Site icon ReSPUBLICA

ROSA LUXEMBURG, L’ACCUMULATION DU CAPITAL ET LA NOUVELLE FRONTIÈRE DE L’IA – Article 3/3

En continuant d’approfondir la pensée de Rosa Luxemburg, ce troisième et dernier article interroge l’intelligence artificielle non comme une simple rupture technologique, mais comme une nouvelle frontière possible de l’accumulation capitaliste. Si l’IA capte des connaissances, des données et des capacités collectivement produites, elle oblige à déplacer le débat : la question n’est pas seulement ce que les machines peuvent faire, mais qui contrôle cette puissance, qui en tire profit et si elle peut devenir autre chose qu’une rente privée — une richesse commune, démocratiquement orientée.

 

Les deux premières parties de cet article sont à retrouver respectivement ici et là.

Du capitalisme numérique à l’IA

C’est dans ce contexte qu’intervient la numérisation de l’économie. Les plateformes transforment le commerce, la communication et la production des savoirs. Les données deviennent une ressource économique majeure ; les algorithmes organisent des pans entiers de l’activité ; la concentration des infrastructures numériques, des données et des capacités de calcul fait apparaître un nouveau type de capitalisme. Le capital ne se contente plus d’intégrer des territoires ou des ressources physiques : il transforme aussi en actifs économiques des activités humaines dispersées — comportements, communications, informations, productions culturelles et connaissances.

Une nouvelle frontière : l’intelligence collective

Il ne faut pas prétendre que l’intelligence artificielle aurait été inventée pour résoudre les contradictions du capitalisme. Les progrès scientifiques qui l’ont rendue possible ont leur histoire propre. Mais une technologie devient une infrastructure économique mondiale lorsqu’elle rencontre les besoins d’un système productif et les capacités d’investissement nécessaires à son déploiement. Or, l’IA arrive au moment où le capitalisme cherche de nouvelles sources de productivité, de nouveaux marchés et de nouvelles possibilités de valorisation.

La nouveauté tient à la possibilité de faire entrer dans le processus économique une masse considérable de capacités intellectuelles dispersées : textes, images, logiciels, travaux scientifiques, productions culturelles. Cette matière n’a pas été créée par les seules entreprises qui construisent les modèles ; elle est le produit d’une histoire collective faite de travail scientifique, de création, d’enseignement, d’échanges et de productions numériques.

Une question luxemburgiste apparaît alors : comment une richesse produite socialement devient-elle une ressource appropriable par le capital ?

Une transposition contemporaine de Luxemburg

Il faut toutefois être rigoureux. Chez Luxemburg, le « milieu non capitaliste » désigne des formes sociales et productives qui ne sont pas encore entièrement soumises au rapport capitaliste. La connaissance n’est pas une société non capitaliste au sens strict. Parler aujourd’hui de « frontière cognitive » est donc une transposition contemporaine de sa problématique, non une catégorie qu’on pourrait lui attribuer directement.

Une masse considérable de connaissances humaines existait avant son intégration dans des infrastructures privées d’intelligence artificielle. Le capital peut désormais chercher à transformer cette richesse collective en ressource productive, en avantage concurrentiel et en source de rente. Le nouveau « dehors » n’est donc plus nécessairement une terre située au-delà des frontières nationales. Il peut être constitué par une richesse sociale qui n’était pas encore entièrement organisée comme capital : connaissances, données, productions culturelles, compétences et, plus largement, intelligence collective.

L’IA ne supprime pas la lutte de classes

La question sociale réapparaît alors avec force. Une technologie ne décide pas de la répartition des gains de productivité. Si une entreprise accomplit une tâche avec moins de travail humain, elle peut licencier, augmenter les profits, réduire le temps de travail, augmenter les salaires ou améliorer les conditions de travail. Rien dans la machine ne tranche : tout dépend du rapport de forces.

L’IA ouvre donc un nouveau terrain à la lutte de classes. Elle peut affaiblir le pouvoir de négociation des salariés, intensifier le travail et renforcer la surveillance ; elle peut aussi devenir le support de revendications sur la réduction du temps de travail, le partage des gains de productivité et les droits collectifs face à l’automatisation.

La question n’est donc pas seulement : « L’IA va-t-elle remplacer l’homme ? » Elle est : qui décidera de cette transformation, qui possédera les nouveaux moyens de production et qui bénéficiera des gains ? Les infrastructures de l’IA — puces, centres de données, énergie, logiciels, modèles et compétences scientifiques — exigent des investissements considérables. Leur concentration donne à quelques entreprises une puissance économique susceptible de devenir politique.

De la concurrence économique à la rivalité des puissances

La dimension internationale est tout aussi importante. L’IA nécessite des semi-conducteurs de pointe, des équipements spécialisés, des centres de données et beaucoup d’électricité. Les États cherchent à sécuriser ces ressources et à contrôler les technologies décisives. La concurrence entre entreprises se combine donc avec la concurrence entre États, d’autant que les mêmes technologies peuvent servir au renseignement, à la surveillance, à la cybersécurité ou à la planification militaire.

