La lettre Vernimmen a produit un tableau organisé autour de six observations réalisées tous les cinq ans, depuis le début du 21ème siècle à 2025. Ce tableau indique la capitalisation boursière mondiale des 10 premières multinationales à chaque observation. Les chiffres entre parenthèses expriment la capitalisation boursière de chaque firme dans l’année considérée en milliards de dollars.
On s’aperçoit qu’il est beaucoup plus difficile de rester au top longtemps. Seul Microsoft est resté dans le top 10 sur le dernier quart de siècle, au cours duquel « la capitalisation boursière nécessaire pour être numéro un a été multipliée par 7, et par 4 pour être numéro 10 ». Les auteurs de la lettre Vernimmen précisent que les chiffres de l’an 2000 sont très élevés en raison du pic constitué par la bulle TMT (Tech-Média-Télécom). Sur ces 25 ans, nous observons la domination des multinationales étasuniennes devant les cinq groupes chinois, ainsi que celle des trois groupes britanniques et d’une entreprise brésilienne, japonaise, suisse et d’Arabie saoudite. Mais, au niveau des secteurs, la lettre Vernimmen remarque que la distribution 2025 est « très similaire » à celle de 2000 ; seule la pharmacie est remplacée par la finance sur un seul des dix postes.
Une bulle financière de l’IA ?
Nous ajouterons à cette analyse que notre moment historique semble aussi similaire à la bulle TMT de l’an 2000. Plusieurs économistes ou spécialistes de la finance se demandent si le capitalisme n’est pas en train de faire monter une bulle financière de même type. Une nouvelle crise financière est donc possible.
En écrivant cet article en juin 2026, nous avons vu que les capitalisations boursières ont encore explosé dans le premier semestre 2026, notamment avec Nvidia, dépassant les 5 000 milliards de dollars et prenant la première place devant Alphabet (Google) et ses 4 600 milliards de dollars, Apple avec 4 530 milliards de dollars et Microsoft avec 3 110 milliards de dollars. Sans compter, en juin 2026, le coup d’éclat de Space X, qui prend la 5e place avec 2 800 milliards de dollars, soit une augmentation de 40 % en trois jours ! Voyez l’accroissement en quelques mois depuis le tableau ci-dessus !
Évolution de la masse monétaire mondiale
Mais, pendant ce temps-là, la masse monétaire mondiale a fortement augmenté également. Sauf que nous ne pouvons pas la chiffrer facilement, car il n’existe pas de chiffrage officiel. On peut néanmoins dégager des ordres de grandeur fiables.
Chaque banque centrale tient son décompte avec des agrégats : M1 (billets, pièces et dépôts à vue), M2 (M1 + livrets d’épargne) et M3 (M2 + placements financiers à court terme). Si on regarde l’évolution de 1970 à nos jours, nous avons une estimation de la masse M2 de 4 à 6 milliers de milliards de dollars en 1970, de 10 à 12 milliers de milliards de dollars en 1980 (soit X2), de 40 à 50 milliards de dollars (soit X 8 à 10) en 2000 et de 125 à 140 milliers de milliards de dollars en 2025 (soit X 25 à 30).
Plusieurs accélérations ont eu lieu. D’abord la fin du système de Bretton Woods en 1971 avec la fin de la convertibilité du dollar en or. Puis, la croissance du PIB mondial, passant d’environ 3 000 milliards de dollars à environ 115 000 milliards de dollars en 2025 (soit X 40). Puis, encore, le boom du crédit et enfin les politiques d’assouplissement quantitatif depuis 2008 par injection de monnaie par les banques centrales. Comme la masse monétaire n’a pas augmenté plus vite que le PIB nominal et que la dette a progressé beaucoup plus rapidement, cela montre une financiarisation accrue de l’économie mondiale.
Les matières premières sont de la partie
Notons aussi, en cette année 2026, la montée en puissance des multinationales de matières premières et des actions minières. L’or est passé au-dessus de la barre des 5 000 dollars l’once et la demande sur les métaux critiques (cuivre, lithium, etc.) est explosive ! Le top 50 mondial cumule à 2 410 milliards de dollars. Dans ce secteur, les 20 plus grandes sociétés minières ont décidé des investissements à plus de 82 milliards de dollars. La bourse de Toronto, spécialisée dans les entreprises de croissance, montre une croissance importante des « juniors miners » (PME d’explorations minières). Le titre de la minière Touissit au Maroc a grimpé de 45,7 % en une seule semaine.
