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Atteinte à la liberté d’expression : Christophe Gleizes

L’Algérie, rien d’étonnant, se fait remarquer par le non-respect des libertés publiques et de circuler pour les personnes. Ce fut, après bien d’autres atteintes, le cas avec Boualem Sansal, franco-algérien heureusement libéré entre temps et, à présent, avec le journaliste sportif Christophe Gleizes. Le contentieux entretenu et instrumentalisé des deux côtés de la Méditerranée donne un éclairage sur les causes de ces relations tendues. Pour autant, cela ne justifie en rien un tel déni du respect de la liberté humaine du pouvoir algérien.

La liberté des journalistes, une des colonnes vertébrales de la démocratie

Le b.a.-ba de tout pouvoir autoritaire ou totalitaire est de revendiquer le monopole de la vérité. Pour cela, il lui faut contrôler les archives, car qui contrôle le passé contrôle le présent, les opinions actuelles et manipule les esprits. Un tel pouvoir doit effacer les faits, en inventer de nouveaux, créer de fausses informations et en éliminer certaines afin que cela corresponde à la ligne des dirigeants. Pour l’Algérie, cela repose sur une rente mémorielle anticolonialiste fortement biaisée pour mieux circonscrire un éventuel mouvement d’opposition démocratique. Cela ne signifie pas, pour nous, le déni des exactions coloniales et des théories racistes d’État du temps des colonies. Cependant, il est regrettable d’enfermer les générations actuelles dans le ressentiment, la victimisation éternelle empêchant toute émancipation, obstruant tout chemin vers de nouveaux horizons libérateurs.

C’est dans ce contexte de relations tendues en interne et avec l’ancienne puissance colonisatrice, dans ce contexte d’une oligarchie militaro-gazière aux abois et qui veut perpétuer sa domination sur la société algérienne, que se développent les atteintes à la liberté de pensée, de la presse, d’expression. Cela s’illustre par la récente incarcération de Boualem Sansal, heureusement libéré entre temps, et celle du journaliste sportif français Christophe Gleizes de SoFoot et Society.

La liberté d’investigation des reporters est indissociable de toute démocratie digne de ce nom.

Des versions contradictoires

Muni d’un visa de tourisme, Christophe Gleizes s’entretient avec des membres de la « Jeunesse sportive de Kabylie », club de football très populaire. Il essaie de décrire les passions, les tensions, les débats vifs que révèle le football en Algérie. C’est dans ce cadre qu’il s’intéresse à l’affaire « Albert Ebossé », joueur camerounais talentueux.

Pour les autorités algériennes mises en cause dans la sécurité autour et dans les stades, Albert Ebossé est mort suite au lancer d’un projectile de la part d’un supporter de l’équipe adverse.

Une autre version est celle d’une crise cardiaque à son retour dans les vestiaires.

Une troisième version, qui contredit les précédentes et a été révélée par la contre-autopsie effectuée sur le corps du joueur camerounais, met en évidence que sa mort est « consécutive à une agression d’une extrême violence » ayant conduit à une « rupture des vertèbres cervicales ».

Le joueur aurait-il fait l’objet d’une expédition punitive, genre crime d’honneur, car il aurait eu des relations avec la fille d’un haut dignitaire algérien ? Ou encore, est-ce le résultat d’un racisme ambiant à l’égard des personnes originaires de l’Afrique subsaharienne ?

Raison cachée de l’incarcération de Christophe Gleizes

Aksel Bellabbaci, réfugié politique en France, pointe du doigt ce qui lui semble être le motif de l’incarcération de notre compatriote, à savoir ses recherches sur la mort, voire l’assassinat, d’Albert Ebossé. L’autre piste, peut-être complémentaire, établit un lien avec les entretiens menés par Christophe Gleizes auprès de membres du MAK(1)Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie. qui a annoncé, en décembre 2025, l’indépendance de la Kabylie(2)https://www.lemonde.fr/afrique/article/2025/12/15/le-mak-annonce-l-independance-de-la-kabylie-depuis-paris_6657702_3212.html.. Parmi les griefs qui lui sont reprochés figurent les relations avec le MAK sis en France.

