La Chine vient de voter son 15e plan et de tenir son forum Chine-Afrique. Voilà donc le bon moment pour mesurer le rôle actuel de la Chine dans la nouvelle géopolitique mondiale et son positionnement dans le concert impérialiste.
Qu’est-ce que l’impérialisme ?
Lénine définit l’impérialisme comme le stade suprême du capitalisme caractérisé par la domination des monopoles, l’exportation des capitaux et le partage du monde entre grandes puissances capitalistes. Cela revient à désigner l’expansion des intérêts économiques d’un État au-delà de ses frontières. Cela se manifeste par une domination économique, politique et culturelle, mais, dans certains cas, cela peut se manifester également sur le plan militaire. Car la guerre n’est que la continuation d’un conflit économique et politique sous une autre forme. Et le capitalisme peut prendre de nombreuses formes et évolue en de nombreuses phases dans le temps. C’est d’ailleurs la spécificité du concert impérialiste actuel qui voit se confronter plusieurs types de capitalisme, d’impérialisme et de sous-impérialisme. Par exemple, le type de forte concurrence interne du marché organisé en Chine entre les entreprises va de pair avec un cadre imposé par le Parti Communiste Chinois(PCC)(1)La Chine, ce pays si mal connu – ReSPUBLICA ; Géopolitique : la peur d’une « alliance de revers » s’installe en Chine – ReSPUBLICA ; La Chine et le National Capitalisme Autoritaire – ReSPUBLICA.. Cadre renforcé avec l’arrivée de Xi Jinping à la tête du PCC.
Où en est l’économie chinoise ?
La concurrence interne du marché organisée aux États-Unis se fait avec un cadre beaucoup plus libertarien. Dans le classement des plus de 500 grandes entreprises compilé par le journal Fortune, la Chine est présente 119 fois, les États-Unis 99 fois. Mais ce qui compte beaucoup dans l’effet de puissance impérialiste, c’est la course technologique. Concernant l’utilisation du système international des brevets, la Chine est en tête devant les États-Unis, le Japon, l’Allemagne et la Corée du sud.
Toutefois, selon le classement publié par la Commission européenne, parmi les 2 500 entreprises qui investissent le plus en milliards d’euros en recherche-développement (R&D), ce sont les États-Unis qui devancent largement le Japon, la Chine et l’Allemagne. L’expansion internationale des entreprises par le biais des investissements directs à l’étranger (IDE) est un autre agrégat qui mesure la puissance économique. En 2019, la Chine était le troisième exportateur de capitaux derrière les États-Unis, les Pays-Bas et devant la Grande-Bretagne, le Japon, l’Allemagne et la France. Mais seule la Chine est en croissance exponentielle en IDE ; le Japon et les Pays-Bas se maintiennent et les autres pays sont en décroissance. Pour la Chine, le stock d’IDE est supérieur à celui des capitaux étrangers présents dans le pays, pourtant élevés ! Et c’est le contraire aux États-Unis ! Voilà une des conséquences des « Nouvelles routes de la Soie ».
L’actuel point très faible de la Chine est l’expansion moindre de sa puissance financière face au dollar. Quant au différentiel militaire, les États-Unis gardent une avance considérable, bien que la Chine ait considérablement augmenté son nombre de navires de guerre. Reste à voir les nouveaux enseignements liés à la guerre d’Ukraine et à la guerre d’Iran, qui renseignent beaucoup sur les faiblesses occidentales en matière militaire, notamment dans la nouvelle guerre asymétrique d’Iran.
Par exemple, sur l’importance grandissante des drones (et donc de la possibilité de s’en protéger), plus facilement utilisables par les pays plus faibles, la Chine ne dispose pas encore de système de protection impérialiste pour défendre ses intérêts dans le monde en regard de ce que sont capables de faire les États-Unis (en capacités militaires, diplomatiques, sanctions, répudiation des dettes, etc.). Son soft power, qui s’appuie sur l’éventuelle fermeture de son marché et de ses IDE, n’est pas suffisant. Reste que l’influence américaine a aussi à voir avec son exportation de « l’american way of life ». Mais est-ce que le mode de vie chinois est « désirable » ? Si le développement de son « capitalisme d’État » dirigé, pour l’instant avec succès, par le parti communiste chinois (PCC), ne peut être sous-estimé, son « socialisme aux caractéristiques chinoises » apparaît comme un régime de nature bonapartiste peu enclin à émerger comme pôle d’attraction à imiter par d’autres nations. C’est pourquoi Au Loong Yu parle de la Chine comme d’un « impérialisme en cours de constitution qui avance vers sa maturité ».
