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Quel service national ?

Ombres sur fond de drapeau tricolore

(c) Adobe Stock

La fin de l’année 2025 a été marquée par des annonces présidentielles sur un rétablissement du service national. Elles ont été prononcées sur fond de guerre entre l’Ukraine et la Russie, comme si nous étions à la veille d’être envahis par la Russie érigée en ennemie absolue, figure emblématique du « mal ». Les ingérences récentes des USA et les menaces proférées ou distillées montrent l’importance d’une défense nationale crédible. Celle-ci ne peut se fonder que sur une armée d’appelés capable de mobiliser plusieurs centaines de milliers de soldats-citoyens dont des ingénieurs et des techniciens au fait des nouvelles technologies. Une armée sans soldats est inefficace. Une ossature de militaires de métier doit compléter, épauler, organiser l’armée citoyenne. Ce service national nécessite un débat sur les missions et objectifs, la forme, l’assiette de recrutement, le rapport à la République.

Réalité de la menace

Certes, l’invasion de l’Ukraine par la Russie est un déni du droit international. Il est, cependant, regrettable que certains commentateurs, souvent « va-t’en guerre » pour les autres, mais pas pour eux-mêmes, passent par pertes et profits tout ce qui a conduit à une telle situation, de la chute du Mur de Berlin en 1989 au déclenchement des hostilités en 2022, déclenchement précédé de multiples provocations de part et d’autre. Sommes-nous en passe de voir les chars russes défiler sur les Champs Élysées ? Déjà en 1981, avec le gouvernement français d’Union de la Gauche et la participation de ministres communistes, l’Armée rouge devait occuper notre pays. Comment croire à une telle affirmation aujourd’hui, alors que l’armée russe, en quelques années, n’a progressé que de quelques dizaines de kilomètres ? À ce rythme, il lui faudrait tout le siècle pour y parvenir en s’affrontant à une armée polonaise autrement plus puissante que celle de l’Ukraine. La possession de l’arme nucléaire par la France est plus que dissuasive pour Poutine. Un conflit nucléaire ne ferait que des perdants.

Tout se passe comme si le président Macron et son gouvernement minoritaire souhaitaient gouverner par la peur irrationnelle. La même stratégie a été mise au point avec les attentats terroristes islamistes, avec le COVID, avec la baisse de la démographie et l’expression « réarmement démographique », et maintenant avec la menace russe qu’il n’est pas question de minimiser, mais de juger de manière rationnelle et conséquente. Ce fut et c’est le prétexte pour imposer des mesures liberticides. Quiconque émet une opinion divergente est vite qualifié de terroriste ou de cryptoterroriste, car le procès d’intention attend au tournant et conduit à l’autocensure.

Vœux martiaux aux armées du président Macron

Il affirme que « nos armées sont notre assurance-vie » et qu’il faut se tenir prêt. Il a annoncé que des troupes françaises terrestres, maritimes et aériennes seront envoyées au Groenland. Il déclame qu’il faut être puissant pour être craint et libre. Il décrète un effort supplémentaire de 36 milliards d’euros, dont 3,6 milliards dès 2026. Très certainement, un service national exige un effort budgétaire conséquent. Cependant, cet effort ne doit pas peser sur les services publics, dont la santé, le service public d’Éducation nationale, la recherche. La crédibilité de notre défense dépend de notre autonomie en matière de nouvelles technologies numériques qui sont souvent basées aux États-Unis. Dernier accroc à la souveraineté nationale, ce sont SFR et Bouygues Télécom qui mettent en vente Infracos, regroupant 3 500 tours télécoms en zones rurales. Le repreneur est Phoenix Tower International (PTI), basé aux États-Unis (1)https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/05/19/sfr-et-bouygues-telecom-ont-mis-en-vente-leur-coentreprise-de-tours-telecoms_6607220_3234.html.. Il ne suffit pas de parler fort, il faut que les actes suivent.

Quel service national ?

Le président Macron annonce un service national volontaire. La promesse d’égalité de la République exigerait plutôt un service national obligatoire pour les hommes et les femmes. En effet, il n’est pas question de nier la nécessité d’une défense nationale efficace et crédible. Pour des questions d’efficacité de la dépense publique, il ne semble pas opportun de rétablir le service militaire que les plus de 50 ans ont connu alors que sévissaient des exemptions souvent farfelues et qui imposait un temps de 10 ou 12 mois en caserne. Ceux qui l’ont effectué se rappellent que ce n’est que durant les deux premiers mois de classe que s’effectuait la formation à la tactique, à la stratégie, à l’entretien des véhicules et au maniement des armes.

Il est possible de concevoir un service de deux mois à proximité du domicile complété par des rappels réguliers de formation continue.

Sur cette base, il est possible de concevoir un service de deux mois à proximité du domicile complété par des rappels réguliers de formation continue. Ces périodes pourraient faire l’objet de remise à niveau scolaire pour ceux qui auraient décroché ainsi qu’une formation aux « Valeurs de la République et au principe de Laïcité ». Cette dernière pourrait s’appuyer sur le réseau des nombreux volontaires qui l’ont suivi.

Une inspiration jauressienne

J’avais, en 2023, rédigé une recension sur la pensée de Jean Jaurès(2)https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-culture/respublica-histoire/rallumer-tous-les-soleils-jean-jaures-4/7434426. à propos de l’Internationalisme, de la paix et de la démocratie ; elle peut être résumée ainsi :

Dès le début d’un litige, il faut s’adresser aux puissances belligérantes :

Jean Jaurès se départit de toute naïveté en proclamant que si la guerre éclate, le devoir de tous les citoyens sera de lutter pour l’indépendance de la patrie, mais ceux-ci ne sont pas tenus à la loyauté envers un gouvernement d’aventure et de crime ou envers un ordre social livré à toutes les impulsions de la convoitise et de la violence.

