Faisons d’abord crédit à l’auteur d’accepter deux points : le wokisme (wokeism) existe quand d’autres disent qu’il n’existe pas, qu’il s’agit d’une invention de méchants réactionnaires contre les droits des minorités (ce qui peut être le cas de certains, tel un Zemmour) ; son origine est américaine, point là encore dénié par certains partisans du wokisme contre toute évidence.
Une liste de recensions ne fait pas un livre
L’ouvrage est composé pour l’essentiel en deux parties : la première revient sur l’interminable polémique dont le wokisme est l’objet en France. Il a lu, comme nous, de nombreux essais pro- et anti- woke récents sur le sujet et en rend compte de façon exhaustive. Pour les lecteurs anglophones, cette synthèse peut être utile ; la seconde partie réencastre la polémique woke dans l’histoire ambivalente des relations franco-américaines, faite d’attraction-répulsion, et c’est ici que le livre devient franchement problématique.
Un manichéisme de mauvais aloi
Le défaut majeur de ce livre, écrit manifestement par un liberal (au sens américain du terme) woke, est son manichéisme engagé. Pour lui, deux camps se font face et croisent le fer, dont l’un défend les droits des gentilles minorités opprimées et l’autre, situé à droite et à l’extrême-droite, s’y opposerait au nom d’une conception intégriste de l’universalisme et de la laïcité en sus d’une identité nationale largement fantasmée. Ce débat n’est pas thématisé : l’auteur égrène les livres dont il résume en quelques lignes le contenu sans se donner la peine d’esquisser les points de confrontation, sans parler de les analyser. Il en résulte une première partie assez plate, et pour un connaisseur du sujet, lassante.
Un semblant de complexification du sujet critique de gauche républicaine évacuée
Toutefois, l’auteur tente de complexifier allusivement le débat en montrant que celui-ci ne se résume pas à un affrontement gauche-droite et qu’existerait une troisième position de centre-gauche, version Chloé Morin ou Caroline Fourest, qui dénoncerait les excès de la culture de l’annulation (cancel culture), de même que les excès idéologiques (par exemple, la misandrie néoféministe). Mais il ne faut pas s’y tromper : cette tierce position n’est mentionnée que pour la forme et l’auteur se focalise sur la droite et l’extrême-droite antiwokes.
Aucune mention n’est faite des positions version ReSPUBLICA et des critiques de la gauche laïque, républicaine, démocratique et sociale. Ces dernières ne sont soit pas perceptibles vues des États-Unis, soit ne s’inscrivent pas dans le « narratif » du livre. C’est bien dommage, car, nous l’avons dit et répété ici, il existe une gauche favorable aux droits des minorités, mais qui considère que le répertoire d’action ainsi que certaines attaques contre la laïcité bien comprise (et non pas caricaturée) ne sont pas acceptables. Soulignons qu’il existe des homologues américains, tel Vivek Chibber, dont la recension du dernier livre a été faite récemment dans ces colonnes(1)https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-combats/respublica-combat-social/la-matrice-des-classes-sociales/7439791.. Aux États-Unis aussi, il existe une gauche de gauche qui discute les politiques d’identité.
Un présentisme caractérisé
En résumé, le débat sur le wokisme est loin d’opposer deux camps, mais ceux-ci ne peuvent que se satisfaire de cette latéralisation qui met hors champ d’autres positions, notamment de gauche véritable. C’est aussi idéal pour l’intrigue de l’ouvrage, mais cette caricature passe à côté de son sujet. Plutôt qu’une suite de recensions, on eût apprécié la mise en dynamique de la polémique qui, contrairement à ce qu’affirme Campangne, est loin de démarrer seulement en 2019, au moins dans les cercles universitaires.
Il est hors de question de développer ici ce point, mais les « guerres culturelles » (cultural wars) trouvent leur origine aux États-Unis dans la crise de la « nouvelle gauche » américaine dans les années 1970 et surtout dans les années 1980 : beaucoup de militants déçus se sont reconvertis dans les campus où ils ont lancé, sous l’influence d’intellectuels anglais comme Stuart Hall, la mode des « studies », soit autant de prés carrés d’universitaires portant sur des groupes « opprimés » ou « dominés ».
C’est cela que l’on attendait d’un universitaire : une genèse des idées wokes qui ne se limite pas à la période la plus récente (avant le wokisme, il y eut des polémiques sur le « politiquement correct »). La maturation du wokisme s’étale sur plusieurs décennies, même s’il est vrai que les réseaux sociaux ont « boosté » ce mouvement social et intellectuel. L’importation en France commence avec les études de genre dans les années 2000 et le tournant culturel et linguistique des sciences sociales.
Le wokisme, un produit made in anglosphère
De surcroît, l’auteur de ces lignes s’attendait à lire une sociographie précise des liens transatlantiques qui, comme la French American Foundation, ont permis d’accélérer l’américanisation de ces polémiques (on a du mal à parler de débat, car tout débat ou controverse suppose l’échange honnête d’arguments solides et non des anathèmes). Au passage, l’auteur invalide l’histoire officielle française qui voudrait que le wokisme ne soit que l’effet boomerang d’auteurs « déconstructionnistes » français, comme Derrida, Barthes, Deleuze, Foucault… On lui donne le point.
