Est-ce que vous imaginez un Président de la République qui, en compagnie de son épouse, se rend au spectacle de Céline Dion la veille d’une mobilisation anticipée comme massive, puisqu’appelée par de nombreux mouvements au nom de la convergence des luttes(1)On aurait pu aussi prendre l’exemple de la démonstration de jet ski alors que la France était en feu. ? Il faut un niveau de mépris et d’assurance infini à l’égard de la population pour démontrer une telle légèreté ou une confiance en téflon vis-à-vis de son ministre de l’Intérieur. « Ils veulent du pain, s’il n’y en a pas, qu’ils mangent de la brioche ». La fin de règne de Macron mime de plus en plus la fin de l’Ancien Régime. Las, ils attendaient 100 000 personnes, vacances scolaires aidant, ils en eurent au moins 8 fois plus.
La « sécurité » d’abord
Soyons clair : des milliers de casseurs et de pilleurs trahissent les 800 000 manifestants paisibles, lycéens, étudiants, parents, fonctionnaires, retraités, néo-gilets jaunes qui descendaient samedi 17 octobre dans la rue pour protester contre la dégradation de leur niveau de vie. Car nous y sommes : comme Emmanuel Todd l’avait prophétisé, la baisse du niveau de vie est désormais inéluctable pour des raisons qui dépassent de loin les seules réformes Macron, lesquelles ne sont que celles réclamées par la Commission de Bruxelles. Comme le montrent les mobilisations au Portugal, en Espagne, en Italie, en Belgique, cette baisse touche donc l’ensemble de l’Union européenne et même les États-Unis, le cœur de l’empire.
Une société consumériste et de plus en plus inégalitaire est un oxymore pousse-au-crime.
Pourtant, ces casseurs et pilleurs offrent aux médias d’information en continu, et même aux médias mainstream, un cadeau en or : permettre de ne jamais parler du fond ou, quand il est évoqué, d’immédiatement le disqualifier comme relevant du registre de l’excuse. Pourtant, une société consumériste et de plus en plus inégalitaire est un oxymore pousse-au-crime. Les frustrations se manifestent lors d’évènements d’aubaine, telle la démonstration de force du 17 octobre(2)L’auteur de ce texte déplore ce type de comportements, cela va mieux en le disant..
Le nouveau jeu politique
Celles et ceux qui n’avaient pu se rendre aux manifestations ne sauront donc rien de l’effectivité de la « convergence des luttes » faute d’images des cortèges, dispensées avec la plus grande parcimonie. Il existe un livre fameux en sciences sociales, écrit par un proche de Pierre Bourdieu, Patrick Champagne, intitulé Faire l’Opinion soulignant le « nouveau jeu politique »(3) Patrick Champagne, Faire l’Opinion : le nouveau jeu politique, Paris, Minuit, 1991. induit par l’émergence et la routinisation des sondages d’opinion et des interventions de leurs pythies, le formatage des « petits soldats du journalisme » pour reprendre le titre d’un livre de François Ruffin(4)Paris, Les Arènes, 2003. et surtout la domination de la télévision sur l’ensemble du champ médiatique, à laquelle on peut ajouter maintenant les réseaux dits sociaux et la concurrence des chaînes dites d’information en continu(5)Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Raisons d’Agir, 1997..
Le XXème siècle avait été marqué par la domestication de la forme manifestante avec l’acquisition par les organisations syndicales et politiques d’un savoir-faire (service d’ordre notamment) censé limiter les débordements. Domestication qui a fini par confiner à la ritualisation qui n’émeut plus les médias et les professionnels de la politique issus de la droite. On se souvient de la phrase de Nicolas Sarkozy, goguenard : « En France, désormais, quand il y a une grève, personne ne s’en aperçoit ». Le répertoire d’action collective a dû changer pour « faire l’évènement », i.e. « passer à la télé ». Las, les innovations vont des plus ludiques, folkloriques aux plus violentes.
La grande peur et l’ensauvagement de la bourgeoisie : un remake des gilets jaunes ?
À la radicalisation de petits groupes bien entraînés ont répondu, dans le cas d’espèce, des forces de l’ordre d’autant plus violentes qu’elles étaient débordées, sous-dimensionnées, bien que militarisées.
Bégaudeau dirait que ce qui rend méchante la « classe des boutiquiers » – la bourgeoisie – est l’offensive contre ses propriétés. Elle se fait alors « moins cool »(6)François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise, Paris, Pauvert, 2019.. Dans ces cas-là, elle « s’ensauvage » (pensez à la semaine sanglante contre les communards en 1871). À la radicalisation de petits groupes bien entraînés ont répondu, dans le cas d’espèce, des forces de l’ordre d’autant plus violentes qu’elles étaient débordées, sous-dimensionnées, bien que militarisées. Le Pouvoir était pourtant sûr de son fait et pouvait aller tranquillement écouter l’interprète de la bande originale de Titanic.
Un pouvoir coupé de sa population et pris de court
Las, les renseignements intérieurs ne sont plus ce qu’ils étaient : il y eut en réalité 800 000 manifestants, et donc une convergence exceptionnelle des luttes, on l’a dit. De nombreux secteurs de la société se sont soulevés face à la désocialisation de l’État et à sa régression en État pénal(7)Loïc Wacquant, De l’État social à l’État pénal, Paris, Raisons d’Agir, 1998.. On l’a écrit dans des billets précédents, il a fallu que les lycéens se mobilisent pour découvrir l’état de délabrement de nombreux établissements scolaires de la France dite périphérique.
