Les deux guerres aux frontières d’Israël : entre faux-semblants et ennemis intimes
Remontons au début de l’actuelle séquence stratégique. Depuis le 7 octobre 2023, la grille de lecture médiatique dominante nous a enfermés dans le récit d’une guerre unique. Or, comme nous l’avons souligné à plusieurs reprises dans ces colonnes, deux conflits de natures radicalement différentes se sont superposés aux frontières d’Israël(1)Trêve Israël-Hamas : « LA PAIX AMÉRICAINE » à GAZA… POUR PRÉPARER LA GUERRE CONTRE L’IRAN ? – ReSPUBLICA..
La première guerre fut celle menée contre le Hamas. Derrière l’horreur de l’attaque terroriste, une réalité géopolitique cynique s’est dessinée : il s’agissait d’une guerre entre « alliés » des États-Unis. Israël, certes, est le pilier régional de Washington depuis la fin des années 1960. Mais le Hamas n’est pas l’électron libre que l’on croit. Succursale palestinienne de la confrérie des Frères musulmans, il s’inscrit dans une filiation d’alliance avec les intérêts anglo-saxons qui remonte aux années 1930 et au pacte anti-Komintern.
En frappant le Hamas, Israël n’attaquait pas seulement un groupe terroriste, il mettait fin à une incohérence majeure du système d’alliance américain, où le sponsor des bourreaux et le protecteur de la victime logeaient à la même enseigne.
Pendant des décennies, le Qatar, véritable coffre-fort des Frères musulmans et protecteur financier du Hamas, a joué le rôle de pivot. Rappelons l’évidence que les officines atlantistes feignent d’oublier : le Qatar abrite la plus importante base militaire américaine au Proche-Orient (Al-Udeid). Ce « double jeu » qatari, finançant l’islamisme politique d’un côté et servant de porte-avions à l’US Air Force de l’autre, créait une zone d’ombre stratégique. En frappant le Hamas, Israël n’attaquait pas seulement un groupe terroriste, il mettait fin à une incohérence majeure du système d’alliance américain, où le sponsor des bourreaux et le protecteur de la victime logeaient à la même enseigne. Puis, fin 2025, Trump a autorisé le bombardement du Qatar par l’aviation israélienne, une véritable rupture d’époque, et la guerre réelle contre le Hamas s’est arrêtée trois semaines plus tard, avec la libération de tous les otages israéliens…
La seconde guerre, elle, est limpide. C’est celle d’Israël contre « l’axe de la résistance » : le Hezbollah, la Syrie de Bachar el-Assad et, au sommet de la pyramide, l’Iran. Ici, l’ambiguïté disparaît. Nous retrouvons le schéma classique de la guerre froide et de ses prolongements multipolaires : les alliés de Washington face à un bloc soutenu par Moscou et Pékin. C’est cette seconde guerre qui, en s’étendant aujourd’hui au territoire iranien, devient le moteur d’une reconfiguration régionale aux multiples conséquences mondiales.
Des Accords du Quincy aux Accords d’Abraham : la révolution stratégique
Pour comprendre l’ampleur du séisme actuel, il faut mesurer la rupture qu’il opère avec le paradigme en vigueur depuis 1945. Le mal nommé pacte du Quincy(2)Le pacte du Quincy est une rencontre historique informelle survenue le 14 février 1945 entre le président américain Franklin D. Roosevelt et le roi Abdelaziz Ibn Saoud d’Arabie saoudite à bord du croiseur USS Quincy sur le canal de Suez. Cette rencontre a scellé une alliance stratégique durable, échangeant la protection militaire américaine du royaume contre un accès sécurisé au pétrole saoudien. Outre le pétrole et la sécurité, les discussions ont porté sur le refus du roi saoudien de l’immigration juive en Palestine., car il ne s’agissait que d’une conversation au sommet entre Roosevelt et le roi Ibn Saoud, reposait sur une dissociation schizophrénique : les États-Unis garantissaient la sécurité des monarchies pétrolières tout en reconnaissant par ailleurs le projet sioniste… malgré l’hostilité farouche de Riyad envers la présence juive en Palestine, à l’époque sous mandat britannique.
Pendant plus de quatre-vingts ans, Washington a géré ses alliances en silos séparés. Aujourd’hui, l’administration américaine jette ce modèle aux orties. L’objectif est désormais la fusion des agendas sécuritaires.
Pendant plus de quatre-vingts ans, Washington a géré ses alliances en silos séparés. Aujourd’hui, l’administration américaine jette ce modèle aux orties. L’objectif est désormais la fusion des agendas sécuritaires. Les « Accords d’Abraham » ne sont pas des traités de paix au sens noble, mais des pactes politico-militaires. La guerre contre l’Iran agit comme le grand catalyseur de cette solidarisation nouvelle.
