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Les femmes et les enfants d’abord ! À propos de Véra Nikolski et Nicolas Pichoff, Pourquoi les amazones n’existent pas, Paris, Fayard, 2026 

La normalienne et haut fonctionnaire Véra Nikolski s’était fait remarquer avec son livre intitulé Féminicène, dans lequel elle montrait la formidable accélération de l’égalité femmes-hommes durant les trois derniers siècles (ceux de la société thermoindustrielle), là où le « nouvel esprit du féminisme » ne cesse de dépeindre un tableau noir sur le sujet. Elle nous avait d’ailleurs accordé un entretien à l’époque.

 

Elle revient en ce début d’année avec un ouvrage corédigé avec Nicolas Pichoff, docteur en physique et ingénieur, sur les milliers d’années qui ont précédé le décollage égalitaire, en mobilisant à la fois les acquis de nombreuses disciplines, mais aussi la modélisation statistique, pour expliquer pourquoi l’organisation humaine qui a fait son succès était inégalitaire entre femmes et hommes. Les deux auteurs nous permettent ainsi de prendre énormément de recul par rapport aux débats actuels entre « néoféministes » et « masculinistes ». Au passage, ils réhabilitent la notion honnie par les sciences sociales contemporaines de « loi », sur les traces d’un autre sociologue, Bernard Lahire, auteur des Structures fondamentales des sociétés humaines, La découverte, 2023.

Revenir aux fondamentaux des sciences sociales et à leur ambition d’etablir des lois

À l’heure où le néo-féminisme et les « études de genre » sont les sujets d’ouvrages mi-scientifiques, mi-militants, constitutifs d’un genre littéraire en plein essor, le livre de Nikolski et Pichoff tranche en mettant à distance l’idéologie : « contre la tendance à célébrer la “science engagée”, nous pensons que la science ne doit pas avoir d’adjectifs axiologiques : elle ne doit être ni féministe, ni dé-coloniale, ni anticapitaliste, ni inclusive, ni citoyenne ; on ne doit pas non plus la dénoncer comme étant sexiste, capitaliste, blanche ou, au contraire, woke. Quelle que soit la sympathie ou l’aversion que nous pouvons avoir pour l’une ou l’autre de ces idées politiques, une théorie scientifique ne saurait être que vraie ou fausse, robuste ou fragile, étayée ou spéculative. » (p. 306). Les académo-militantes qui revendiquent une « épistémologie féministe » en sont pour leurs frais. On a affaire ici à un livre résolument scientifique qui fait dialoguer la sociologue et l’ingénieur avec d’autres disciplines, comme la biologie, l’ethnologie, la paléoanthropologie, l’éthologie et même les neurosciences, et n’hésite pas à recourir à la modélisation mathématique sophistiquée pour éclairer la division du travail entre les sexes depuis, oserions nous dire, la nuit des temps, celle des premiers humains.

Les hommes sont-ils des égoïstes aux dépens des femmes ?

L’ouvrage met en pièces des théories comme celle de Priscille Touraille qui soutient, de façon un peu paranoïaque, que si les femmes ont une constitution plus faible, c’est parce que les hommes se réservaient la nourriture carnée. De même, il veut expliquer l’universalité du patriarcat avant l’avènement de la civilisation thermo-industrielle (nous allons y revenir). On l’aura compris, les deux auteurs refusent de se jeter dans la mêlée qui oppose le militantisme féministe à son double réactif, le « masculinisme ». Ils veulent s’en tenir aux faits avérés et les analyser froidement. L’auteur de ces lignes ne s’en cache pas : une telle analyse matérialiste et rigoureuse, à distance de l’idéologie, fait du bien quand on est un chercheur.

Le matriarcat est un mythe

Première idée invalidée : avant le patriarcat et la prise de pouvoir des hommes, il aurait existé des sociétés matriarcales comme celle des amazones. Cette idée est un mythe qui est apparu et a circulé dans nombre de sociétés humaines en des temps reculés, mais que les vestiges, comme les tombes étudiées par les paléontologues, ne corroborent pas. Les hommes sont souvent ensevelis avec des armes, les femmes très rarement. La guerre semble être l’apanage des hommes, comme d’ailleurs la chasse.

Au contraire, l’inégalité hommes-femmes est apparue très tôt dans la longue histoire évolutive de notre espèce, cantonnant les femmes à la reproduction et à l’élevage de la progéniture (et à la cueillette) au cœur du foyer ou du groupe, les hommes se spécialisant dans les activités à haut risque, les amenant à s’éloigner du foyer ou du campement des petits groupes de chasseurs-cueilleurs. Il faut imaginer ce qu’était la vie de nos ancêtres : des petits groupes confrontés à un environnement menaçant, mais pourvoyeur de ressources nécessaires à la survie.

