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L’Inde, présidente des BRICS+ en 2026

Le Brésil a transmis le « marteau », symbole de la présidence des BRICS+, à l’Inde pour 2026. Son rôle sera difficile, tant le groupe s’élargit en devenant de plus en plus hétérogène. Et la nouvelle géopolitique crée de nouvelles pressions tarifaires, des mécanismes de diversification monétaire bloqués, une sous-capitalisation de la Nouvelle banque de développement, un processus d’adhésion sans règles définies.

Système bancaire et BRICS

Bien que plus des 2/3 du PIB du Sud global proviennent des BRICS, seuls 20 % du commerce sont intra-BRICS. Sans alternative autre aux transactions en dollars(1)57 % des réserves de change des banques centrales. que les systèmes de paiement bilatéraux ouverts par la Chine et la Russie(2)Système de paiement interbancaire transfrontalier chinois CIPS et Système russe de transfert de messages financiers SPFS., les BRICS+ font l’objet d’une grande complexité et d’une grande hétérogénéité.

La nouvelle banque de développement (NDB) est sous-dotée, avec un capital de 100 milliards de dollars. La nouvelle géopolitique, et notamment la guerre USA-Iran, a empêché une déclaration conjointe comme celle de la déclaration brésilienne de 2025, qui a été remplacée par une déclaration du président et un « document final »(3)https://www.mea.gov.in/bilateral-documents?dtl/41144. faisant ressortir des divergences sur la guerre d’Iran, sur les Palestiniens et sur le droit international en matière de circulation maritime.

L’insécurité économique et politique indienne

La guerre d’Iran a montré la faiblesse de l’Inde en matière de sécurité énergétique, faiblesse qui retardera sans doute d’une ou deux années son passage en troisième position en termes de PIB nominal derrière les USA et la Chine. La diversification des lieux d’achat du pétrole (Russie, Irak, Arabie saoudite, Émirats arabes unis et États-Unis) ne suffit pas pour assurer la sécurité énergétique pour demain. Cela demande aussi des investissements en termes de raffinage des pétroles légers et de réserves terrestres. L’insuffisance des réserves de l’Inde en la matière l’empêche d’être membre de l’Agence internationale de l’énergie, statut qui exige de posséder 90 jours de réserve !  

Cela montre aussi le retard de ce pays dans la transition énergétique et écologique, contrairement à la Chine. Mais, comme l’Inde est sur un trend élevé en termes de croissance économique (supérieure à la Chine), d’autres clignotants rouges s’allument. Par exemple, alors que l’Inde consomme environ 20 % du trafic internet mondial, elle ne représente que 2 % de son infrastructure sous-marine, d’où un problème de sécurité. Il est rappelé que les bandes passantes en câbles sont nettement supérieures à celles des satellites : ainsi, 99 % du trafic passent par les câbles sous-marins.

Démographie Afrique-Inde

Le développement du partenariat entre l’Inde et l’Afrique (même population globale actuellement) risque d’être freiné par une capacité de financement bien inférieure à celle de la Chine. Pourtant, ces deux ensembles (Inde et Afrique) représenteront en 2050 plus de 40 % de l’humanité (contre 1/3 actuellement). En 2030, 75 % de la population africaine aura moins de 35 ans. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), 11 millions de jeunes Africains rejoignent la population active chaque année, alors que seuls 3,7 millions d’emplois sont créés. Afin d’inverser efficacement cette tendance, l’Afrique doit créer quelque 18 millions de nouveaux emplois à haute productivité d’ici 2035. Et l’Inde finance plutôt les pays qui lui sont limitrophes plutôt que les pays africains. Nous verrons quels seront les résultats du quatrième sommet Inde-Afrique.

À noter que l’Inde s’est dotée d’un troisième sous-marin lanceur d’engins (SNLE), ce qui lui permet d’avoir enfin une dissuasion nucléaire en continu.

L’Inde entre Chine et États-Unis

À noter également la décision indienne de permettre des investissements chinois sur le sol indien à hauteur de 10 % maximum. Il aura fallu attendre six ans après l’affrontement meurtrier de juin 2020. La Chine est pourtant son deuxième partenaire économique. La prudence de cette décision est sans doute due aux risques induits par la réaction des États-Unis quant à d’éventuelles sanctions qui pourraient s’appliquer sur des chaînes de valeur incluant les capitaux chinois, y compris avec le « lavage de Singapour » par lequel le capital chinois est dissimulé dans des entités étrangères.

L’Inde n’ouvre pas la voie à la multipolarité, mais aux États charnières des deux superpuissances étasuniennes et chinoise.

L’Inde apparaît comme un lieu potentiel pour la réorganisation partielle des chaînes de valeur mondiales dans la perspective du « Chine +1 ». La participation de l’Inde au QUAD (avec les États-Unis et l’Australie) et aux BRICS (avec la Chine) en porte témoignage. L’Inde, comme la Turquie ou l’Arabie saoudite, tente de tirer parti des tensions géopolitiques de part et d’autre. Nous sommes face à une fragmentation systémique dont les États charnières souhaitent tirer des avantages stratégiques. Ce National Capitalisme Autoritaire n’est pas une rupture avec la mondialisation capitaliste néolibérale libre-échangiste, mais un prolongement nécessaire tant que le capitalisme perdure, étant donné que ce dernier ne peut plus distribuer de dividendes sans le ruissellement de bas en haut de l’échelle sociale organisé par l’oligarchie capitaliste(4)Pour la France, cela se traduit par une aide substantielle de l’État aux entreprises ; cette aide s’établirait entre 211 milliards d’euros (chiffres fournis par la commission économique du Sénat) et 270 milliards d’euros (chiffres révélés par les deux journalistes auteurs du livre Le grand détournement)..

