Érosion du bipartisme
Ces élections se produisent dans un contexte régional ultra-tendu, dominé par la crise migratoire et le conflit gelé avec le voisin turc. Sur fond de colère contre la corruption et la chute du niveau de vie, le scrutin confirme peut-être un début d’érosion du bipartisme qui structurait l’île depuis des décennies, un phénomène que l’on constate un peu partout en Europe. L’équilibre du parlement en est largement modifié.
Seuls 56 sièges sur 80 sont soumis à élection.
L’unique chambre du Parlement chypriote compte 80 sièges : 56 sièges attribués à la communauté chypriote grecque et 24 réservés à la communauté chypriote turque. Mais ces derniers ne sont plus pourvus depuis le retrait des Chypriotes turcs des institutions de la République de Chypre en 1963. Depuis, la Chambre fonctionne donc avec 56 députés. Ces 56 sièges sont répartis entre les six circonscriptions électorales du pays : Nicosie, Limassol, Famagouste, Larnaca, Paphos et Kyrenia. La circonscription de Kyrenia conserve trois sièges, alors même que son territoire se situe aujourd’hui dans la partie nord de l’île, hors du contrôle effectif du gouvernement chypriote. Les députés de Kyrenia sont élus par des électeurs rattachés à cette circonscription dans le cadre institutionnel de la République de Chypre. Dans les faits, ce sont donc les Chypriotes grecs déplacés originaires de Kyrenia ainsi que certains de leurs descendants qui votent dans ce district.
Les circonscriptions de Nicosie, Famagouste et Larnaca sont quant à elles situées de part et d’autre de la « ligne verte » qui coupe l’île en deux. Là aussi, seuls les Chypriotes grecs votent.
Les résultats d’un séisme politique
Pour entrer au Parlement, il fallait atteindre le seuil de 3,6 % des voix. La participation a atteint 66,91 % des inscrits, soit une légère hausse par rapport à la précédente élection cinq ans auparavant. Les deux partis traditionnels en compétition restent en tête (droite conservatrice et parti progressiste des travailleurs), mais deux partis nouveaux apparaissent dans l’assemblée et trois disparaissent !
Les résultats du scrutin législatif dessinent une fragmentation inédite de l’hémicycle :
- Le DISY (Rassemblement démocratique), droite conservatrice, affilié au PPE : mené par Anníta Dimitríou, il reste de justesse la première force avec 27,15 % des voix et 17 sièges, mais paye cash les affaires de l’ancienne présidence d’Anastasiades. Il garde ses 17 sièges de 2021.
- L’AKEL (Parti progressiste des travailleurs), gauche communiste et affilié au Parti de la gauche européenne) : dirigé par Stéfanos Stefánou, il talonne la droite avec 23,86 % et 15 sièges, mais échoue à incarner une alternative absolue face à la précarité des jeunes (salaire minimum à 940 €/mois) et à la flambée de l’immobilier. Il garde ses 15 sièges de 2021.
- Le DIKO (parti démocrate) extrême centre, affilié aux sociaux-démocrates : européen, mais nationaliste. Il perd 1 siège par rapport à 2021. Il a donc 8 sièges.
- L’ELAM (Front populaire national), formation d’extrême droite : c’est le grand gagnant du jour. Il grimpe à 10,90 % et s’empare de 8 sièges au lieu de 4 en 2021, bousculant l’équilibre traditionnel en tant que troisième force du pays.
- Citoyens pour Chypre (ALMA) et Démocratie Directe (ADK) : deux nouveaux mouvements citoyens font une entrée fracassante au Parlement avec respectivement 5,83 % (4 sièges) et 5,42 % (4 sièges). C’est une partie du séisme. Porté par Odysséas Michaelídes, ancien vérificateur général réputé pour sa probité, ALMA s’impose en faiseur de rois, combattant la corruption et appelant à un changement institutionnel. ADK, le parti lié au jeune créateur de contenus des réseaux sociaux, Fidías Panayiótou, bouscule l’establishment politique traditionnel, appelle au dégagisme, à la démocratie directe et s’avère proche du libertarien Elon Musk.
