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Narcotrafic en Équateur : les États-Unis imposent leurs services

Daniel Noboa Azìn, président de l'Équateur depuis le 23 novembre 2023. (© Asamblea Nacional del Ecuador — https://www.flickr.com/photos/asambleanacional/53351748175/)

Rappel 

Daniel Noboa a été élu à la présidence de la République en octobre dernier (voir notre précédent article dans ReSPUBLICA du 29/10/23.) à la suite d’une campagne électorale d’une extrême violence. Quelques semaines avant le premier tour, l’un des candidats était en effet abattu puis les six Colombiens impliqués dans cet assassinat retrouvés pendus dans leur cellule… Une violence qui n’a cessé depuis la prise de fonctions, le 23 novembre dernier, du nouveau président.

Le 7 janvier, l’évasion de la prison de Guayaquil du trafiquant de drogue Aldo Macias dit « Fito » met les autorités du pays en état d’alerte, plus de 3000 policiers et militaires se lancent à sa recherche.

Le 8 janvier, le président décrète l’état d’exception pour une durée de deux mois et instaure un couvre-feu dans le pays entre 23 h et 5 heures du matin. Dans le même temps, des dizaines de gardiens de prison de plusieurs centres pénitentiaires du pays sont pris en otage.

Le 9 janvier, des hommes cagoulés et armés font irruption sur le plateau de la chaîne TC télévision à Guayaquil (la deuxième ville du pays) et intiment l’ordre aux participants de l’émission de demander au président de lever l’état d’exception.

Le 10 janvier, Noboa annonce la mort de cinq personnes au cours d’affrontements et la capture de 329 autres qu’il qualifie de « terroristes ». Les forces de l’ordre recherchent toujours « Fito », l’ennemi public n° 1.

Le 12 janvier, ce serait, selon le gouvernement, 900 personnes au total qui auraient été arrêtées en quelques jours, dont près d’une centaine de « terroristes ».

Le 13 janvier, le gouvernement parle de « conflit intérieur ». Le nombre d’arrestations dépasse largement le millier, dont plus de 100 pour terrorisme. Les otages faits parmi le personnel pénitentiaire sont tous libérés.

Le 16 janvier, le juge chargé de l’instruction sur l’invasion de la chaîne de télévision, mais également de plusieurs affaires de corruption liées au trafic de drogue, César Suarez, est assassiné à Guayaquil.

Le 18 janvier, l’épouse de « Fito » est interpellée avec ses enfants en Argentine et renvoyée en Équateur. On découvre ainsi qu’en quelques années cette infirmière est devenue une importante femme d’affaires propriétaire d’un compte en banque de plus de deux millions de dollars…

Le 21 janvier, des dizaines de personnes tentent de prendre d’assaut l’hôpital de Yaguachi, afin de libérer un narco trafiquant qui y était interné sous contrôle policier.

Comment un pays qui avait la réputation d’être tranquille a-t-il sombré dans cette violence ?

En 2017, Rafael Correa laisse la présidence à son ancien vice-président Lenin Moreno. L’Équateur est un pays plutôt paisible avec un taux de criminalité de 6 homicides pour 100 000 habitants (48 aujourd’hui) et une économie dont on dit qu’elle est en pleine récupération, par rapport aux années précédant son mandat.

Contrairement à Correa, Moreno entreprend de se rapprocher des États-Unis et, parallèlement, de s’éloigner des organisations comme la CELAC ou l’UNASUR (ou plutôt d’être un acteur de leur désintégration. Il mène une politique économique plus libérale, ignore les mesures sociales, disqualifie le secteur public au profit du privé. Tous les ministères subissent des diminutions drastiques du budget accordé par l’État et presque tous les secteurs sont touchés : justice, forces de sécurité – militaires et police –, prisons, éducation, santé…).

En affaiblissant l’État de manière conséquente, en supprimant les mesures sociales et en ignorant l’importance du commerce informel, Lenin Moreno facilite l’installation des cartels venus du Mexique.

Or en 2019, c’est l’arrivée du COVID, qui frappe les plus démunis. Sans l’aide des pouvoirs publics, les citoyens les plus défavorisés doivent se débrouiller pour survivre. En Équateur comme dans toute l’Amérique latine, les vendeurs de rue représentent une grosse part de l’activité économique. Sans ressource dès le début de la pandémie, une partie d’entre eux se lancent dans la vente illégale de cigarettes, mais aussi de stupéfiants. Cette activité ouvre la porte aux gangs qui rêvaient de s’implanter en Équateur et d’élargir les routes de la cocaïne produite en Colombie, au Pérou et en Bolivie. En affaiblissant l’État de manière conséquente, en supprimant les mesures sociales et en ignorant l’importance du commerce informel, Lenin Moreno facilite l’installation des cartels venus du Mexique.