Mais la Chine a ses faiblesses (les Chine multiples, ses fortes inégalités internes qui entraînent des résistances, sa faible consommation intérieure, sa bulle immobilière, sa dépendance aux États-Unis par sa participation au bouclage financier de la dette américaine, etc.). La Chine ne conteste pas l’ordre capitaliste mondial, mais sait que cet ordre devra se refonder. Comme le disait Friedrich Engels, « la preuve du pudding est qu’on le mange » ! Mais la Chine possède un fort taux d’endettement, quand on globalise les dettes des entreprises, de l’État, et des ménages, qui dépassent les 300 % du PIB. Donc, légère fuite en avant ! Par exemple, les échanges commerciaux avec l’Afrique ont augmenté de 89 % en deux ans. Pékin introduit ses productions sur les marchés africains et s’approvisionne en minerais. La Chine prévoit un fléchissement de sa croissance économique : 5 % en 2025, 4,4 % en 2026 et 4,3 % en 2027.
Le 15e plan quinquennal chinois (2026-2030)
Le Quotidien du peuple a annoncé le 12 mars dernier, lors de la clôture de la quatrième session de la 14e Assemblée populaire nationale, l’approbation du 15e plan. La consommation intérieure est l’une des plus faibles du monde (40 %, contre 60 % pour la moyenne mondiale). Le taux d’épargne des ménages reste élevé à cause de la faiblesse des systèmes sociaux de protection sociale (malgré sa légère amélioration). Le coefficient de Gini, qui mesure les inégalités de revenus(2)Le coefficient de Gini monte quand les inégalités sociales augmentent. et avait grimpé de 2004 à 2008 de 0,473 à 0,491, est redescendu en 2025 à 0,465(3)Les pays scandinaves sont à 0,29..
Le 15e plan devrait améliorer les faibles revenus, mais au prix d’une augmentation du déficit budgétaire. L’investissement(4)mesuré par la formation brute de capital fixe., qui représente 40 % du PIB, reste l’un des plus élevés du monde ! La bulle immobilière ne s’établit plus qu’à 7% du PIB avec la forte réorientation de l’investissement sur les segments de la Tech et de l’industrie de pointe. Ce plan prévoit de continuer le soutien à l’école pour conserver la tête dans les évaluations PISA(5)Quelle République pour quelle école ? Partie 2 – ReSPUBLICA.. Ce plan souhaite augmenter l’autonomie technologique de la Chine et tenter d’accroitre la consommation intérieure à 45 % du PIB en 2030 et à 50 % en 2035, tout en demeurant aux avant-postes de l’industrie bas-carbone. Il veut s’efforcer de faire progresser le taux de fécondité des femmes en âge de procréer, car le taux actuel est de un enfant par femme alors que le taux de renouvellement des générations est de 2,1 (1,56 pour la France en 2025).
Entré en vigueur en mars 2026, ce plan est structuré en 15 parties et 71 sous-sections. La modernisation de l’industrie, le développement des industries émergentes(6)Les semi-conducteurs, les véhicules électriques, la robotique, la biopharmacie. et les technologies du futur(7)Le quantique, la fusion nucléaire, les biofabrications, les interfaces cerveau-machine, la 6G, etc. sont l’axe de ce plan. Cette refondation industrielle par l’automatisation, la numérisation et l’écologisation devra générer plus de 7 % du PIB. La relance de la consommation intérieure devra être plus liée au développement industriel et pas seulement à l’exportation. L’écologisation doit développer le double contrôle énergétique (maîtrise du volume et de l’intensité de la consommation), le double contrôle carbone (volume et intensité des émissions), et le double contrôle des décisions (pénalisation des fossiles et libération des renouvelables). L’industrie bas-carbone devra doubler en cinq ans.
La souveraineté alimentaire est devenue un objectif, ainsi que l’élargissement de l’ouverture commerciale du pays, notamment en alignant progressivement les règles chinoises aux standards internationaux pour rejoindre certains accords, comme le CPTPP (accord de partenariat transpacifique global et progressiste) et consolider trois segments porteurs, à savoir les composants, pièces détachées et semi-produits, le commerce bas-carbone et les services transfrontaliers.