- Les partis qui ont eu des députés en 2021 et qui n’ont plus de représentation au parlement sont au nombre de trois. Le Mouvement des écologistes (2 %) qui avait 3 députés, n’en a plus. Le parti socialiste EDEK (3,3 %) et le Front démocratique DIPA (3,1 %), qui avaient 4 députés chacun, n’en ont plus également. Là est l’autre partie du séisme. Car Nikos Christodoulidis, actuel président du Conseil européen de l’Union européenne (jusqu’au 30 juin 2026) et actuel président de Chypre (et donc chef du gouvernement de Chypre, conformément à la Constitution), a été élu avec le soutien du parti démocrate DIKO, du parti socialiste EDEK et du Front démocratique DIPA, qui ont soit reculé dans la nouvelle assemblée, soit n’ont plus de représentation dans le parlement de Chypre. Il va donc sans dire que les votes des lois ne se feront pas de la même façon et que la prochaine élection présidentielle de 2028 se présentera différemment.
Vote influencé par la géographie
Le vote est géographiquement polarisé : le DISY préserve sa domination relative à Nicosie (19 sièges attribués au total pour le district), tandis que la poussée de l’ELAM se concentre principalement dans la zone portuaire de Limassol (12 sièges), là où la concentration des demandeurs d’asile alimente les rhétoriques identitaires. Les bastions ruraux et agricoles restent, quant à eux, fidèles à l’AKEL. Compte tenu des scores réalisés par le DISY et l’AKEL à l’échelle nationale, on retrouve fort logiquement ces deux formations en tête dans les six circonscriptions du pays : 4 pour la formation de centre droit (Nicosie, Limassol, Famagouste et Paphos) et 2 pour celle de gauche (Larnaca, Kyrenia).
Une île déchirée au cœur de la guerre du gaz
L’enjeu de cette élection dépasse largement les frontières chypriotes. Depuis le coup d’État pro-grec et l’invasion militaire turque du nom de code « Attila » de 1974, l’île est coupée en deux par une « Ligne verte » de l’ONU. Au Nord, la République turque de Chypre du Nord (RTCN), reconnue uniquement par Ankara, maintient 35 000 soldats sur place. L’élection récente d’un modéré au Nord, Tufan Erhürman, laissait espérer une reprise du dialogue pour une fédération bicommunautaire (sur le modèle du plan Annan rejeté en 2004). Mais la percée de l’ELAM au Sud, qui crie à l’invasion et refuse tout compromis avec les Turcs, vient geler tout espoir de réunification.
Le décor est d’autant plus explosif qu’il recèle une véritable manne énergétique : les gisements de gaz offshore découverts dans la Zone Économique Exclusive (ZEE). Le gouvernement de Nicosie tente d’accélérer l’exploitation de ses ressources maritimes, notamment par la signature imminente d’un accord transfrontalier avec Israël pour le champ Aphrodite.
Cette dynamique s’inscrit dans un jeu géopolitique régional intense : le consortium opérant sur le bloc 12 vient de conclure un accord majeur de 15 ans avec l’Égypte pour lui vendre l’intégralité de la production d’Aphrodite, tandis que des géants comme Qatar Energy et Exxon Mobil négocient l’utilisation des infrastructures de liquéfaction égyptiennes pour exporter le gaz vers l’Europe. Ces manœuvres déclenchent les foudres d’Erdoğan : la Turquie, exclue de ces tracés, multiplie les forages illégaux et les menaces de représailles militaires pour bloquer l’autonomie énergétique chypriote.
Chypre, haut lieu des mariages civils israéliens
Comme Israël ne pratique que des mariages religieux, Chypre devient une plaque tournante pour tous les Israéliens souhaitant un mariage civil soit pour des mariages homosexuels, soit des mariages mixtes de couples de religions différentes, soit par refus des mariages religieux. Ces mariages civils contractés hors d’Israël sont en général reconnus dans le droit positif israélien. Des agences commercialisent donc des voyages touristiques à Chypre, mariage civil compris.
En résumé
Pour ReSPUBLICA, Chypre est un miroir grossissant des fractures européennes : montée du nationalisme grec, crise sociale, crise migratoire et crise énergétique. L’extrême droite de l’ELAM, proche d’Aube dorée en Grèce, menace de radicaliser la droite traditionnelle. Pour assécher le vote de haine, il faudrait pouvoir imposer la justice sociale (blocage des loyers, hausse des salaires), la transparence totale promue par ALMA, avec en échange le partage équitable de la manne gazière avec la communauté chypriote turque dans le cadre d’une réunification de l’Ile. Autant dire que ce n’est pas pour demain matin 8h30 !
