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« Nouvelle France » : où veut-on nous emmener ?

Ombres sur fond de drapeau tricolore

(c) Adobe Stock

JL Mélenchon vient de dégainer un nouveau concept creux, celui de « nouvelle France ». Tout ceci part d’un constat imparable : la France change – la belle affaire ! En tous cas, Mélenchon a publié une note de blog, « qu’est-ce que la nouvelle France ? », où il tente d’expliciter le concept.

Groupes émergents vs classe sociale

En fait, il s’agit pour lui de décrire « un ensemble de groupes sociaux émergents », « particulièrement visés par le système », ce qui en ferait « la base possible pour la constitution d’un bloc de rupture ». La base de ce bloc de rupture (avec quoi ? Le libéralisme ? Le capitalisme ?) n’est donc pas le salariat comme tel. Dont acte.

En clair, il s’agit pour le grand φ (Phi) d’identifier les forces sociales sur lesquelles LFI devrait s’appuyer pour accéder au pouvoir, dans un espace de plus en plus urbanisé.

Rien de bien nouveau dans tout ceci.

Et, à ce stade, la perplexité nous gagne : qu’y a-t-il de si nouveau dans toute cette sociologie superficielle qui autorise à parler de « nouvelle France » ? Évidemment, la France évolue au fil du temps, notamment avec le développement économico-historique ! Mais où est la rupture, le saut qualitatif ?

En tout cas, Mélenchon voit dans ce constat pseudo-sociologique une explication de « l’importance prise (…) par les luttes féministes, antiracistes ou de certains – parfois nouveaux – secteurs du monde du travail ». La hiérarchisation des luttes en question est ici explicite.

Conclusion inévitable de ces constats : le rôle de LFI serait donc de fédérer lesdites luttes.

Décodage : appartenance secondaire au détriment de l’unité ouvrière

L’objectif affiché de LFI est donc d’accéder au pouvoir en s’appuyant sur les luttes « féministes, antiracistes, de la jeunesse et de certains secteurs ouvriers ». On voit déjà dans cette formulation que l’un des axes de la « nouvelle France », c’est de relativiser la lutte de classes, quoi qu’en disent ses dirigeants.

Les dirigeants insoumis poussent des cris d’orfraie quand on pointe cet aspect des choses. Mais on peut noter que personne chez LFI ne se soucie réellement de trouver une voie pour sortir le mouvement ouvrier de son recul actuel. Nous parlons quant à nous de la nécessité de déterminer des initiatives et actions pour reconstruire le mouvement ouvrier. Aussi banal que cela puisse sembler, il est notable qu’aucun porte-parole « insoumis » ne formule une telle idée, même approchante.

Mais il y a plus. Quoiqu’on en dise, les luttes dites féministes sont faibles, idem concernant les mouvements de la jeunesse (les organisations étudiantes, notamment, sont devenues groupusculaires). La réalité, les choses sérieuses, c’est donc que cette « nouvelle France » prépare un projet centré sur le lien avec les mouvements dits anti-racistes.

Le choix s’explique d’autant mieux lorsque l’on sait que la majorité des municipalités gagnées par LFI les 15 et 22 mars comprennent une forte population d’origine étrangère (Saint-Denis, Vénissieux…), et que c’est moins le cas des villes où LFI a été mise en échec : Toulouse, Limoges, en premier lieu. On est effectivement en train d’assister à un changement de la structure de l’électorat LFI, au-delà de son rabougrissement. Cependant, aux dernières municipales, LFI a complètement échoué à mobiliser l’électorat ouvrier, ce qui était un de ses objectifs essentiels.

Au sein d’une organisation politique, il n’existe pas de « constat sociologique » indépendant de ses objectifs. Et dans le cas qui nous concerne, il est évident que l’objectif de la « nouvelle France » est de mettre au premier plan les questions identitaires par rapport aux questions sociales, d’affaiblir, voire de rompre tout lien avec la méthode traditionnelle du mouvement ouvrier, celle de l’unité des travailleurs au-delà de leurs divisions objectives.

« Créolisation » ou républicanisme ?

Tout ceci est évidemment très lié au concept de « créolisation » récupéré il y a quelques mois par Mélenchon dans les travaux du philosophe antillais E. Glissant. En très bref, l’idée est de considérer une nation comme ouverte à des communautés externes, s’intégrant peu à peu au melting pot commun.

Le concept est peut-être pertinent aux Antilles, dont l’histoire est faite d’apports multiples, y compris au niveau linguistique, dans une situation où la bourgeoisie locale est rachitique. Une étude plus poussée serait bienvenue.

La situation est totalement différente avec le cas français, produit d’une révolution parmi les plus radicales de l’histoire. Sans entrer dans les détails, on sait que l’un des immenses acquis de la révolution jacobine fut d’en finir avec la fragmentation du pays, et d’imposer une unité nationale, linguistique, administrative, etc. Marx, en son temps, célébrait ces principes dans lesquels il voyait :

« le triomphe d’un nouveau système social, la victoire de la propriété bourgeoise sur la propriété féodale, du sentiment national sur le provincialisme (…) ».

Il n’existe, dans la tradition politique issue de 1789, que des citoyens. Rappelons que, lors de l’émancipation des juifs (déc. 1789), le président de l’Assemblée nationale affirmait qu’

« Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus ».

Et, pour les marxistes, par essence internationalistes, l’attachement à ce modèle s’explique aussi par la volonté de resserrer les rangs de la population laborieuse au lieu de la scinder. Dépasser le cadre national, c’est avancer vers l’unité ouvrière par-delà les frontières des États nationaux. L’internationalisme, ce n’est certainement pas disloquer la classe ouvrière actuelle en communautés !

Précisons d’ailleurs à ce propos le concept de communautarisme. Au sein d’une nation, il y a nécessairement une multitude de communautés, de regroupements de ses citoyens selon des critères variés : la communauté juive, celle des joueurs de pétanque, etc. La particularité de la citoyenneté « à la française » est qu’elle ignore ces communautés, elle refuse de différencier les droits des citoyens selon leur appartenance communautaire.

Prenons comme exemple le cas d’enfants immigrés nouvellement arrivés en France. Organiser des enseignements de français pour leur permettre de rejoindre le système scolaire dominant (ce qui a lieu) est parfaitement légitime. En revanche, mettre en place des filières d’enseignement dans leur langue d’origine visant à perdurer, c’est du communautarisme, parce que cela rompt le principe d’égalité des citoyens face à l’État et à ses services publics.

Une pente dangereuse

Le concept de créolisation remet justement en cause ce modèle de citoyenneté « à la française », car s’opposant au contrat politique auquel souscrivent les citoyens et qui fonde la nation, par-delà les races, les religions ou les langues.

La « nouvelle France » de JL Mélenchon est un concept vague – certains diront fumeux. Cela étant, il n’est pas très difficile de voir où on veut nous mener. Dans une interview radiophonique (France Info, 7.IV.2026), Mathilde Panot, la présidente du groupe LFI à l’Assemblée, appelait à « reconnaître le peuple de France dans toutes ses composantes ». Or, justement, le « peuple français » ne reconnaît pas de composantes, par exemple de « racisés ». Il ne connaît que des citoyens.

Quant à nous, marxistes, nous défendons avant tout l’unité de classe des travailleurs, par-delà leurs divisions objectives, contre le Capital. Ce n’est pas la même chose.

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