L’analyse chinoise de la nouvelle géopolitique
La Chine prévoit une résistance iranienne dans l’actuelle troisième guerre du Golfe (après le conflit Iran-Irak des années 80 et la « libération du Koweït ») et le développement des conflits asymétriques, les nouvelles technologies favorisant les plus faibles (notamment par les drones). La détermination des 150 000 Gardiens de la révolution, copropriétaires de la majorité de l’économie iranienne, la décentralisation des équipes militaires, la difficulté des puissances fortes à arrêter les drones dont le prix est 50 fois moins cher qu’un missile balistique, font que la Chine prévoit des difficultés grandissantes pour les États-Unis et leurs alliés.
Mais elle est consciente qu’en augmentant ses exportations et en demeurant propriétaire d’une partie de la dette américaine, elle est encore trop liée à l’impérialisme étasunien pour ne pas subir des contrecoups économiques et sociaux à la crise mondiale. La Chine considère que la guerre d’Iran, comme la guerre d’Ukraine, est en fait une guerre d’usure où chaque camp tente d’épuiser quelque chose de différent, et, comme le dit Shashank Joshi, rédacteur en chef du journal The Economist, où « chacun y parvient dans une certaine mesure ».
Par exemple, les Étasuniens ont frappé avec un certain succès les lanceurs de missiles balistiques, les stocks, les installations de production et les chaînes d’approvisionnement. Mais le coût économique et politique est terriblement élevé pour les Américains, eu égard notamment aux élections aux États-Unis du début novembre 2026. Mais aussi parce qu’il n’y a pas d’assurance sur la non reprise de l’enrichissement de l’uranium par l’Iran. Et, pour l’instant, nous assistons à une mondialisation de la guerre due au blocage du détroit d’Ormuz qui pénalise de nombreux pays asiatiques, dont la Chine, mais aussi l’équilibre énergétique mondial. Car il y a un choc d’offre, mais doublé d’un choc de production quand les installations de production du pétrole et du gaz sont atteintes. Le bombardement des installations gazières iraniennes par Israël avec l’accord des Américains, suivi du bombardement des installations gazières qataries par l’Iran dans la même poche de gaz, la plus importante du monde, créé un choc de production certain(8)Pour comprendre les conséquences de ce choc, lire l’article de Philippe Hervé publié dans ce même numéro : https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-idees/respublica-crises/lopa-de-loncle-sam-sur-lenergie-mondiale-le-petrodollar-a-lheure-du-grand-hold-up/7440045..
Ce n’est pas l’or qui a bénéficié d’une valeur refuge (baisse de 17 % en dollar), mais bien le dollar qui se renforce en même temps que les taux d’intérêt. Le dollar, contesté en 2025, a donc repris des couleurs ! La Chine analyse l’environnement macroéconomique avec un risque stagflationniste(9)Le risque stagflationniste est un risque de croissance faible et d’inflation forte..
De plus, selon la Chine, les difficultés économiques de la Russie dans le cadre de la guerre d’Ukraine sont largement atténuées par la forte augmentation des prix du pétrole et surtout du gaz. Depuis le début de l’année 2026, le prix du baril de pétrole a augmenté de 76 % et le prix du gaz de 90 %. Mais, au-delà de l’impact immédiat sur les produits énergétiques, le détroit d’Ormuz est aussi un passage crucial pour les engrais, les produits pétrochimiques et les gaz industriels.
Notes de bas de page
| ↑1 | La Chine, ce pays si mal connu – ReSPUBLICA ; Géopolitique : la peur d’une « alliance de revers » s’installe en Chine – ReSPUBLICA ; La Chine et le National Capitalisme Autoritaire – ReSPUBLICA. |
|---|---|
| ↑2 | Le coefficient de Gini monte quand les inégalités sociales augmentent. |
| ↑3 | Les pays scandinaves sont à 0,29. |
| ↑4 | mesuré par la formation brute de capital fixe. |
| ↑5 | Quelle République pour quelle école ? Partie 2 – ReSPUBLICA. |
| ↑6 | Les semi-conducteurs, les véhicules électriques, la robotique, la biopharmacie. |
| ↑7 | Le quantique, la fusion nucléaire, les biofabrications, les interfaces cerveau-machine, la 6G, etc. |
| ↑8 | Pour comprendre les conséquences de ce choc, lire l’article de Philippe Hervé publié dans ce même numéro : https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-idees/respublica-crises/lopa-de-loncle-sam-sur-lenergie-mondiale-le-petrodollar-a-lheure-du-grand-hold-up/7440045. |
| ↑9 | Le risque stagflationniste est un risque de croissance faible et d’inflation forte. |
