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Laurent Joly : Pourquoi le Front national est-il toujours dangereux.

L’un des participants à notre table ronde, l’historien Laurent Joly, chargé de recherche au CNRS, auteur notamment d’une biographie de Xavier Vallat, le commissaire aux Questions juives, et d’un essai qui vient de paraître sur « l’Antisémitisme de bureau » (Grasset), a bien voulu donner son point de vue en avant-première. Pour lui, le Front national reste dangereux.

Laurent Joly : J’ai récupéré des tracts du Front national publiés à l’occasion des dernières cantonales. Dans tous les départements, il proposait le même programme, avec pour thème central la préférence nationale. Pour le Front national, c’est : droits sociaux pour les seuls Français, non à la construction de mosquées, halte à la corruption au nom d’une morale publique, dans des termes typiques de l’extrême droite antiparlementaire de l’entre-deux-guerres. Le Front national est l’héritier direct de cette famille politique, née au moment de l’affaire Dreyfus et dont l’Action française a constitué la principale école théorique. Engagée contre les élites établies, prétendant parler au nom du peuple, elle oppose le « pays réel » au « pays légal » et dirige ses principales flèches contre les « ennemis de l’intérieur » : les étrangers présents sur le sol de France et ceux qui obtiennent la nationalité française. Marine Le Pen a repris sans hésitation ces thèmes.

Le Droit de vivre. Pourtant, on dit beaucoup que Marine Le Pen a civilisé l’extrême droite et l’a rendue fréquentable.

L.J. Elle a civilisé le discours. Comme elle veut accéder au pouvoir, elle fait en sorte de tenir des propos publics qui ne la rendent pas infréquentable. Dans nos sociétés, la mémoire de la Shoah, le souvenir de la barbarie nazie, la notion de crime contre l’humanité font consensus. On ne peut plus évoquer un prétendu « détail » de la Deuxième Guerre mondiale. Alors que pour le père, Jean-Marie Le Pen, l’antisémitisme était un enjeu, il ne l’est plus pour la fille. Elle sait que l’antisémitisme choque la conscience publique. Pour elle, l’essentiel est ailleurs. Il s’agit de toucher le plus de gens possible avec sa thématique centrale : la préférence nationale et la hantise de l’immigré. D’autre part, elle appartient à une autre génération que celle de son père, dont elle a renoncé aux provocations. Elle tient un discours public en bannissant l’antisémitisme qu’elle sait ne plus être un thème porteur. En 1936, presque la moitié des Français craignait la présence juive et redoutait l’accession de Léon Blum à la tête du gouvernement. Aujourd’hui, si un juif devenait président de la République, il n’y aurait pas un tel rejet, et elle le sait.

DDV. Vous qui avez travaillé sur « l’antisémitisme de bureau », pensez-vous que, dans le traitement des étrangers aujourd’hui, les fonctionnaires ont une idéologie comparable à celle que vous décrivez dans votre livre chez les bureaucrates de la préfecture de Police de Paris et du commissariat général aux Questions juives ?

L.J. Je travaille sur la bureaucratie antisémite de Vichy, époque révolue et contexte tout à fait exceptionnel. Cela dit, il y avait un discours politique qui s’attachait à promouvoir l’antisémitisme et qui avait des effets dans l’administration. Dans mon livre, j’étudie la sous-direction des Affaires juives de la Préfecture de Police de Paris. C’est un service administratif qui contrôle les gens. Quand le fichage et l’arrestation des Juifs devient la politique officielle d’un Etat collaborateur, de simples fonctionnaires vont être amenés à arrêter les Juifs en « infractions ». Ainsi, un Juif de 62 ans, d’origine polonaise, catégorie déportable, vient faire contrôler ses papiers, il est arrêté, puis… déporté. De fait, le travail des bureaucrates a toujours un lien avec les thèmes dominants dans la société, mis en avant par le pouvoir politique.

Aujourd’hui, dans l’espace public, l’idée que les musulmans représentent un danger, que certaines catégories d’étrangers sont par essence inassimilables, est portée par de nombreux discours, et cela ne peut pas ne pas avoir de résonance dans l’administration comme ailleurs. Ces dernières années, on a vu des exemples rappelant cette dérive de l’activité bureaucratique avec l’arrestation d’étrangers irréguliers aux guichets préfectoraux ou de la poste. Dans les deux cas, on a une imbrication entre le travail de l’administration et le travail policier qui ne devrait pas exister. Et cela n’arrive que dans certaines situations, quand la lutte contre les étrangers « indésirables » est affichée comme une priorité politique par les décideurs gouvernementaux.