Renforcement des relations États/Multinationales
Mais la nouveauté est que les méga-entreprises d’aujourd’hui, qui tentent de s’affranchir des frontières, sont de plus en plus soumises à des liens de subordination profonds à l’égard des États. Ce qui rend obsolète le sans frontiérisme et le mondialisme et relativise pour le moins l’efficacité des structures comme l’Union européenne, qui n’est au mieux qu’un gigantesque marché de consommateurs, alors que les multinationales ont besoin de bien plus. Les multinationales ont un besoin viscéral de s’adosser à des États pour exister et prospérer.
Et cela pour au moins cinq raisons
D’abord, le capitalisme n’est plus capable seul, aujourd’hui, de financer les actionnaires. Il a besoin des aides de l’État. Il a fallu un peu moins de 20 secondes pour que la plupart des dirigeants de la Tech, qui avait majoritairement financé la campagne de Joe Biden, décident de financer les festivités de la victoire de Donald Trump ! Des aides financières sans contreparties, comme les 211 milliards d’euros par an de l’État français à ses entreprises (le montant de 211 milliards a été calculé par la commission économie du Sénat ; il est estimé à 270 milliards d’euros par les deux journalistes co-auteurs du Grand détournement).
Ensuite, pour avoir la garantie des « règles du jeu ». Une multinationale ne peut pas fonctionner dans le chaos. Elle a besoin d’un cadre juridique stable que seul un État peut lui fournir et faire respecter. En termes de protection de la propriété intellectuelle, les brevets, les marques et les droits d’auteur (qui font la valeur de géants comme Apple, Pfizer ou Disney) n’existent que parce que les États les protègent légalement et punissent la contrefaçon. La sécurité des contrats entre également en jeu : si une multinationale signe un contrat avec un fournisseur ou un sous-traitant à l’autre bout du monde, elle doit avoir la certitude que les tribunaux d’un État pourront arbitrer et forcer l’exécution de ce contrat en cas de litige.
Troisièmement, les multinationales exploitent des réseaux mondiaux, mais ces réseaux reposent sur des fondations physiques et humaines construites par les États. Pour expédier des marchandises ou faire circuler des données, il faut des routes, des ports, des aéroports, des centrales électriques et des réseaux de télécommunication. Ce sont les investissements publics des États qui les mettent en place. La formation de la main-d’œuvre qualifiée et en bonne santé dépend elle aussi des États : les ingénieurs, managers et techniciens des multinationales ont été formés par les systèmes éducatifs publics (ou subventionnés) des États. De même, les systèmes de santé étatiques maintiennent cette force de travail productive.
Quatrièmement, pour le rôle de bouclier : quand la situation économique ou géopolitique se gâte, les multinationales se tournent immédiatement vers leur État d’origine. Les États utilisent leur poids politique pour ouvrir des marchés étrangers à leurs propres entreprises, négocier des traités de libre-échange ou défendre les intérêts de leurs multinationales lors de conflits commerciaux (comme les tensions régulières entre Washington et Pékin). Et les États sont des prêteurs de dernier ressort (les « sauvetages ») : lors des crises majeures (la crise financière de 2008, la pandémie de COVID-19), ce sont les États qui ont injecté des milliards de dollars pour sauver de la faillite des banques, des compagnies aériennes ou des constructeurs automobiles jugés « trop grands pour faire faillite » (too big to fail).
En dernier lieu, l’État devient le client, le régulateur du marché, et c’est aussi le plus gros acteur économique de la table. Prenons la commande publique : les budgets spatiaux, de défense, de santé publique ou de transition énergétique des États représentent des contrats de centaines de milliards de dollars pour les entreprises privées. Évoquons également la stabilité monétaire : les multinationales ont besoin que les banques centrales (qui dépendent des États) stabilisent les monnaies, contrôlent l’inflation et maintiennent un système bancaire fonctionnel pour que le commerce mondial reste possible.
En résumé
Si les multinationales cherchent constamment à optimiser leur fiscalité en jouant sur les frontières, elles restent fondamentalement dépendantes de la puissance régalienne, des infrastructures et de la stabilité politique que seuls les États peuvent garantir. C’est une relation d’interdépendance asymétrique, mais indispensable au national capitalisme autoritaire.