La forte croissance de l’Inde reste totalement liée aux circuits mondiaux du capital, de la technologie et de la demande économique. Et son autonomie est très relative. Son taux de croissance supérieur à 6 % ne peut pas masquer un taux d’économie informelle élevé, une précarité et des inégalités caractérisées de toutes natures, mais aussi du racisme, de l’autoritarisme et une répression avérée.

Quid de la grève du 12 février 2026 ?

Des millions de travailleurs ont participé à une grève générale lancée par une plateforme conjointe des centrales syndicales. Mais cela arrive dans une période où la bourgeoisie indienne et le gouvernement raciste de l’extrême droite hindoue ont souhaité restreindre l’espace de l’action syndicale. Ce fut une riposte à l’entrée en vigueur de quatre codes du travail visant à durcir les procédures d’appel à la grève, à augmenter les seuils d’accord préalable par le gouvernement de 100 à 300 licenciements, à généraliser l’emploi à durée déterminée et à durcir des normes de reconnaissance syndicale. Les demandes des grévistes portaient sur la restauration et l’expansion de la loi de garantie nationale de l’emploi rural du Mahatma Gandhi, ainsi que sur la revalorisation des salaires minimaux et des pensions. Ce mouvement fut une convergence entre ouvriers du secteur industriel, paysans soutenus par le Front uni des paysans, organisations de femmes, d’étudiants et de la jeunesse et de nombreux travailleurs de l’économie informelle.

Les 1 % les plus riches détiennent 22,6 % du revenu national et plus de 40 % de la richesse nationale. La moitié la plus pauvre n’a que 15 % du revenu total. Plus de 45 % de chômeurs ont moins de 25 ans. La croissance rapide des emplois à durée déterminée a été majeure dans la mobilisation.

Déroute de la gauche indienne aux élections régionales de mai 2026

Pour la première fois depuis 1977, la gauche ne gouverne plus aucun État de l’Inde. Le Kerala, situé à la pointe sud de l’Inde, fut le premier gouvernement communiste au monde élu démocratiquement en 1957. Le parti communiste de l’Inde (marxiste) dirigeait l’État dans une coalition, le Front démocratique de gauche. Il est passé de 99 sièges à seulement 35. La victoire a été donnée au Parti du congrès, parti de l’extrême centre avec 102 sièges. L’extrême droite hindoue récupère ses trois premiers postes au Kerala.

Le gouvernement central de New Delhi a diminué drastiquement les dotations financières de l’État du Kerala. Comme le modèle du Kerala était un État providence ou de droit social, une crise de la dette menaçait le paiement des retraites. Un chômage massif des jeunes s’est développé. Des affaires de corruption et de népotisme ont entaché les actions du gouvernement.

Au Bengale-Occidental, gouverné par les communistes jusqu’en 2011, l’extrême droite hindoue du BJP écrase le gouvernement régional sortant par 207 sièges contre 80 (sur 294).

Que dire de la génération Z au Népal et au Bangladesh ? Aller au-delà de l’exigence de morale politique

La génération Z a permis d’abolir la monarchie au Népal. Mais l’arrivée des structures « républicaines » n’a pas eu l’effet escompté. L’action de la génération Z au Bangladesh non plus. Effectivement, les crises ne sont plus cycliques, mais permanentes. L’avenir semble s’effondrer !

Ces mouvements montrent que la clarté morale peut délégitimer le pouvoir (actions anticorruption, actions contre l’insécurité matérielle, etc.), mais qu’elle ne suffit pas à en modifier les structures, notamment sociales et économiques. Les mouvements émergent rapidement et s’éteignent relativement vite, sans perspective politique. Croire que la baisse de la corruption peut entraîner seule une alternative si c’est toujours la même classe qui reste au pouvoir est une fois de plus un mirage. Et la fragmentation du peuple, caractéristique de la période, ne pousse pas dans le sens de l’émancipation.

La clarté morale peut créer un moment politique limité dans le temps. Mais, sans ligne stratégique conforme à la séquence et sans forme d’organisation capable de soutenir une lutte, les révoltes deviennent trop vulnérables à la répression, à la cooptation pour ne rien changer d’essentiel, voire à l’épuisement. Il n’y a jamais eu de victoire émancipatrice uniquement générationnelle. Le problème n’est pas dans la radicalité du discours ou de l’action, il est dans l’analyse concrète du réel, dans la ligne stratégique et dans les formes politiques créées pour perdurer.

Notes de bas de page[+]

Notes de bas de page
1 57 % des réserves de change des banques centrales.
2 Système de paiement interbancaire transfrontalier chinois CIPS et Système russe de transfert de messages financiers SPFS.
3 https://www.mea.gov.in/bilateral-documents?dtl/41144.
4 Pour la France, cela se traduit par une aide substantielle de l’État aux entreprises ; cette aide s’établirait entre 211 milliards d’euros (chiffres fournis par la commission économique du Sénat) et 270 milliards d’euros (chiffres révélés par les deux journalistes auteurs du livre Le grand détournement).
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