Lenin Moreno puis son successeur Guillermo Lasso auraient pourtant dû s’interroger lorsque les premières mutineries éclatent en 2021 dans les prisons de cinq villes du pays, faisant plusieurs centaines de morts lors d’affrontements entre gangs et force de l’ordre

Mais Guillermo Lasso, banquier de droite élu en 2021, fait allégeance comme son prédécesseur aux autorités américaines qui promettent de l’aider. Soutenu par une équipe venue du privé, il prend les rênes du pays en promettant plus d’énergie encore dans l’application des méthodes néo-libérales : les fonctionnaires ne servent à rien, il faut réduire encore le secteur public. Une aubaine pour les gangs, tant dans les rues que dans les prisons où la corruption va pouvoir s’étendre en toute impunité. Durant son court mandat (jusqu’à fin 2023), Lasso connaîtra plusieurs révoltes dans les prisons, pendant que le nombre d’assassinats augmente dans le pays et en change la physionomie.

Il apparaît aujourd’hui comme une évidence que pendant que Moreno et Lasso démantelaient les structures déjà fragiles de l’État, un puissant appareil mafieux se mettait en place. Un pays sombre dans la narco-activité quand le commerce de la drogue devient tel que tout est achetable. C’est ce qui arrive à l’Équateur : les ramifications du réseau touchent tous les secteurs (politique, économique, administratif) et à tous les échelons (du vendeur de rue au gros industriel, du maire au député, du policier au haut gradé militaire).

Finalement, Noboa succède à Lasso et Moreno en toute logique : c’est le parfait héritier de la politique néo-libérale qui a été appliquée pendant un mandat et demi et va continuer à l’être. Ce fils de milliardaire est tellement proche des États-unis qu’il leur a déjà demandé d’intervenir. Il fait appel à des connaisseurs : les Américains sont non seulement parmi les plus grands consommateurs de stupéfiants et leurs banques les gérantes des énormes profits que dégage ce marché, mais surtout, ils n’hésitent pas à dépenser des milliards de dollars pour éviter les accusations de laxisme en matière de répression et pour bien démontrer au monde entier combien ils participent activement au combat contre ce fléau.

Vous voulez de l’aide ?

Le gouvernement Biden ne s’est d’ailleurs pas fait prier puisqu’il a envoyé la cheffe du « Comando Sur » négocier avec Noboa les contours d’une solide coopération avec les forces de sécurité. À entendre la Générale Richardson, les rapports entre les deux pays sont excellents et 93,4 millions de dollars vont être débloqués pour l’achat d’équipements militaires, la formation de personnels, l’assistance technique des forces spéciales… mais aussi une assistance humanitaire en cas de désastres naturels. La générale tient à préciser que « c’est grâce aux contacts qui existaient déjà avec Guillermo Lasso que cette aide rapide est possible », mais elle va plus loin avec la cause humanitaire et la prévention des désastres : voilà pour les États-Unis l’occasion de mettre un pied sur le très convoité territoire de l’Amazonie…

Les Américains signent là un retour en force en Amérique latine, et plus particulièrement dans un pays dont l’ancien président Rafael Correa a été une figure forte de la gauche opposée au néo-libéralisme. Si d’autres pays de la région (Colombie, Brésil, Pérou) ont également proposé leur aide à l’Équateur, les États-Unis sont à la manœuvre… En fait les militaires américains auront carte blanche…

Perspectives

Le nouveau président équatorien a confié la sécurité (et l’avenir) de son pays aux États-Unis. On peut imaginer qu’à court terme, la traque contre les gangs sera couronnée de quelques succès, médiatisés comme il se doit. Ce qui permettra sans doute à David Noboa de se présenter fort de ces succès pour la prochaine présidentielle de mai 2025 et peut être ainsi d’assurer sa réélection.

Pour autant, les États-Unis réussiront-ils là où ils ont déjà échoué ? Est-il besoin de rappeler le « Plan Colombia » lancé à la fin des années 90 avec lequel ils s’étaient engagés à mettre un terme à la culture de la coca en Colombie et à éradiquer le trafic ? Trente ans après, force est de constater que malgré les millions de dollars déversés, la production et le commerce de la cocaïne sont toujours florissants.

À moins que l’ambition américaine ne se limite pas à une coopération dans les domaines de la sécurité, mais réponde aussi à une volonté de se replacer dans le rapport de force qui les oppose à la Chine sur le sous-continent et dans lequel ils ont été fortement distancés ces dernières années.

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