Résultats des élections andalouses du 17 mai 2026
Ces résultats ont été les suivants :
Comparés aux précédentes élections de 2022, ces résultats témoignent d’un recul apparent du PP (« Parti Populaire », droite) qui a, a priori, perdu le contrôle de l’exécutif régional (fixé à un minimum de 55 sièges de majorité), ainsi que du recul du PSOE (« Parti Socialiste Ouvrier Espagnol », gauche social-démocrate).
En revanche, Vox (extrême-droite) poursuit sa progression entamée en 2018, engrangeant un siège supplémentaire au sein de l’Assemblée régionale.
Autre formation poursuivant sa progression, « Adelante Andalucia » (« En avant Andalousie »), avec six sièges supplémentaires. Le « AA » est un parti nationaliste andalou de centre gauche, partisan d’une Espagne confédérale, dont le programme est fondé sur la défense des droits LGBT, la mémoire démocratique, l’écologie sociale.
En revanche, « Por Andalucia » (« Pour l’Andalousie »), gauche radicale regroupant diverses forces – dont « Podemos » (issu du mouvement des Indignés ou 15-M apparu en 2011 et 2012 en réaction à la crise financière espagnole) et « Sumar », formation héritière du Parti communiste espagnol – n’enregistre aucune progression, conservant les cinq sièges détenus sous la précédente mandature.
Les enseignements politiques de cette élection
Le premier enseignement à tirer de ces élections est que le vote andalou reste polarisé par la question migratoire, même si celle-ci a tendance à s’atténuer.
Dans toutes les provinces andalouses – Alméria, Cadix, Cordoue, Grenade, Huelva, Jaén, Malaga, Séville – la droite a fortement progressé et arrive en tête de cette élection, avec une forte progression de « Vox » dans les provinces d’Alméria et de Malaga.
Cette double progression de la droite et de l’extrême droite est liée à la question migratoire, l’Andalousie, en raison de sa proximité géographique avec l’Afrique du Nord (seuls 14 kilomètres séparent cette région espagnole dans sa partie la plus méridionale des côtes marocaines), étant sujette aux débarquements fréquents des « pateras », ces embarcations de fortune dans lesquelles s’entassent des migrants venus d’Algérie, du Maroc, d’Afrique subsaharienne et du Proche-Orient. Il ne faut pas oublier, dans ce contexte, la province d’Alméria, jardin horticole de l’Union européenne où se concentre une main-d’œuvre immigrée bon marché, corvéable à merci, logée dans des conditions indignes, dont les heurts violents avec la population locale sont nombreux.
Mais cette polarisation par la question migratoire, si elle demeure importante, n’est pas aussi forte que lors des scrutins régionaux de 2018 et 2022. On aurait pu s’attendre à ce que la décision de Pedro Sanchez, président PSOE du Gouvernement central espagnol, de régulariser 500 000 migrants en situation irrégulière produise des effets délétères au profit de la droite et de l’extrême-droite. Il semble que ça n’a pas été le cas. Est-ce l’argument avancé selon lequel cette régularisation est nécessaire à la croissance économique espagnole et qu’elle convient au patronat espagnol qui a été retenu ? Est-ce le fait que cette régularisation profite principalement aux migrants sud-américains hispanophones, historiquement liés à l’Espagne ?
Le tassement des résultats électoraux du « Parti populaire » (PP) et de « Vox » est éloquent de ce point de vue. Le « PP » avait enregistré en 2022 une progression en voix de 32 % ; en 2026, c’est -1,5 %. Pour « Vox », la tendance est quasiment identique : 8,8 % en 2022 ; 0,4 % en 2026.
Le deuxième enseignement est le tassement électoral de « Vox »
L’idéologie de « Vox » tient en quelques principes : volonté de recentraliser l’administration espagnole après la décentralisation importante voulue par la Constitution de 1978 ; rejet des lois sociétales (en faveur des femmes, des populations genrées, etc.) et de toutes les lois mémorielles sur la guerre civile et les exécutions commises sous la dictature depuis 1936 ; allégement substantiel de la fiscalité ; diminution du poids de l’État dans l’économie ; accroissement des aides à la natalité et à la famille ; euroscepticisme ; lutte contre l’immigration ; combat contre les séparatismes basques et catalans et le terrorisme. C’est une culture politique alliant autorité de l’État et libéralisme économique.
