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Colombie : le choix de la violence

Photo d'une main glissant un bulletin dans une urne

Photo by Element5 Digital on Unsplash

Après le Chili en décembre 2025, c’est une nouvelle victoire de l’extrême droite en Colombie à l’issue d’un second tour très disputé. Faut-il sombrer dans le fatalisme face à une déferlante fasciste sur les villes et les campagnes d’Amérique latine ? Peut-être pas, car les forces de gauche, indéniablement, se sont encore mobilisées contre le rouleau compresseur de l’argent, de la démagogie, des fausses nouvelles et de la toute-puissance interventionniste des États-Unis. Certes, l’élection de Aberlardo de la Espriella à la présidence colombienne continue de sculpter la grande Amérique que Donald Trump appelle de ses vœux, mais la bataille ne fait que commencer. Une lecture attentive des résultats redonne l’espoir : les idées et les valeurs de la gauche sont encore bien vivantes dans cette partie du monde.

Une violence omniprésente

Elle a accompagné toute la campagne électorale, cette violence qui, depuis des décennies, coule dans les veines de la Colombie. Des inégalités profondes instaurées puis maintenues par les quelques familles qui règnent sans partage sur le pays ont construit, en opposition, l’une des plus importantes guérillas au monde (les FARC et, dans une moindre mesure, l’ELN, l’Armée de Libération nationale ou Ejército de Liberación Nacional). C’est dans les années 60 que les mouvements paysans qui luttaient pour une réforme agraire ont tenté de s’unir face à l’oppression. Leur but : déstabiliser par des actions de guérilla urbaine les « seigneurs » et leurs représentants politiques, le parti libéral et le parti conservateur (d’ailleurs toujours présents dans le pays).

Cette violence politique qu’appuyaient les grandes familles colombiennes imperméables au dialogue a généré des milliers d’assassinats, de prises d’otages, d’enlèvements (3 700 pour la seule année 2000). À cette époque, le chef des FARC, Marulanda, et son « ministre des Affaires Étrangères », Raoul Reyes, pouvaient se permettre de recevoir les médias dans leur place forte, de dicter leurs conditions et même de berner le président en exercice, Andres Pastrana, lors d’une rencontre historique à San Vicente del Caguan en pleine forêt amazonienne.

Parallèlement à la violence politique, les Colombiens subissaient déjà — et subissent toujours plus — la violence des narcotrafiquants qui défendent leur territoire ou diversifient leur marché à coup de règlements de compte et d’assassinats en série.

Dynamique de paix et de concorde ou de conflit violent

L’État a souvent contrattaqué avec des opérations militaires, parfois en coordination avec les groupes paramilitaires proches d’Alvaro Uribe, fils d’un gros propriétaire terrien assassiné par les FARC. Parvenu à la présidence de la République, Uribe n’aura de cesse de s’appuyer sur les paramilitaires et les groupes d’autodéfense (AUC), en coordination avec les États-Unis, pour attaquer la guérilla. En 2008, il fait abattre Raoul Reyes, alors en pleine négociation au nom des FARC, lors d’une intervention militaire en territoire équatorien. Fort de ses victoires contre la guérilla qui ramène une paix, même relative, dans le pays, il fait modifier la constitution pour pouvoir se présenter une seconde fois à la présidence, puis continuera en sous-main à dominer la droite et extrême droite colombienne.

À l’issue de son second mandant, c’est son ministre de la Défense, Juan Manuel Santos, qui lui succède à la présidence. Celui-ci a l’intelligence de proposer un plan de paix pour mettre fin à 60 ans de conflits intérieurs. La signature d’accords lui vaudra le prix Nobel de la paix en 2016. Mais Uribe ne partage pas ce positionnement. Il mettra donc tout en œuvre pour faire capoter le referendum qui devait entériner ces accords de paix. À la question : « Soutenez-vous l’accord final d’achèvement du conflit et de construction d’une paix stable et durable ? » le « non » l’emporte à une courte majorité. Uribe, qui n’a jamais voulu faire la paix avec les FARC, savoure sa victoire. Le faible écart entre le non et le oui (50,21 % contre 49,89 %) est celui qui porte aujourd’hui l’extrême droite à la présidence. Ceux qui ont voté contre la paix au référendum de 2016 viennent de donner la présidence à Abelardo de la Espriella.