DDV. Pourquoi, aujourd’hui, certains électeurs qui semblaient vaccinés contre le Front national en viennent à s’interroger pour savoir s’ils ne devront pas aller jusqu’à voter pour Marine Le Pen ?

L.J. L’antisémitisme était et est odieux. A partir du moment où Marine Le Pen lève l’hypothèque de l’antisémitisme, elle permet à des électeurs d’assumer le fait de soutenir le Front national. Dans mon petit village en Alsace, une seule personne avait voté Front national en 1988. Aux dernières élections locales, ils étaient vingt à le faire, alors que la population est passée de 150 à 220 habitants. Aujourd’hui, quand un président de la République et un ministre de l’Intérieur disent que les Français ne sont pas vraiment chez eux, qu’il est des populations inassimilables, cela entraîne une partie de l’électorat.

DDV. Certains expliquent que le Front national a fondamentalement changé.

L.J. Oui, c’est ce que disent certains chroniqueurs de radio qui affirment qu’il faut être aveugle pour ne pas voir que le Front national a changé. C’est à mon avis l’inverse. Il faut avoir la vue bien courte pour ne pas voir qu’il n’a pas fondamentalement changé. Jean-Marie Le Pen lui-même n’a jamais mis à son programme des mesures discriminatoires contre les Juifs. Son discours antisémite n’était que provocations destinées à l’isoler sur l’échiquier politique. Aujourd’hui, Marine Le Pen veut arriver au pouvoir et elle vient sur les thèmes de la droite classique. Ce qu’il faut regarder, c’est le programme, et au final celui-ci a peu changé.


DDV.
Elle abandonne l’antisémitisme, elle revendique le drapeau tricolore et La Marseillaise, la laïcité et la lutte contre la mondialisation et la défense du peuple de France.

L.J. Dans l’entre-deux-guerres, on parlait de la finance internationale cosmopolite qui écrasait l’économie française. Aujourd’hui, on stigmatise la mondialisation. S’adresser directement au peuple, c’est typique de cette extrême droite qui a toujours affirmé son lien étroit avec le petit peuple de « la France réelle ». Si le Front national prenait le pouvoir, on n’aurait pas un fascisme épouvantable, mais un air du temps mesquin qui faciliterait toutes les pratiques ségrégatives vis-à-vis des immigrés, des musulmans, comme autrefois vis-à-vis des Juifs. Evidemment, à la différence d’hier, la ségrégation administrative anti-étrangère ne déboucherait pas sur l’extermination, mais sur l’expulsion du territoire.

DDV. Ne croyez-vous pas que le thème de l’immigration lui-même est aujourd’hui en recul au Front national, alors que le thème de la sécurité reste, lui, dominant ?

L.J. Il y a chez Marine Le Pen un effort de dilution de son véritable projet pour jouer sur des peurs moins directes que celles d’hier. A cet égard, elle a pris modèle sur la pratique de Nicolas Sarkozy. En 2007, il parlait de Jaurès, de Guy Môquet, de la Résistance, et ces symboles, véhiculés tous ensemble, ont séduit un large électorat. Elle fait de même avec la laïcité, avec la Résistance de 1940… Et pourtant, s’il y a un parti qui ne peut pas revendiquer l’héritage de la Résistance, c’est bien le Front national. Dans son discours, Marine Le Pen occulte habilement ce qui, fondamentalement, attire ses électeurs, à savoir la peur des étrangers. Le thème de la préférence nationale reste central. Pour résoudre tous les problèmes, il faudrait selon elle restreindre les droits sociaux pour les étrangers, et même pour les naturalisés récents. Elle vient de proposer d’interdire la double nationalité ! Il faut bien comprendre que les électeurs actuels du Front national, comme ceux d’hier, sont obsédés par la présence des étrangers.

Propos recueillis par Antoine Spire

Laurent Joly, l’Antisémitisme de bureau. Enquête au cœur de la préfecture de Police de Paris et du commissariat général aux Questions juives (1940-1944), Grasset, 448 pp, 23€.

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