Après les bons scores réalisés par « Vox » lors des élections andalouses de 2018 (10,96 %), des élections régionales anticipées d’avril 2019 au sein de la Communauté autonome de Valence (10,44 %), des élections générales de novembre 2019 (15,08 %), mais aussi lors des élections européennes de 2019, sans oublier les élections au sein des Communautés autonomes de Murcie et de Madrid, les nombreuses élections municipales, et enfin les élections andalouses de 2022 (13,46 %), on pouvait estimer que « Vox » avait le vent en poupe et que rien ne l’arrêterait. Pourtant, lors des élections de 2026 en Andalousie, les résultats enregistrés par « Vox » marquent le pas.
Trois raisons peuvent expliquer la décélération de la progression électorale de « Vox »
- Les liens solides tissés depuis 2018 par « Vox » avec la sphère trumpiste : en janvier 2025, Santiago Abascal, Président de « Vox », est la seule personnalité espagnole à avoir été invitée à assister à l’investiture de Donald Trump à la présidence des USA. Or, ce rapprochement semble aujourd’hui avoir été nuisible à « Vox » depuis que le Président américain est entré en action de manière intempestive, irrationnelle et imprévisible, prenant des décisions contraires aux intérêts économiques européens et donc espagnols, provoquant des conflits militaires et un début de récession économique en lien avec l’approvisionnement en énergies fossiles. Comme beaucoup d’autres dirigeants d’extrême-droite européens, Santiago Abascal a pris ses distances avec le Président américain.
- La complexité de l’inconscient collectif espagnol, dans lequel existe un fort sentiment anti-américain et dont les causes sont à rechercher dans le traumatisme national que provoqua la guerre de 1898, imposée à l’Espagne par les USA, à expiration de laquelle ces derniers lui enlevèrent ses dernières possessions ultramarines, dont Cuba et Porto Rico, dans la zone caraïbe. Ce traumatisme a continuellement été présent dans la pensée de la droite espagnole depuis cette date. La perte des dernières possessions espagnoles d’outre-mer a toujours été ressentie comme sonnant le glas de l’Empire (celui du siècle d’or), concept qui, même du temps de la dictature franquiste, était présent dans l’imaginaire de cette droite nationale. À ce traumatisme historique, il convient d’ajouter l’apport intellectuel de Ramiro de Maetzu, écrivain traditionaliste fusillé en novembre 1936, qui, au travers de la notion d’Hispanité inventée par lui, défendait le principe d’une unité viscérale de tous les pays de langue espagnole. Cette notion d’Hispanité fera ensuite partie du socle idéologique de la Phalange. C’était là une notion profondément tournée contre le monde anglo-saxon, symbole de la modernité abhorrée et de la mise sous tutelle du monde latino-américain. Les prises de position de Santiago Abascal, de fait cosmopolites et favorables aux USA, ne pouvaient que heurter la vieille droite espagnole qui, encore aujourd’hui, au travers de ses descendants, détient toujours en Espagne la réalité des pouvoirs institutionnels.
- Les crises internes à répétition (démission de nombreux dirigeants, mise sous tutelle de la plupart des sections locales du parti, vol en éclats de son organisation de jeunesse, affaires de corruption qui ne cessent de faire surface), provoquées en grande partie par le dirigisme de Santiago Abascal.
Néanmoins, il est trop tôt pour pronostiquer un recul durable de « Vox ». Ce dernier, comme tous les partis d’extrêmes-droites européens, dispose d’une plasticité programmatique et d’une démagogie discursive suffisamment conséquentes pour rebondir. Malgré son recul relatif en Andalousie et ses ennuis internes, les sondages espagnols le créditent toujours de 20 % des intentions de votes pour les prochaines élections générales qui devraient avoir lieu en 2027.
Le troisième enseignement est qu’en Andalousie, le PP se retrouve à la merci de « Vox »
Même s’il subit un léger tassement et se retrouve sous la barre des 55 sièges pour gouverner la Communauté autonome, Juamma Moreno, le leader du PP andalou, assure au lendemain du 17 mai 2026 qu’il est en mesure de gouverner la région. Mais il sera obligé de composer avec « Vox », soit de manière directe en le faisant participer au gouvernement de la région, soit de manière indirecte en passant avec lui des accords programmatiques.