Celui qui maîtrise une technologie décisive dispose d’un avantage économique, mais aussi potentiellement stratégique.

La vieille question de Luxemburg revient alors sous une forme nouvelle : l’interdépendance économique suffit-elle à empêcher la guerre ? L’expérience du XXe siècle prouve le contraire ! Les puissances peuvent avoir intérêt à coopérer et à construire des règles communes. Mais lorsque les rapports de force changent, la coopération peut devenir plus difficile. L’interdépendance n’abolit pas les rapports de puissance.

Kautsky et la tentation de l’entente

C’est ici que le vieux débat entre Luxemburg, Lénine et Kautsky retrouve une actualité. Kautsky imaginait qu’une entente durable entre grandes puissances capitalistes pouvait organiser leurs intérêts communs et contenir la concurrence militaire. Luxemburg et Lénine voyaient au contraire dans l’impérialisme une dynamique de rivalité que l’interdépendance économique ne suffit pas à pacifier.

Mais la question luxemburgiste demeure : que devient le compromis lorsque le capitalisme entre de nouveau en crise et que la concurrence entre puissances revient au premier plan ?

Faire de l’IA une richesse commune

La gauche ne peut donc pas traiter l’IA comme une simple modernisation technologique. Elle doit poser les questions de propriété et de pouvoir : qui contrôle les données, les centres de calcul, les connaissances produites avec des fonds publics ? Quels droits pour les travailleurs lorsque l’automatisation transforme l’organisation du travail ? À qui reviennent les gains de productivité ? L’intelligence collective ne devrait pas devenir automatiquement une nouvelle rente privée.

Cela ne signifie pas que toute technologie devrait appartenir à l’État. Cela signifie que certaines infrastructures essentielles peuvent relever de formes de propriété publique ou de biens communs. Cela signifie également que les travailleurs doivent pouvoir intervenir collectivement sur les conditions d’introduction de l’automatisation.

La question est finalement de savoir si l’intelligence artificielle sera seulement une nouvelle frontière du capital ou si elle pourra contribuer à desserrer certaines contraintes du capitalisme.

Une frontière peut aussi devenir un bien commun

Rosa Luxemburg retrouve ici toute son actualité. Elle rappelle qu’un marxisme vivant doit confronter ses catégories au mouvement réel, que l’accumulation cherche sans cesse de nouvelles ressources à intégrer, et que cette expansion reste inséparable de la lutte de classes comme de la concurrence entre puissances.

Après 1991, le capitalisme a trouvé un immense espace d’expansion. La crise de 2007-2008 en a révélé les limites, tandis que la rivalité des puissances est revenue au premier plan. Dans ce monde, l’IA apparaît comme une nouvelle possibilité d’accumulation : transformer en valeur des connaissances, des données, des productions culturelles et des compétences collectivement produites.

Cette frontière est moins territoriale que cognitive. Si ces capacités collectives sont concentrées entre quelques mains, l’IA accroîtra le pouvoir économique et politique du capital. Si elles sont démocratisées et si les gains de productivité sont socialisés, elle peut au contraire libérer du temps, diffuser le savoir et élargir les capacités d’action.

La technologie ne dicte pas le rapport social 

La technologie ne décide ni de la propriété, ni de la répartition des richesses, ni de l’organisation du travail, ni de la politique internationale. Ces choix relèvent des rapports sociaux et des rapports de forces. Le débat sur l’IA dépasse donc la performance des machines : il porte sur une nouvelle étape possible de l’accumulation, sur la transformation du travail, sur la propriété des moyens de production, sur la souveraineté des peuples et sur la paix.

Luxemburg écrivait à une époque où les frontières du capital se trouvaient surtout dans les terres, les matières premières, les paysanneries et les sociétés colonisées. Elle a pourtant formulé une idée plus générale : le capital tend à intégrer ce qui lui échappe encore. Aujourd’hui, cela peut être la connaissance elle-même, la masse des productions intellectuelles et la capacité collective à créer, calculer et transmettre. La question politique devient alors : qui s’approprie cette richesse, et dans quel but ?

Une nouvelle technologie peut ouvrir une nouvelle phase d’accumulation ; elle peut aussi ouvrir une possibilité d’émancipation.

La gauche, les mouvements sociaux doivent renouer avec la lutte des classes

Ce qui décidera de l’issue n’est pas la machine elle-même, mais le rapport social dans lequel elle sera inscrite. L’IA est peut-être la prochaine frontière du capital. La question est de savoir si cette frontière sera conquise par quelques-uns ou organisée comme une richesse commune.

C’est une bataille économique. C’est une bataille sociale. C’est aussi, potentiellement, une bataille pour la paix.

Quitter la version mobile