L’Iran, par ses frappes sur les Émirats arabes unis, le Qatar, l’Arabie saoudite, l’Azerbaïdjan, et même par ses pressions sur la Turquie, ne fait que valider par l’absurde cette stratégie. Téhéran a compris que, pour Washington, la cohérence de sa zone d’influence passe par l’intégration de l’exception israélienne dans le concert des nations arabes et turciques. En tirant sur les alliés arabes des États-Unis, la République islamique transforme le rapprochement avec Israël d’une théorie diplomatique en une réalité de champ de bataille. Le front est désormais uni, de Tel-Aviv à Riyad, sous l’ombrelle technologique et militaire américano-israélienne.
Le rôle trouble des médias et l’illusion des « révolutions »
Il est indispensable de déconstruire le rôle de certains acteurs que l’on présente encore comme des vecteurs de « libération ». Le Qatar, via son bras médiatique Al Jazeera, a longtemps été le fer de lance de cette stratégie d’influence américaine habillée de religiosité. Nous avons vu Al Jazeera à l’œuvre lors de la « révolution de jasmin » et des printemps arabes. Sous couvert de soutenir la « rue arabe », ce média a systématiquement visé les régimes qui faisaient obstacle à l’hégémonie américaine ou qui maintenaient une forme de « laïcité autoritaire », comme ce fut le cas pour la Tunisie ou la Libye.
L’effondrement de cette influence médiatique au profit d’une confrontation directe montre que l’heure n’est plus à la manipulation des opinions, mais à la restructuration par la force. Les États du Golfe se trouvent à la croisée des chemins : ils doivent cesser leur soutien en sous-main à l’islamisme combattant, ce monstre de Frankenstein qu’ils ont nourri pour contenir l’influence iranienne, mais qui menace désormais la stabilité même de leur protectorat américain.
1979-2026 : vers la liquidation de l’héritage khomeyniste
Le conflit actuel pourrait bien marquer la liquidation du « pli historique » de 1979. La révolution iranienne n’avait pas seulement installé un régime théocratique à Téhéran ; elle avait déclenché, par réaction et mimétisme, une surenchère dans l’obscurantisme. C’est cette onde de choc qui a engendré le développement d’organisations comme Al-Qaïda puis Daech, souvent soutenues en sous-main par les monarchies pétrolières pour contrer le « croissant chiite ». Là où le serpent s’est mordu la queue, c’est que ces organisations ont attaqué l’Occident. Washington devait un jour ou l’autre sortir de ce cycle infernal.
En frappant l’Iran au cœur, les États-Unis et Israël ne visent pas seulement un programme nucléaire. Ils visent l’effondrement d’un système qui, paradoxalement, servait de repoussoir utile pour justifier leur présence. Mais le coût de ce chaos est devenu trop élevé. L’Amérique veut aujourd’hui une zone d’influence « propre », cohérente, où ses alliés ne se font plus la guerre par procuration via des groupes djihadistes.
Conclusion : une gauche républicaine face au nouveau désordre mondial
Cette guerre au Proche-Orient est à comprendre comme la mise en place d’un dispositif de guerre généralisée à l’échelon planétaire.
Pour nous, républicains de gauche, cette analyse impose une vigilance extrême. Si la fin du régime des mollahs — ce régime qui écrase son peuple, assassine ses femmes et étouffe toute velléité de laïcité — est un souhait de principe, nous ne saurions être dupes du projet qui s’écrit sous nos yeux. Cette guerre au Proche-Orient est à comprendre comme la mise en place d’un dispositif de guerre généralisée à l’échelon planétaire, l’opposition entre les États-Unis et la Chine populaire en étant l’élément principal. La nouvelle « cohérence » américaine est celle d’un impérialisme total qui ne laisse pas forcément une grande place à la souveraineté des peuples. Le rapprochement entre les théocraties du Golfe et Israël, sous l’égide de Washington, n’est pas une promesse de paix démocratique, mais l’instauration d’un nouvel ordre sécuritaire où la question sociale et l’émancipation humaine sont les grandes absentes.
Notes de bas de page
| ↑1 | Trêve Israël-Hamas : « LA PAIX AMÉRICAINE » à GAZA… POUR PRÉPARER LA GUERRE CONTRE L’IRAN ? – ReSPUBLICA. |
|---|---|
| ↑2 | Le pacte du Quincy est une rencontre historique informelle survenue le 14 février 1945 entre le président américain Franklin D. Roosevelt et le roi Abdelaziz Ibn Saoud d’Arabie saoudite à bord du croiseur USS Quincy sur le canal de Suez. Cette rencontre a scellé une alliance stratégique durable, échangeant la protection militaire américaine du royaume contre un accès sécurisé au pétrole saoudien. Outre le pétrole et la sécurité, les discussions ont porté sur le refus du roi saoudien de l’immigration juive en Palestine. |
