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Chypre 2026 : montée de l’extrême droite, enjeux géostratégiques considérables et affaiblissement du soutien au président chypriote

Les Chypriotes traversent depuis l’indépendance de 1960 une histoire démocratique chaotique, et les élections législatives chypriotes du 24 mai 2026 l’ont encore démontré. Ils votaient ce jour-là pour renouveler les représentants du Voulí Antiprosópon, l’unique chambre de leur Parlement. Il est rare d’évoquer ce petit pays de 9 250 km² – à peine plus grand que la Corse. Pourtant, ce scrutin met en lumière les symptômes d’un système à bout de souffle, fatigué par l’usure du pouvoir et miné par la corruption d’élites qui se partagent les avantages, non sans passer de temps en temps par la case scandale, à l’image de l’affaire des « passeports dorés » en 2020, qui a vu la droite vendre la nationalité européenne à des oligarques russes et chinois.

Érosion du bipartisme

Ces élections se produisent dans un contexte régional ultra-tendu, dominé par la crise migratoire et le conflit gelé avec le voisin turc. Sur fond de colère contre la corruption et la chute du niveau de vie, le scrutin confirme peut-être un début d’érosion du bipartisme qui structurait l’île depuis des décennies, un phénomène que l’on constate un peu partout en Europe. L’équilibre du parlement en est largement modifié.

Seuls 56 sièges sur 80 sont soumis à élection.

L’unique chambre du Parlement chypriote compte 80 sièges : 56 sièges attribués à la communauté chypriote grecque et 24 réservés à la communauté chypriote turque. Mais ces derniers ne sont plus pourvus depuis le retrait des Chypriotes turcs des institutions de la République de Chypre en 1963. Depuis, la Chambre fonctionne donc avec 56 députés. Ces 56 sièges sont répartis entre les six circonscriptions électorales du pays : Nicosie, Limassol, Famagouste, Larnaca, Paphos et Kyrenia. La circonscription de Kyrenia conserve trois sièges, alors même que son territoire se situe aujourd’hui dans la partie nord de l’île, hors du contrôle effectif du gouvernement chypriote. Les députés de Kyrenia sont élus par des électeurs rattachés à cette circonscription dans le cadre institutionnel de la République de Chypre. Dans les faits, ce sont donc les Chypriotes grecs déplacés originaires de Kyrenia ainsi que certains de leurs descendants qui votent dans ce district.

Les circonscriptions de Nicosie, Famagouste et Larnaca sont quant à elles situées de part et d’autre de la « ligne verte » qui coupe l’île en deux. Là aussi, seuls les Chypriotes grecs votent.

Les résultats d’un séisme politique

Pour entrer au Parlement, il fallait atteindre le seuil de 3,6 % des voix. La participation a atteint 66,91 % des inscrits, soit une légère hausse par rapport à la précédente élection cinq ans auparavant. Les deux partis traditionnels en compétition restent en tête (droite conservatrice et parti progressiste des travailleurs), mais deux partis nouveaux apparaissent dans l’assemblée et trois disparaissent !

Les résultats du scrutin législatif dessinent une fragmentation inédite de l’hémicycle :

Vote influencé par la géographie

Le vote est géographiquement polarisé : le DISY préserve sa domination relative à Nicosie (19 sièges attribués au total pour le district), tandis que la poussée de l’ELAM se concentre principalement dans la zone portuaire de Limassol (12 sièges), là où la concentration des demandeurs d’asile alimente les rhétoriques identitaires. Les bastions ruraux et agricoles restent, quant à eux, fidèles à l’AKEL. Compte tenu des scores réalisés par le DISY et l’AKEL à l’échelle nationale, on retrouve fort logiquement ces deux formations en tête dans les six circonscriptions du pays : 4 pour la formation de centre droit (Nicosie, Limassol, Famagouste et Paphos) et 2 pour celle de gauche (Larnaca, Kyrenia).

Une île déchirée au cœur de la guerre du gaz

L’enjeu de cette élection dépasse largement les frontières chypriotes. Depuis le coup d’État pro-grec et l’invasion militaire turque du nom de code « Attila » de 1974, l’île est coupée en deux par une « Ligne verte » de l’ONU. Au Nord, la République turque de Chypre du Nord (RTCN), reconnue uniquement par Ankara, maintient 35 000 soldats sur place. L’élection récente d’un modéré au Nord, Tufan Erhürman, laissait espérer une reprise du dialogue pour une fédération bicommunautaire (sur le modèle du plan Annan rejeté en 2004). Mais la percée de l’ELAM au Sud, qui crie à l’invasion et refuse tout compromis avec les Turcs, vient geler tout espoir de réunification.

Le décor est d’autant plus explosif qu’il recèle une véritable manne énergétique : les gisements de gaz offshore découverts dans la Zone Économique Exclusive (ZEE). Le gouvernement de Nicosie tente d’accélérer l’exploitation de ses ressources maritimes, notamment par la signature imminente d’un accord transfrontalier avec Israël pour le champ Aphrodite.

Cette dynamique s’inscrit dans un jeu géopolitique régional intense : le consortium opérant sur le bloc 12 vient de conclure un accord majeur de 15 ans avec l’Égypte pour lui vendre l’intégralité de la production d’Aphrodite, tandis que des géants comme Qatar Energy et Exxon Mobil négocient l’utilisation des infrastructures de liquéfaction égyptiennes pour exporter le gaz vers l’Europe. Ces manœuvres déclenchent les foudres d’Erdoğan : la Turquie, exclue de ces tracés, multiplie les forages illégaux et les menaces de représailles militaires pour bloquer l’autonomie énergétique chypriote.

Chypre, haut lieu des mariages civils israéliens

Comme Israël ne pratique que des mariages religieux, Chypre devient une plaque tournante pour tous les Israéliens souhaitant un mariage civil soit pour des mariages homosexuels, soit des mariages mixtes de couples de religions différentes, soit par refus des mariages religieux. Ces mariages civils contractés hors d’Israël sont en général reconnus dans le droit positif israélien. Des agences commercialisent donc des voyages touristiques à Chypre, mariage civil compris.

En résumé

Pour ReSPUBLICA, Chypre est un miroir grossissant des fractures européennes : montée du nationalisme grec, crise sociale, crise migratoire et crise énergétique. L’extrême droite de l’ELAM, proche d’Aube dorée en Grèce, menace de radicaliser la droite traditionnelle. Pour assécher le vote de haine, il faudrait pouvoir imposer la justice sociale (blocage des loyers, hausse des salaires), la transparence totale promue par ALMA, avec en échange le partage équitable de la manne gazière avec la communauté chypriote turque dans le cadre d’une réunification de l’Ile. Autant dire que ce n’est pas pour demain matin 8h30 !

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