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« Qui sème le wokisme récolte le trumpisme »

Voilà un slogan qui frappe les esprits. Dans son dernier ouvrage, Aquilino Morelle met en regard les situations politiques française et américaine. Il en tire des leçons importantes pour les gauches – parler de la gauche, tant elle est divisée, n’a guère de sens – si celles-ci veulent éviter la catastrophe d’un Trump made in France. Cet article est une recension du livre d’Aquilino Morelle, La France au miroir de l’Amérique. Quand les progressistes font triompher le populisme, Paris, Grasset, 2025.

Trump : la bérézina démocrate

Dans son dernier ouvrage, le haut fonctionnaire et ancien conseiller spécial du Président François Hollande, Aquilino Morelle, s’efforce de tirer les leçons des deux élections de Trump pour la vie politique française. Si comparaison n’est pas raison, Morelle rappelle tout ce que les pays ont en commun, de La Fayette à la prétention à incarner l’universalité, ainsi que leurs relations ambivalentes. Ce portrait croisé est saisissant de ressemblance.

Si la première élection de Trump avait pu être perçue comme un accident, son retour en 2025 invalide cette hypothèse.

Il rappelle que si la première élection de Trump avait pu être perçue comme un accident, un hapax(1)Peut se traduire par « anomalie ». Le terme hapax tire son origine du grec ancien ἅπαξ, qui signifie « une fois, une seule fois »., son retour en 2025 invalide cette hypothèse. Sa victoire fut totale, même si elle ne fut pas si écrasante qu’il n’y paraît. Trump a gagné le vote populaire… Avec 77 millions de voix, soit 3 millions de plus qu’en 2020 et 14 par rapport à 2016 lorsqu’il a gagné face à Hillary Clinton, mais en perdant ce même vote populaire. Il a gagné les sept swing states, ces fameux États indécis qui permettent d’obtenir, ou pas, la majorité des 538 grands électeurs qui élisent in fine le Président des États-Unis, là où Biden en avait remporté six quatre ans auparavant.

Comme le fait remarquer Morelle, « la forte mobilisation de ses électeurs traditionnels de la classe ouvrière blanche s’est accompagné cette fois-ci du glissement de pans entiers de ces groupes que les Démocrates croyaient constituer leur “bloc électoral” : les Latinos, les jeunes, les Noirs » (p. 29), laissant les Démocrates dans le plus grand désarroi. Cette victoire signe l’échec personnel de Kamala Harris, qui a remporté 75 millions de suffrages, perdant 6 millions de voix par rapport à Joe Biden en 2021. Elle fait moins bien dans les territoires très démocrates (-12 points) ou modérément démocrates (- 10 points).

Un parti Démocrate pris de court et sans projet

Certes, elle a pâti de l’erreur (mais peut-on parler d’erreur ?) incroyable du parti Démocrate et de l’establishment de soutenir jusqu’au dernier moment la candidature de Joe Biden (qui pourtant avait promis qu’il ne se représenterait pas) atteint d’une évidente sénilité, alors qu’elle était peu connue des États-Uniens (il existe une règle pratique selon laquelle, sauf cas exceptionnel comme un assassinat, tel celui de Kennedy, le vice-président ne devient jamais président) et qu’elle était peu expérimentée politiquement.

Malgré les millions de dollars dilapidés dans cette campagne précipitée et de fortune, plus que Donald Trump, Kamala Harris est apparue comme une candidate sans projet, peu à l’aise dans les débats et face aux questions des journalistes, son principal argument étant que son élection serait historique, puisqu’elle est femme et noire.

Une élite démocrate qui préfère l’insulte et la morale au réel

L’establishment démocrate en était certain : un histrion vulgaire et clivant comme Trump ne pouvait pas gagner alors que le bilan économique de Biden semblait bon, tout au moins au plan macro-économique. Ils se sont donc contentés de faire le portrait de Trump en super-vilain, conspuant ses électeurs. Or, rappelle Aquilino Morelle, « insulter les électeurs est absurde et suicidaire. La diabolisation rend insensible et indifférent à tout ce qui dérange sa vision morale, moralisatrice, dichotomique, infantile du monde » (p. 95).