Force militaire et force morale

Jean Jaurès, dans sa proposition d’une armée nouvelle présentée dans le journal « L’Humanité » en 1915, qui n’a pas pris une ride(3)https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Arm%C3%A9e_nouvelle/Chapitre_1., s’interroge : si la France, malgré ses efforts de paix, est attaquée, « comment porter au plus haut les chances de salut, les moyens de victoire ? ».

Le but de la défense nationale doit être d’« assurer aussi la paix, vaillamment, par la constitution d’un appareil défensif si formidable que toute pensée d’agression soit découragée chez les plus insolents et les plus rapaces ».

L’armée la plus sophistiquée, la mieux entraînée, la mieux équipée, si les soldats citoyens ne sont pas convaincus de défendre un idéal d’humanité et de justice, ne disposera pas du ressort moral suffisant pour défendre le sol national.

La première des conditions est une société combattant avec fermeté les injustices sociales, associant les forces vives de la nation, les classes populaires à la gestion du pays et des entreprises, libérant la patrie de toute tutelle oligarchique. Ainsi, selon J. Jaurès, « un pays qui ne pourrait pas compter, aux jours de crise où sa vie même serait en jeu, sur le dévouement national de la classe ouvrière, ne serait qu’un misérable haillon ». Pour cela, les travailleurs doivent être considérés, et ne pas servir de variable d’ajustement pour les détenteurs de capitaux. L’armée la plus sophistiquée, la mieux entraînée, la mieux équipée, si les soldats citoyens ne sont pas convaincus de défendre un idéal d’humanité et de justice, ne disposera pas du ressort moral suffisant pour défendre le sol national. Quoi de plus légitime de ne pas vouloir servir de chair à canon pour le plus grand profit des industriels de l’armement ? Il fut un temps où la fabrication des armes relevait d’une industrie nationalisée.

Pour un « ordre militaire nouveau qui seul convient à une démocratie politique s’efforçant en démocratie sociale »

Une armée de caserne qui exige 12 mois ou moins ou plus qui « pèserait sur la première jeunesse » semble dispendieuse et inefficace. En effet, un tel système (qui a prévalu par le passé), outre un gâchis de temps assorti « d’un inutile fardeau de pseudo-éducation militaire et qui néglige ensuite beaucoup trop d’entretenir, chez les hommes libérés de la caserne, les facultés d’action », ne peut être remis en place comme la nostalgie trompeuse d’un temps révolu nous y pousserait. Il faut concevoir une armée qui ne soit pas séparée de la nation comme risque de l’être une armée de métier qui n’aurait « d’autre idée, d’autre politique, d’autre morale, que l’obéissance, aveugle » au service d’un système politico-économique fondé sur la paupérisation généralisée.

Pour que toutes et tous, par un service militaire universel, répondent avec conscience et sans retenue à l’appel, il est indispensable que chaque citoyen soldat, homme et femme, ait le sentiment qu’en défendant la nation, en se défendant, il « défend toutes les familles, la liberté, la sécurité, la fierté de tous »… Que chaque citoyen soldat éprouve le sentiment fondé et rationnel de « ne pas déserter [son] foyer » et qu’au contraire, il le « protège et l’ennoblit » et qu’il aura « plus fait pour ses enfants en leur assurant un avenir de liberté dans une patrie libre » et « non dans une nation asservie ». L’autoritarisme de l’Union européenne, qui bafoue la souveraineté des peuples avec la complicité des gouvernants, est un frein.

Une armée en phase avec la démocratie politique et sociale

Pour Jean Jaurès, la nation « ne sera vraiment forte, elle ne sera invulnérable que le jour où elle aura pleinement conformé son organisation militaire à une politique de démocratie et de paix. » Pour le tribun socialiste, la démocratie ne peut se contenter d’être politique, elle doit être sociale pour soulever la volonté des citoyens de la défendre contre toutes les agressions. Se contenter de proposer un nouveau service militaire ou national sans réfléchir aux conditions indispensables pour faire émerger, sinon un enthousiasme — car une guerre s’accompagne toujours de son lot de souffrances et d’injustices —, mais une conscience claire que la société dans laquelle nous vivons vaut la peine d’être défendue, justifie des sacrifices.

Ce fut le cas lors de la Révolution française de 1789, quand la patrie fut assaillie par des monarchies étrangères pour rétablir la monarchie absolue de droit divin, lors de la Commune insurrectionnelle, patriotique et sociale de 1871 exterminée dans le sang par la collusion entre l’élite bourgeoise et l’envahisseur allemand, lors du premier conflit mondial pour défendre la IIIe République et ses lois sociales et laïques, lors du second conflit mondial avec les perspectives des « Jours heureux » du Conseil national de la Résistance…

Aujourd’hui, la perspective de se battre dans le cadre d’un système économique ultralibéral qui organise une paupérisation généralisée ou dans le cadre d’une Ukraine et d’une Russie soumises à une oligarchie financière, à une ploutocratie, n’est guère enthousiasmante. La défense de la patrie ne peut se concevoir sans justice sociale, sans l’application effective et complète du principe de laïcité non adjectivé et non dévoyé ou instrumentalisé à des fins partisanes. La défense nationale ne peut s’appuyer que sur la conscience partagée d’appartenir à un même peuple uni au-delà des appartenances secondaires partisanes, communautaires, culturelles. Le peuple souverain ne peut se définir ni par la tribu, ni par la caste, ni par la religion, ni par l’argent ou la fortune.

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