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Élections générales au Pérou : le grand bazar

Les Péruviens traversent depuis de nombreuses années une histoire démocratique chaotique et la journée électorale du 12 avril dernier l’a encore démontré. Ils votaient ce jour-là pour leur neuvième président de la République en dix ans ! Il s’agit de l’un des symptômes d’un système corrompu, où des élites qui ont confisqué le pouvoir se répartissent les rôles et les avantages qui y sont liés, non sans passer de temps en temps par la case prison pour corruption.

 

Ces élections devaient également décider de 130 députés et de 60 sénateurs ; elles se produisent juste avant celles de Colombie (en juin) et du Brésil (en octobre), dans un contexte régional dominé par le bon vouloir du parrain de Mar-a-Lago, Donald Trump.

Depuis cinq ans, le pays en pilotage automatique

En juillet 2021, un nouveau Président surgissait des urnes : à la surprise de tous, Pedro Castillo battait Keiko Fujimori, fille d’Alberto Fujimori, l’ancien Président bien connu pour son combat contre la gauche révolutionnaire et sa condamnation pour crimes contre l’humanité, corruption et abus de pouvoir. Sans expérience, propulsé sur le devant de la scène contre toute attente et surtout contre toutes les forces politiques et médiatiques de droite et d’extrême droite nationales ou internationales(1)Actualités de l’Amérique latine – ReSPUBLICA., Castillo est alors le représentant de ceux qui, pendant des décennies, n’ont eu qu’un droit : celui de se taire. Son programme était limpide : « plus de pauvres dans un pays riche ». Pour cela, il comptait passer par une assemblée constituante pour réformer la constitution néolibérale de Fujimori et redistribuer les richesses avec des projets de nationalisation, de réforme agraire et de prise de contrôle de l’exploitation des ressources naturelles, jusque-là entre les mains d’une élite conservatrice.

Mais Castillo n’avait pas la majorité au parlement : le bloc de gauche comptait 42 élus, contre 47 pour le bloc de droite et avec un bloc central de 41 députés. Pendant 17 mois, le président aura essayé tous les moyens possibles, mais ne trouvera jamais une majorité pour enfin mettre en œuvre l’indispensable préalable : la réforme de la constitution. Le 7 décembre 2022, il tente le tout pour le tout et dissout l’Assemblée. Le Parlement le destitue, la police l’arrête, et il est jeté en prison pour tentative de coup d’État. 

Pour la petite histoire, Alberto Fujimori avait tenté la même chose en 1992, mais, à la différence de Castillo, il était soutenu par les élites péruviennes, le FMI (qui lui avait prêté beaucoup d’argent), et les États-Unis, perpétuellement en lutte contre la « gauche révolutionnaire ». Castillo, lui, n’a que le peuple des « sans-droits » pour le défendre, et, quand ils demandent sa libération, cela aboutit à 60 morts dans des manifestations très durement réprimées.

Sous la houlette des partis de droite, Keiko Fujimori en tête, l’élite trouve une astuce pour ne pas recourir dans l’immédiat à de nouvelles élections qu’elle risquerait de perdre, et propose un accord à la vice-présidente de Castillo, Dina Boluarte, qui n’en demandait pas tant, mais devient Présidente du Pérou à la place de Castillo. Elle avait été élue avec Castillo pour mener une politique de gauche contre les inégalités, et elle fera le contraire.

Elle promet des élections, qui ne se dérouleront jamais, et applique à la lettre le programme qui lui est imposé par Fujimori et sa bande. Un peu à la « Macron », élu pour faire barrage à l’extrême droite et qui en fait son lit, puis récidive après sa fameuse dissolution en appelant non ceux qui viennent de l’emporter, mais ceux qui ont perdu…

Le Pérou n’est pas la France, mais le but est le même : faire pourrir la situation, démontrer que les institutions ne fonctionnent pas, et commenter les indices de violences en augmentation… Mais qui gouverne, s’écrie Fujimori ? C’est Boluarte, celle qui a été élue avec Castillo, celle qui est de gauche ! Ce n’est sûrement pas notre faute à nous qui, certes, la soutenons, mais sommes opposés politiquement. Cela ressemble bien à la petite musique française de LR ou du parti socialiste…

Début octobre 2025, les partis d’extrême droite ne se sentent pas du tout concernés par la révolte que déclenchent les jeunes, souvent étudiants (ladite génération Z), mais avec l’appui des travailleurs, qui s’en prennent tous à Boluarte, contre la réforme des retraites, contre l’insécurité qui touche tous les Péruviens et surtout contre la corruption politique en général.  

Alors, on remplace la marionnette Boluarte, d’abord par José Jeri (président du Congrès, du centre), destitué également début février 2026 pour avoir rencontré clandestinement des patrons chinois. C’est José Maria Balcazar, issu du parti de Castillo, qui assure la transition jusqu’au moment des élections. Les candidats de droite et d’extrême droite peuvent taper tranquillement sur le gouvernement sortant, étiqueté à gauche malgré une action qui ne l’est pas. Subtilité des droites péruviennes…

Le décor est planté : leur enjeu pour ces élections générales, c’est de « redresser le pays », avec de la liberté pour les entreprises et de la prison pour les voleurs. Et, donc, de se débarrasser de la gauche. On retrouve là les thèmes chers à l’extrême droite et à la droite traditionnelle entonnés désormais en un refrain international, si facile à mémoriser, et tellement « impactant » qu’on aurait tort de s’en priver.