Le journalisme n’est pas un crime

Reporter Sans Frontière (RSF) condamne la décision de la Cour d’Appel de Tizi Ouzou de condamner Christophe Gleizes à sept ans de prison(3)https://rsf.org/fr/christophe-gleizes-peine-de-sept-ans-de-prison-confirm%C3%A9e-contre-le-journaliste-sportif-rsf. : « Le journalisme n’est pas un crime ! RSF condamne avec la plus grande fermeté la décision aberrante de la Cour d’appel de Tizi Ouzou, qui choisit de maintenir en prison un journaliste n’ayant fait que son travail. La justice algérienne a manqué l’occasion d’une issue honorable. Le tribunal n’a pas entendu les appels à la clémence, les déclarations de bonne foi de Christophe et les plaidoiries de ses avocats ».

La Kabylie, une autre pratique de l’Islam ?

Il semblerait que les rapports entre temporel et religion en Kabylie traduisent une mise à distance du religieux, même si l’obéissance à Allah y est bien ancrée. Selon un membre d’une association culturelle kabyle en France, les représentants religieux ne doivent pas se mêler des affaires temporelles et politiques. Ce serait un islam religieux qui serait pratiqué, plus qu’un islam politique. Sur le site de l’Association culturelle berbère de Paris(4)https://www.acbparis.org/qui-sommes-nous/. figurent, parmi les engagements, la lutte pour l’égalité homme-femme et la condamnation des violences faites aux femmes, ainsi que la promotion et la défense des valeurs républicaines et laïques. Cela va à l’encontre de la loi algérienne qui s’inspire de la charia : certaines peines sont inspirées de la charia pour l’adultère ou l’apostasie, le jeûne du ramadan est obligatoire par loi depuis 2000, le délit de blasphème et l’insulte au Prophète peuvent valoir jusqu’à cinq ans de prison…(5)https://resterconnecte.com/philosophie-et-religion/religion/est-ce-que-la-charia-est-applique-en-algerie.. Est-ce que Christophe Gleizes paie également pour cela ?

Sortir d’un postcolonialisme instrumentalisé

Il est patent que le passé colonial interfère dans les relations entre la France et l’Algérie. La volonté de ressortir un texte criminalisant la colonisation et rendant l’État français responsable est un exemple de sujet qui envenime les relations franco-algériennes. Il est indéniable que la colonisation représenta l’occasion de spolier des terres et organisa le travail forcé, euphémisme pour désigner une sorte d’esclavage intermittent, puisque non rémunéré et imposé. L’État français permit la réalisation d’essais nucléaires dans le Sahara, exposant aux radiations les habitants et appelés du contingent entre 1960 et 1966. De 1950 à 1978, une partie du Sahara a servi de terrain d’essai pour des armes chimiques. Il est logique de reconnaître ces exactions coloniales et le racisme d’État de l’époque. Ne faudrait-il pas tourner la page sans pour autant oublier ? En effet, il n’y aurait rien de pire pour nos deux peuples que d’effacer de la mémoire collective les épisodes indignes de notre histoire commune.

Il faut s’appuyer sur ce passé commun pour entretenir des relations équilibrées et ne pas l’utiliser pour enfermer les personnes tant du côté de l’Algérie que du côté de la France en victimes permanentes. C’est ce que font les autorités algériennes pour mieux maintenir leur pouvoir oligarchique, de même qu’une partie de la classe politique française pour stigmatiser par une généralisation abusive la population immigrée.

Sur le plan culturel et universaliste, la France a beaucoup apporté à l’Algérie. L’Algérie moderne devrait développer un renouveau culturel s’appuyant sur la culture algérienne diverse berbère et arabe et sur la culture francophone.

La liberté d’expression, la liberté de la presse malgré tout

Il est inadmissible que les autorités algériennes se détournent de ces libertés au détriment des journalistes en général et français en particulier, mais aussi et surtout au détriment des citoyens algériens et de la presse.

Christophe Geizes doit bénéficier de notre soutien et être libéré.

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