Cette pseudo-filiation avec la « French Theory » est des plus douteuses, d’autant que la « French Theory » relève plus de l’invention d’une tradition que d’une réalité historique. Surtout, on ne peut que sourire : on imagine mal un woke s’attaquer à la lecture de ces œuvres particulièrement absconses et pour partie contradictoires. Non, le wokisme est bien un phénomène de l’anglosphère dont il reprend certaines valeurs, à commencer par le puritanisme pour ne pas dire la bigoterie.
Voilà pour la première partie qui, on l’aura compris, n’est pas passionnante, se limitant à une revue de littérature éclectique. Untel a dit que, une telle a répondu que… ne mène pas très loin. Faire des entretiens avec ces auteurs aurait été bien plus heuristique.
Une seconde partie hors sol
Dans la seconde partie, les choses s’aggravent. Grâce à de nombreux travaux universitaires, on connaît les processus concrets, variables historiquement, de l’import-export des idées américaines. On a bien dit processus concrets. Les idées ne voyagent pas seules et encore moins par leur force intrinsèque de conviction. Ce sont des personnes, des instruments, des fondations, des biens en tout genre qui « américanisent » le monde.
Autrement dit, il existe des soubassements matériels qui font circuler les idées. Dans cet ouvrage, vous n’aurez aucun détail. En lieu et place, vous avez le droit à une chronique des relations diplomatiques houleuses entre la France et les États-Unis, puis à un chapitre sur l’ambivalence de l’image des États-Unis en France, où l’anti-américanisme reste prégnant, ce qui ne manque pas de sel, puisque nombre d’auteurs cités dans la première partie, et antiwokes, ont résidé… aux États-Unis. Difficile de leur imputer un anti-américanisme « primaire » (il est toujours primaire) !
Risquons une hypothèse : peut-être que leur opposition au wokisme trouve son origine dans les ravages que le wokisme a causés dans le parti démocrate. Dans son dernier ouvrage, La France au miroir de l’Amérique, un homme de gauche, Aquilino Morelle, a cette phrase : « qui sème le wokisme récolte le trumpisme ». Les « guerriers de la justice sociale », qui escamotent la question sociale pourtant centrale dans l’électorat américain, contribuent à hystériser et polariser le champ politique idéologique et poussent dans les bras d’un néo-fasciste comme Trump des pans entiers d’anciens électeurs démocrates ou, plus banalement, dans l’abstention. Trump n’en demandait pas tant… et sa victoire triomphale en atteste.
Les canaux de l’import-export du wokisme
Si les idées wokes sont importées en France, c’est par de multiples canaux. L’Union européenne apporte son écot en finançant généreusement des projets de recherche sur le genre et la race, et c’est la raison pour laquelle l’auteur semble tant l’aimer, accusant au passage la France de vouloir dominer l’Union européenne, ce qui fera sourire tout bon connaisseur du sujet : l’UE est un système hiérarchique dominé par l’Allemagne. Quel est le but de la manœuvre ? Retirer les questions sociales de l’agenda politique. En France, les partis politiques sont trop heureux de s’empailler sur le wokisme, car cela permet d’éviter de parler du sujet qui fâche : le rapport à l’UE. Tant que l’on parle des « batailles culturelles », on ne parle plus économie et social.
De plus, les écoles d’élite, comme Sciences Po Paris ou Normale Sup, poussent leurs étudiants à aller voir aux États-Unis ce qui s’y passe. Les fondations américaines ne sont pas en reste. C’est alors que la « ressource américaine » devient clef pour de jeunes prétendants qui cherchent, pour parler comme Bourdieu, à subvertir le rapport de forces académique en ringardisant leurs aînés. Logique classique pour qui n’a pas renoncé à la théorie des champs… On joue l’hétéronomie pour déloger les anciens dont on guigne la place. Ils ne s’en cachent d’ailleurs même pas.
L’on pourrait évoquer d’autres processus concrets qui contribuent à importer les guerres culturelles américaines. Mais ce n’est pas le lieu dans cette courte recension. Il s’agissait de souligner tout ce que ce livre manque, se contentant bien souvent de sources de seconde main, à mille lieues d’une véritable recherche de sciences sociales.
La gauche de gauche doit refuser la latéralisation du débat
La conclusion du livre est ouvertement normative et esquisse deux voies pour la France. Une voie « progressiste », ouverte sur l’UE, l’OTAN et les États-Unis (rires), qui ferait de notre pays une société pleinement multiculturelle, et une voie néo-autoritaire, d’extrême-droite ou de droite extrême repliée sur elle-même, refusant les idées progressistes pour embrasser le racisme et ne luttant pas contre les discriminations de tous ordres au nom d’une identité nationale fantasmée. Vous aurez compris quelle voie l’auteur souhaite à la France. C’est ce type d’artifice rhétorique que doit refuser une gauche de gauche qui ne doit pas se laisser cornériser.
Il existe une gauche résolument laïque, républicaine et démocratique, sociale surtout, et qui, elle aussi, veut combattre les inégalités et les discriminations sans tomber dans les outrances, les délires et les oukases wokes. Cette gauche est celle de ReSPUBLICA. On a envie de clore la lecture en disant à l’auteur : vous n’avez pas le monopole du cœur ni du progrès social.
Notes de bas de page