L’élection du 12 avril 

C’est désormais une tradition au Pérou : les journées électorales se déroulent toujours dans une pagaille organisée et ce 12 avril n’a pas dérogé à la règle. Des centaines de mètres de files d’attente, des électeurs qui n’ont pas pu voter, des dizaines de lieux de vote sans bulletin… le scrutin du dimanche est étendu au lundi.

Pour le scrutin présidentiel, pas moins de 35 candidats étaient en lice. Un chiffre tout de même impressionnant, mais qui peut s’expliquer ainsi : au Pérou, ce sont les partis qui font la loi, façon Far West, et pratiquent le racket politique. Ils menacent, « pressionnent » le Président pour qu’il nomme leurs candidats ministres ou membres de cabinet, ou pourquoi pas à la tête d’institutions ou d’entreprises publiques. Plus les partis sont importants à l’Assemblée, plus ils menacent le Président (ou les ministres) de destitution s’ils n’obtiennent pas ce qu’ils demandent. Ils l’ont fait avec Castillo, avec Boluarte ou avec Jiri (soupçonné de favoriser la Chine). C’est dans cette ambiance de corruption et de chantage que, du premier tour de la présidentielle, sortent deux des 35 candidats qui disputeront le second tour.

Keiko Fujimori (Fuerza Popular) : la « fille de son père », pour sa quatrième tentative présidentielle, arrive en tête avec 17 % des voix. Quand on voit les enquêtes qui mesurent son taux de désapprobation à 77 %, on comprend un peu pourquoi elle a été trois fois recalée, et cela va compliquer son second tour. C’est sa partie d’héritage : son nom lui permet d’être connue de tous, mais pas seulement en bien. Déjà à 19 ans, en remplacement de sa mère décédée, elle accompagnait son père en tant que Première dame. Un héritage auquel elle est fidèle, avec un positionnement à l’extrême droite de l’échiquier. Elle se veut le « rempart contre le communisme et le socialisme du XXIe siècle » et reprend tout l’éventail des mesures conservatrices : contre l’avortement, contre la reconnaissance des genres, pour le déploiement de l‘armée dans la rue, dans les prisons, bref partout où l’ordre doit régner. La marque Fujimori est déposée depuis longtemps, loin, très loin de la gauche…

En face Roberto Sanchez (12 %) : on ne l’attendait pas en (probable) deuxième position. Lui, c’est l’héritier politique de l’ex-président Castillo, dont il a été ministre du Commerce extérieur. Ce psychologue de profession se veut, comme Castillo, le représentant « des oubliés », de ceux qui vivent au fin fond du pays dans des endroits parfois très reculés où ne parviennent ni services publics ni aides de l’État, de ceux pour qui tout est difficile, chercher de l’eau, se nourrir, consulter un médecin, de ceux qui savent très bien qu’ils risquent d’être oubliés pour cinq ans et qu’ils ne peuvent compter que sur un élu qui leur ressemble.

Juste derrière lui (à 14 000 voix d’écart après tant de jours de dépouillement), Rafael Lopez Aliaga (Renovacion popular) le talonne. C’est l’ancien maire de Lima (2023-2025), représentant d’une extrême droite décomplexée et militante. Candidat « antisystème », adepte des discours haineux, il vilipende journalistes et opposants, clame son opposition au mariage homosexuel et à l’avortement même pour des mineures victimes de viols. Comme Bukele au Salvador, il veut construire d’immenses prisons « au milieu des serpents » dans les endroits les plus isolés ! Bref, un démocrate comme les aime Trump. 

Les observateurs de l’Union européenne disent « ne pas avoir observé de fraude ». Donc tout va bien, même si l’on a découvert plusieurs boites de votes valides dans une décharge, que des centaines de personnes n’ont pu voter, qu’un des candidats (Rafael Aliaga) offrait jusqu’à 5 000 dollars à qui lui fournirait des informations sur une fraude dont il serait la victime et qui lui fait mobiliser des milliers de personnes pour scander « aux voleurs ».  

Keiko Fujimori, en tête, doit encore attendre pour savoir qui de Roberto Sanchez ou de Rafael Aliaga elle affrontera pour la seconde manche. Les résultats très serrés et les anomalies constatées obligent tout de même à un recomptage. Sera-t-il minutieux ? Ce qui est sûr, c’est qu’il sera lent, comme le fut celui de 2016 (5 jours) ou de 2021 (43 jours). Le Conseil national électoral du Pérou n’espère pas se prononcer avant la première quinzaine de mai ! D’autant que le chef de l’ONPE (l’organisation nationale chargée de la mise en place des élections) a démissionné le 21 avril.

Un duel avec Sanchez constituerait pour Keiko Fujimori la revanche de 2021 ; pour Sanchez, cela redonnerait corps à un « rêve à gauche ». Si ce sont Fujimori et Aliaga qui s’affrontent, c’est la lutte entre deux familles d’extrême droite, toutes les deux promptes à éradiquer la gauche et à fermer les portes du pays à son plus grand investisseur : la Chine. L’un et l’autre au profit du Parrain qui veille depuis ses parcours de golf de Mar-a-Lago.

En résumé 

Oui, le système en vigueur à l’Assemblée nationale permet aux partis politiques péruviens de faire chanter l’exécutif et de prendre en otage la démocratie de leur pays. En fait, il s’agit là d’un comportement mafieux. Ils n’ont pas hésité à envoyer en prison un militant humble et visionnaire, mais se retrouvent aujourd’hui avec un seul et même problème : comment gouverner le pays ? Fujimori a sa petite idée : elle va faire comme papa ! Le pays sera mis au pas militaire avec la bénédiction du Parrain de Mar-a-Lago au nom de la même grande famille du continent américain. Sus au communisme… et à la Chine !

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