La réalité est que les électeurs états-uniens étaient bien moins emballés que les riches donateurs du parti Démocrate ; ils étaient moroses : une inflation certes progressivement jugulée, mais bien réelle, la précarisation croissante de l’emploi, des inégalités abyssales et une vague d’immigration sans précédent historique ont pesé lourd dans le choix des électorats, malgré le plan de relance keynésien du début de la mandature Biden(2)La relance par la consommation s’est heurtée à la faiblesse de l’offre, désindustrialisation oblige, entraînant une vague d’inflation..

Un parti de privilégiés contre la working class

Les minorités d’activistes wokes ont tiré depuis la candidature d’Hillary Clinton vers une forme de radicalité sociétale qui ne parle pas à la working class.

Le Parti Démocrate apparaît désormais comme celui des populations aisées, de l’élite de l’Ivy League (les plus prestigieuses et ploutocratiques universités privées nord-américaines), préférant le « sociétal » woke au social des conditions concrètes d’existence (loyers, essence, lait, œufs…). De fait, les minorités d’activistes wokes ont tiré depuis la candidature d’Hillary Clinton vers une forme de radicalité sociétale qui ne parle pas, euphémisme tant elle peut agir comme repoussoir, à la working class dont les électeurs de Trump furent qualifiés de « bande de déplorables » par la candidate Clinton.

La morale a été privilégiée en lieu et place d’un projet politique qui dessine un avenir désirable et capable de parler à tous, en particulier aux plus indécis, pas aux seules franges radicalisées de ses bastions traditionnels. Au passage, le marketing électoral qui cible certains électorats, comme le fit Obama en son temps, n’a eu qu’une efficacité relative et éphémère. L’objectif d’un candidat ou d’une candidate doit être de porter un projet susceptible de rallier au-delà des convaincus.

En finir avec le racisme de l’intelligence

Quelle leçon pour les gauches françaises ? C’est ici que Morelle fait la comparaison, tant les dynamiques politiques se ressemblent. On retrouve l’inclination à faire la morale à des électeurs perçus comme des enfants turbulents et ayant le mauvais goût de voter pour des candidats d’extrême-droite. 40 ans que l’on diabolise le FN et le RN, avec comme résultat la multiplication par 70 de son état groupusculaire initial, devenant le premier parti de France.

Camper une posture morale et se revendiquer du camp du Bien et de l’Intelligence ne fait pas un projet et aboutit à une forme de cécité sociologique.

« Faire les mêmes erreurs en espérant un résultat différent est la définition de la folie », disait Einstein. Camper une posture morale et se revendiquer du camp du Bien et de l’Intelligence ne fait pas un projet et aboutit à une forme de cécité sociologique. Car quelle est la réalité que nombreux à gauche ne veulent pas voir ? C’est celle du déclassement de la working class, de la désindustrialisation (on pourrait parler d’« Appalachisation » française)(3)Les Appalaches sont composées des États désindustrialisés les plus pauvres des États-Unis., de la stagnation salariale, du pouvoir d’achat rogné par l’inflation, d’une Europe célébrée par les élites, mais perçue comme une malédiction libre-échangiste par les franges les plus modestes qui voient leurs emplois délocalisés(4)Morelle a écrit un livre que tout le monde devrait lire sur le sujet, L’Opium des élites. Comment on a défait la France sans faire l’Europe, Paris, Grasset, 2021., le sentiment d’une immigration incontrôlée… Pour les belles âmes, de tels sujets paraissent triviaux, pour ne pas dire vulgaires. Toutefois, nous dit Morelle, c’est de ce constat qu’il faut partir pour élaborer un projet politique mobilisateur et rassembleur, en laissant de côté la Morale et le wokisme. Ce dernier en prend d’ailleurs pour son grade.

Ne pas tomber dans le piège de la fuite en avant identitaire

Aux États-Unis, écrit Morelle, « le reste du “camp du progrès” américain, quant à lui, se perdit dans une fuite en avant aboutissant à une rigidification et à une radicalisation idéologique. Tenus paradoxalement responsables de cet échec, les “mous” furent l’objet de violentes campagnes de dénigrement et d’accablement politiques. Dans le même temps où s’élaborait une “orthodoxie identitaire” sur le plan doctrinal, le combat, au lieu de se porter contre Donald Trump alors au pouvoir, fut engagé contre les militants jugés trop tièdes dans la lutte contre le “racisme systémique” et les “dominants” » (p. 240).