Mais c’est tout un chacun qui peut constater la dégradation des services publics et du monde du travail : hôpital à l’os, déserts médicaux, mal-travail, exigences délirantes de rentabilité et de productivité, précarité de l’emploi, chômage de masse en remontée, attaques contre les retraites, spectacle impuissant du peu de canadairs pour éteindre des feux géants, on n’en finirait pas d’en dresser la liste à la Prévert. Les lycéens sont devenus des symboles de cette régression générale ; auxquels on oppose cet argument censément massue : il n’y a plus d’argent et il faut faire face à une montagne de dettes. On vous promet du sang et des larmes alors que jamais la France n’a été aussi riche. Fermez le ban, a déclaré à peu près le PR lors de son intervention télévisée du 18/10. La réponse sera policière ou ne sera pas.
Un débat public réduit comme peau de chagrin
Dans Les luttes des classes aux XXIe siècle(8)Paris, Seuil, 202., Emmanuel Todd prend l’image de la cascade de mépris qui ruisselle le long de la hiérarchie sociale, ruissellement du mépris et du ressentiment qui accompagne la translation du champ politique vers la droite. Est-ce là une fatalité ? Certainement pas.
La gauche fourmille d’idées et mérite un débat public, républicain, digne et de grande ampleur. L’enfer de la dette n’est pas une fatalité.
Dans des cercles experts, on discute de choses dont vous n’entendrez jamais, ou rarement, parler dans le « débat public » : redistribution fiscale et patrimoniale (voir les travaux de Piketty et de Zucman(9)La taxe Zucman a été accueillie sous les quolibets et les rires méprisants des dominants, Minc, par exemple. , annulation d’une partie de la dette, réforme (au moins) de l’euro, remise de la Commission européenne à sa place, celle des traités, au lieu de faire coup d’État sur coup d’État pour devenir un État fédéral construit dans le dos des peuples, association des salariés à la gestion des entreprises… La gauche fourmille d’idées et mérite un débat public, républicain, digne et de grande ampleur. L’enfer de la dette n’est pas une fatalité.
Les faits divers bien faits pour faire diversion
Seulement voilà : il faut des faits divers pour faire diversion (Bourdieu). Les violences de samedi et dimanche offrent sur un plateau à la droite dans toutes ses composantes une excuse pour parler d’autres choses, faisant vibrer la corde du pathos des victimes des dégradations. À cet égard, casseurs et pilleurs et la droite sont des associés-rivaux contre la République sociale et la dénonciation publique de sa déconstruction progressive. Entendu ce jour sur M6 : « l’effroi et la consternation face à la violence en marge de la contestation. » Point. Final. Contestation de quoi ? Vous ne le saurez pas.
CNews est en émoi. Elle va cuire, recuire, retourner, cuire encore le plat indigeste des violences et des pillages. La gauche va bientôt devenir une marque infamante. Sa voix est d’ailleurs noyée dans le flot de celles des pires réactionnaires. À l’heure où j’écris ces lignes, un représentant du PS dénonce sur CNews (!) la responsabilité de J.L. Mélenchon dans les désordres urbains. Glucksmann a fait de même, avec retard. LFI, voilà la coupable, même s’il n’existe aucune preuve des liens entre les casseurs et l’organisation politique selon les dires mêmes de Laure Beccuau, Procureure de Paris, sur TF1 (19 octobre). On aura compris que l’union des droites est quasiment actée et que LFI est désormais le bouc émissaire et l’épouvantail « anti-républicain » de tout ce qui va mal dans ce pays. Plus de faits, que de la politique politicienne.
Tempête sociale, course vers le sécuritaire
Peur de la bourgeoisie qui va serrer les rangs, montée en ébullition des jeunesses, ras-le-bol des professions de l’État social, exaspération face à la baisse du niveau de vie : une chose est certaine : les temps qui s’annoncent vont être mouvementés. On connaît déjà le nom du perdant : la gauche, désunie et tentée par la confrontation directe dans une guerre fratricide. La bulle médiatique qu’est Glucksmann aura fait son œuvre. Mais l’espoir invite à ne pas baisser les bras. La convergence des luttes sur le terrain et dans les urnes fera peut-être la leçon aux ambitions des professionnels de la politique.
Notes de bas de page
| ↑1 | On aurait pu aussi prendre l’exemple de la démonstration de jet ski alors que la France était en feu. |
|---|---|
| ↑2 | L’auteur de ce texte déplore ce type de comportements, cela va mieux en le disant. |
| ↑3 | Patrick Champagne, Faire l’Opinion : le nouveau jeu politique, Paris, Minuit, 1991. |
| ↑4 | Paris, Les Arènes, 2003. |
| ↑5 | Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Raisons d’Agir, 1997. |
| ↑6 | François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise, Paris, Pauvert, 2019. |
| ↑7 | Loïc Wacquant, De l’État social à l’État pénal, Paris, Raisons d’Agir, 1998. |
| ↑8 | Paris, Seuil, 202. |
| ↑9 | La taxe Zucman a été accueillie sous les quolibets et les rires méprisants des dominants, Minc, par exemple. |