Au surplus, la reproduction humaine est marquée par ce que Bernard Lahire a appelé « l’altricialité secondaire » : le petit humain qui naît est fragile et nécessite les soins constants de sa mère et de son entourage pendant de nombreux mois, pour ne pas parler d’années, dans la mesure où la bipédie oblige à ce que l’on pourrait appeler une naissance précoce, le bassin des femmes étant de taille limitée. C’est la culture qui va venir parachever ce que la nature n’a pas eu le temps de finaliser. 

La division sexuelle des risques : pour la survie de l’espèce, une femme vaut plus qu’un homme

La forte mortalité infantile « oblige », du point de vue de la reproduction du groupe, étant donné la gestation longue et des portées rares et peu prolifiques, à protéger et sécuriser autant que possible le couple mère-enfant, les femelles étant assignées à des tâches relativement moins risquées. Il s’en suit que les risques arbitrables sont voués aux mâles : c’est la thèse centrale du livre. Dans un environnement menaçant dont il faut extraire les ressources nécessaires à la reproduction du groupe, se met en place une division sexuelle des risques, car la survie des femelles est plus importante que celle des mâles.

On sait gré aux auteurs d’avoir modélisé ce qui s’apparente à une « loi », là où la sociologie se gargarise de la construction sociale de X ou Y, étant entendu que si X et Y sont jugés de façon négative, il faut déconstruire ce que l’histoire a fait. Voici la chaîne d’argumentation des auteurs, dont on célébrera la parcimonie des hypothèses de départ pour mieux en tirer le fil des conclusions :

Les auteurs modélisent de façon sophistiquée des organisations différentes et observent quelles sont les conséquences sur la démographie du groupe. Ils en déduisent que seule cette division sexuelle des risques assure la reproduction de ce dernier. C’est un raisonnement par l’absurde qui corrobore cette loi. Toute autre répartition du travail aurait amené à l’extinction de l’espèce.

Ce schéma est limpide : pour que le groupe survive et se reproduise, la charge des risques arbitrables (sachant que certains ne le sont pas, comme les épidémies ou la sécheresse et le manque de gibier), en particulier la chasse et la guerre, doit reposer essentiellement sur les mâles qui sont, aurait dit Bourdieu, dominés par leur domination sur les femelles.

Cette division sexuelle du travail et des risques a duré des milliers d’années et a fini par être « culturalisée » sous des formes variées, plus ou moins oppressives, aboutissant au passage à un dysmorphisme sexuel (musculature, vitesse). Nul besoin de postuler un conclave masculin pour se réserver la viande et les protéines dans un esprit égoïste. Bien au contraire, c’est la coopération entre les sexes qui a assuré le succès de l’espèce Sapiens au cours de milliers d’années.

La formidable accélération de la marche de l’égalité femmes-hommes

Comme l’avait montré Véra Nikolski dans son précédent ouvrage, Féminicène, cette division sexuelle du travail millénaire a été bouleversée à compter de la révolution industrielle jusqu’à nos jours. Le progrès technique et médical a débouché sur la mise au point d’instruments et de machines capables, grâce à l’énergie, de libérer les femmes des rôles qui leur étaient assignés. L’égalité, au moins dans les pays développés, a connu un formidable bond en avant dont on peine à réaliser la fulgurante accélération. C’est le fameux paradoxe de Tocqueville, ou de Ted Gurr, sur la frustration relative : plus l’égalité avance, plus les inégalités restantes deviennent insupportables.

Pourtant, l’on a affaire à une formidable révolution anthropologique, au point que, désormais, le taux de fécondité est tombé sous nos latitudes en dessous de la reproduction de la population mondiale de façon volontaire. Il demeure bien sûr des conquêtes pour les femmes de façon à atteindre l’égalité (souvent dans les métiers les plus prestigieux). Pour autant, on ne se débarrasse pas, même en trois siècles, d’une division sexuelle du travail plurimillénaire.

Les deux auteurs prennent l’exemple de l’actualité tragique. Lors des attentats terroristes du Hamas du 7 octobre, et jusqu’au 26 octobre, la mortalité des femmes de Tsahal a représenté 12,7 % des pertes humaines totales ; entre le 26 octobre et fin janvier 2026, les pertes ne s’élèvent plus qu’à 0,4 %. Tout se passe comme si le retour d’un environnement dangereux réactivait la division sexuelle des risques, selon l’adage « les femmes et les enfants d’abord ».

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1 C’est nous qui soulignons.
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