisme de gauche

La construction de cette alternative exige de rompre de manière radicale avec une dérive contemporaine mortifère. Nous assistons actuellement à un spectacle asymétrique déroutant : d’un côté, des outils technologiques comme l’IA qui se montrent de plus en plus « rationnels » dans leur capacité à traiter les données et à optimiser les processus — alors même que l’IA, par définition, n’a pas de « Raison » ou de conscience morale — ; de l’autre, des forces politiques dites de gauche, censées incarner l’anti-système, qui s’enfoncent chaque jour davantage dans l’irrationnel et le refus de la complexité scientifique.

Cette gauche post-moderne a abandonné le matérialisme historique au profit de théories idéalistes et identitaires, souvent regroupées sous le terme de « wokisme ». En substituant la guerre des fragments (identités de genre, de race, d’orientation) à la lutte des classes, cette idéologie importe directement des universités étatsuniennes un moralisme de pacotille qui désarme les classes populaires. Elle valide la fragmentation du corps social voulue par le Capital.

À cette dérive doctrinale correspond une dérive organisationnelle : l’avènement des mouvements politiques dits « gazeux », théorisés en France par La France Insoumise (LFI). En refusant la structuration démocratique interne, le principe des cartes d’adhérents, et la formation doctrinale rigoureuse des militants, évitant si possible l’enfermement dogmatique, ces structures horizontales de façade cachent en réalité un hyper-centralisme décisionnel et un culte du chef. Le « gazeux » interdit la permanence du débat rationnel ; il ne produit que de l’émotion éphémère, du buzz numérique et de la sémantique populiste. On ne bâtit pas une contre-culture durable sur du gaz ; on la bâtit sur des fondations solides, de la formation intellectuelle et des structures démocratiques permanentes.

IV. Pour un nouvel humanisme : la rationalité objective du réseau humain

Contre l’irrationalisme ambiant, nous devons proposer une nouvelle rationalité intégrative. Celle-ci ne doit pas abandonner la technique à la technocratie néolibérale, mais au contraire exiger l’exploitation des technologies avancées pour le « commun », puisque l’infrastructure de base est le réseau humain lui-même.

Cette nouvelle rationalité doit être objective, c’est-à-dire résolument basée sur le matérialisme. Le matérialisme nous enseigne que les idées ne flottent pas dans le ciel de l’abstraction morale, mais découlent des conditions réelles de production. Si l’IA est capable de modéliser le langage humain, c’est parce que le langage est une production matérielle et collective accumulée. Ce caractère de réseau humain doit devenir la pierre angulaire d’un nouvel humanisme.

Le nouvel humanisme n’est pas un anthropocentrisme niais qui divinise l’individu. C’est la reconnaissance que l’humanité réalise sa liberté à travers ses œuvres communes (les sciences, les arts, les techniques) et que ces œuvres doivent revenir à la collectivité. Exiger la socialisation des infrastructures de l’IA, le code ouvert des modèles, et la gouvernance démocratique des bases de données, n’est pas une simple revendication technique : c’est le point de départ d’une reconquête de notre souveraineté cognitive.

Conclusion : l’émergence du mouvement intellectuel radical

La crise immense que nous traversons ne se résoudra pas par des incantations électorales ou par l’adaptation aux modes managériales du moment. Face à la barbarie technocratique d’un côté et à la déchéance populiste de l’autre, un mouvement intellectuel radical, rationaliste et de contre-culture doit impérativement émerger.

Ce mouvement doit se donner pour tâche de rééduquer le camp progressiste à la rigueur de la science et des techniques du XXIe siècle. Nous devons cesser de regarder les algorithmes avec la peur des luddistes ou la fascination des start-uppeurs. Nous devons les regarder comme les mineurs du XIXe siècle regardaient les machines à vapeur : comme des moyens de production gigantesques qu’il faut arracher aux mains de la bourgeoisie pour abréger le temps de travail, planifier l’économie de manière écologique, et libérer le potentiel créatif de l’humanité.

La contre-culture que nous appelons de nos vœux est celle qui redonnera au peuple le goût du futur, de la clarté conceptuelle et de l’organisation solide.

La contre-culture que nous appelons de nos vœux est celle qui redonnera au peuple le goût du futur, de la clarté conceptuelle et de l’organisation solide. La réappropriation du commun, dont l’IA est aujourd’hui l’avant-poste le plus stratégique, est à ce prix. C’est sur cette base scientifique, matérialiste et résolument républicaine que la gauche retrouvera sa boussole et sa crédibilité historique.

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