Cette tenace négation de la paix a porté ses fruits, puisque quelques petits groupes de FARC et de l’ELN ont repris du service. À son arrivée à la présidence en 2022, Gustavo Petro, lui-même ancien guérillero de M19, avait bien relancé les négociations et multiplié les réunions pour conclure un accord avec les groupes armés restants. Il n’y est pas parvenu et, quelques jours avant le premier tour des dernières présidentielles, un attentat faisait 21 morts près de Cali.

Ces éléments succincts et non exhaustifs doivent nous aider à comprendre le contexte national d’un pays où la violence imprime sa signature.

Analyse des résultats 

Abelardo de la Espriella arrive en tête avec 49,66 % des suffrages ; seules 250 000 voix le séparent de son rival. À l’issue du premier tour(1)https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-monde/respublica-amerique/colombie-la-violence-ou-la-paix/7440442., il disposait d’un « réservoir » de 2,5 millions de voix (avec celles qui s’étaient portées sur la candidate uribiste), et il n’a pas fait mieux. En face, on note en revanche une belle remontée du candidat de gauche : Ivan Cepeda engrange 3 millions de voix de plus qu’au premier tour, profitant d’une poussée de la participation électorale au second tour (+6 %).

La courte défaite de Cepeda a deux responsables : le vote des Colombiens de l’étranger (ils n’ont voté qu’à 34 % en sa faveur) et les bulletins blancs (427 000 votes), localisés en majorité à Bogota et dans le département de l’Antioquia, soit les bastions des centristes présents au premier tour qui ont longuement hésité à appeler à voter pour lui.

Plus qu’Abelardo de la Espriella, cette élection couronne un grand vainqueur sur le plan national : Alvaro Uribe Velez, ex-président de 2002 à 2010 et cerveau de l’extrême droite radicale politique et économique, proche des États-Unis et haïssant depuis toujours tout ce qui peut s’apparenter à la gauche, syndicats et mouvements associatifs compris.

Sur le plan régional

En félicitant Abelardo pour sa victoire, Donald Trump, le Parrain de Mar-a-Lago, lui a souhaité la bienvenue « au club de la grande Amérique », tout en lui rappelant qui en était le patron. Tout plein d’amis l’y attendent : l’Argentin Milei, le Chilien Kast, le Salvadorien Bukele, l’Equatorien Noboa, sans oublier la prix Nobel de la guerre vénézuélienne Maria Corina Machado. Ils ont tous souhaité longue vie au « Tigre » dans sa jungle colombienne.

Commentaires

Certes, et tout particulièrement depuis 2023 (élection de Milei en Argentine), un vent d’extrême droite souffle sur l’Amérique latine, amplifié par le parrain de Mar-a-Lago, toujours prompt à prendre sous sa coupe les petits toutous qui lui lèchent les mains en se prenant pour de grands fauves.

Pourtant, comme Jeannette Jarra l’a montré au Chili(2)https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-monde/respublica-amerique/chili-second-tour-des-presidentielles-dieu-et-pinochet-pour-un-nouveau-mandat/7439489., il est des défaites qui laissent de l’espace à l’espoir. La dynamique de la fin de campagne en Colombie a joué en faveur de Cepeda et de la gauche unitaire, pour la vraie liberté, et non de celle que prône une extrême droite autoritaire, fasciste, raciste, homophobe et réactionnaire. Dans les pays voisins, au Chili, en Argentine, en Équateur, en Bolivie, les manifestations se multiplient, les syndicats s’organisent, des associations se mobilisent.

Quant à Abelardo de la Espriella, peut-être ne connait-il pas aussi bien qu’il le faudrait, à ce niveau de responsabilité, le pays qu’il va présider : les chasseurs y sont nombreux, ils ont la gâchette facile. Le « Tigre » devra zigzaguer entre les pièges qui pourront lui être posés, peut-être même par ceux qui l’ont porté au pouvoir.

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