Citant les propos du politiste américain Mark Lilla, « plaquant cette vision identitaire sur la société, les Démocrates ont perdu progressivement le sens des réalités socio-économiques du pays, et même celui de la justice humaine. Devenues tentaculaires, radicalisées », les bureaucraties DEI ont connu une très grave dérive, leur engagement pour l’égalité s’est parfois transformé en idéologie anti-Blancs ; pire encore, « ces mêmes structures n’ont pas levé le petit doigt quand des étudiants juifs ou pro-israéliens ont été agressés verbalement par des manifestants antiguerre à Gaza (…) » (p. 241).

La chasse aux égos est la route la plus courte vers la défaite

Comment ne pas voir qu’il se passe la même chose en France ? Les différentes parties de la gauche font assaut de radicalité sociétale contre leurs partenaires, disqualifiés comme trop tièdes, tout en prônant d’abandonner les classes populaires traditionnelles à leur triste sort, car jugées irrécupérables. Il suffit de regarder le sort qui est réservé à François Ruffin, qualifié de traître aux inclinations « nauséabondes » dans sa dernière BD, pour se dire que, décidément, « nous sommes tous Américains »(5)Lire Frédéric Pierru, De Zola à Bouteldja, lettre d’un Ch’ti à Mélenchon, https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-idees/de-zola-a-bouteldja-lettre-dun-chti-a-jean-luc-melenchon/7436505..

C’est ainsi qu’au lieu de s’unir autour d’un projet, dont il existe des versions antérieures, de la NUPES, du NFP, de LFI, la chasse aux égos et les slogans vides et creux (la « démarchandisation » de Boris Vallaud, pour ne citer que cet exemple) entraînent les gauches dans des luttes fratricides sous l’œil goguenard des droites en train de s’unir. C’est qu’à gauche, on ne plaisante pas avec la « pureté » idéologique et on ne lésine pas sur les moyens à mettre dans la chasse aux supposés « traîtres », selon l’adage que le parti devient plus fort en s’épurant. Non, il ne devient pas plus fort : il s’affaiblit. Et, comme disait Mauroy, « quand les dégoûtés seront partis, il restera les dégoûtants », à cette nuance près que les dégoûtants ont de la moraline à revendre et se vivent comme des Êtres supérieurs, des pasteurs devant guider un peuple idiot et crédule.

Revenir aux fondamentaux : la gauche républicaine, laïque et sociale

Que l’on nous comprenne bien : il ne s’agit pas de prendre parti pour Ruffin. Il s’agit seulement de souligner qu’il est un des rares à gauche à souhaiter l’abandon des réflexes qui ont mené le parti Démocrate à la défaite face à un candidat grossier, vulgaire, misogyne, raciste ; ces réflexes que Morelle dénonce lui aussi. Mais c’est aussi le cas d’un Emmanuel Todd qui, quant à lui, déplore la sécession des élites éduquées supérieures par rapport aux catégories populaires qui demeurent une majorité sociale et sans lesquelles la gauche ne peut pas espérer revenir au pouvoir.

La double victoire de Trump presse les gauches françaises à faire, et vite, leur aggiornamento ; retour aux trivialités de la vie quotidienne des gens ordinaires, ancrage militant dans les mondes du populaire, abandon du wokisme.

Mutatis mutandis, la double victoire de Trump presse les gauches françaises à faire, et vite, leur aggiornamento ; retour aux trivialités de la vie quotidienne des gens ordinaires, ancrage militant dans les mondes du populaire, abandon du wokisme au profit de la ligne que défend ce journal : la République sociale, laïque et écologique. Car, comme le disait à peu près Keynes dans Les Conséquences économiques de la paix, il est rare que les gens, ici les électeurs, meurent en silence.

Notes de bas de page[+]

Notes de bas de page
1 Peut se traduire par « anomalie ». Le terme hapax tire son origine du grec ancien ἅπαξ, qui signifie « une fois, une seule fois ».
2 La relance par la consommation s’est heurtée à la faiblesse de l’offre, désindustrialisation oblige, entraînant une vague d’inflation.
3 Les Appalaches sont composées des États désindustrialisés les plus pauvres des États-Unis.
4 Morelle a écrit un livre que tout le monde devrait lire sur le sujet, L’Opium des élites. Comment on a défait la France sans faire l’Europe, Paris, Grasset, 2021.
5 Lire Frédéric Pierru, De Zola à Bouteldja, lettre d’un Ch’ti à Mélenchon, https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-idees/de-zola-a-bouteldja-lettre-dun-chti-a-jean-luc-melenchon/7436505.
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