Le PP représente la vieille droite espagnole, héritière du franquisme et des idéaux – mentionnés précédemment – véhiculés du temps de la dictature. « Vox » représente une nouvelle droite radicale, cosmopolite, tournée vers le monde. Les liens tissés avec le Rassemblement National (RN) français et Jordan Bardella au travers du groupe « Les Patriotes » au Parlement européen, avec l’ex-dirigeant hongrois Viktor Orban, avec les dirigeants latino-américains, tels Javier Milei (Argentine), José Antonio Kast (Chili) au travers du « Forum de Madrid », ou encore l’ancien Président brésilien Jair Bolsonaro ou l’américain Donald Trump, en sont la preuve.
Toute la question est de savoir – et l’interrogation ne se limite pas à la seule Andalousie – comment cette fracture idéologique de la droite espagnole va évoluer avec le temps. Est-ce l’idéologie radicale et cosmopolite de « Vox » qui aura le dessus ? Ou est-ce le contraire ? Étant entendu que la droite traditionnelle, celle incarnée par le « PP », détient toujours le contrôle sur les forces armées, garantes, en vertu de la Constitution de 1978, des intérêts supérieurs de l’Espagne.
Le quatrième enseignement est celui de l’affaissement continu du PSOE en Andalousie
L’affaiblissement du PSOE dans la région ne date pas d’hier. Il a été progressif depuis 1982, comme le montre le tableau ci-après :
L’évolution dans le temps des scores réalisés par le PSOE paraît inversement proportionnelle à ceux réalisés par le PP.
Pourtant, le PSOE a conservé l’exécutif de la région jusqu’en 2018, mais c’est en passant des alliances de mandature avec d’autres formations de gauche, telles « Izquierda unida » (IU) – « Gauche unie » – regroupant des organisations socialistes, fédérales, républicaines, féministes, écologistes dont la direction était entre les mains du Parti communiste d’Espagne (PCE). À cette alliance vinrent s’agréger entre 2015 et 2018 trois autres organisations : « Por Andalucia » (PA) et « Andelante Andalucia » (AA) déjà citées, ainsi que « Podemos » issu du mouvement des Indignés ou M-15 des années 2011 et 2012. Cette dernière alliance ne fut pas reconduite en 2018.
Le PSOE tant régional que national sort fragilisé de cette consultation, d’autant que Pedro Sanchez, le chef du gouvernement espagnol, s’est largement investi dans la campagne, qu’au plan national sa marge de manœuvre s’est encore rétrécie depuis que le parti catalan « Junts » de Carle Puigdemont lui a retiré son soutien, et que les prochaines élections nationales auront lieu en 2027, c’est-à-dire dans à peu près un an. Déjà, à la suite des élections andalouses, certains membres du PP, comme Isabel Diaz Ayuso, la Présidente PP de la Communauté autonome de Madrid, demandent à Pedro Sanchez de démissionner.
La question est de savoir comment le PSOE en est arrivé là, étant entendu que Pedro Sanchez dispose d’une très bonne opinion à l’international. Il a su s’opposer à Donald Trump sur l’accroissement des dépenses militaires, sur la Palestine et la guerre contre l’Iran, ainsi qu’en réunissant les 17 et 18 avril 2026 à Barcelone un forum international regroupant des chefs d’État et des personnalités, destiné à endiguer la poussée néofasciste dans le monde. L’économie espagnole se porte bien (croissance, baisse du chômage).
Son gouvernement a engrangé des avancées indéniables : revalorisation du salaire minimum, limitation du recours aux contrats précaires, création d’un congé menstruel, égalisation de la durée de congés de maternité et de paternité, augmentation des dépenses sociales et des investissements publics, réduction du déficit budgétaire, nouvelle loi mémorielle plus importante que celle de 2007 avec suppression de tous les symboles visibles du franquisme, punition de tous les actes d’exaltation du dictateur et fermeture à Madrid de la Fondation « Francisco Franco », musée dédié à la mémoire du défunt dictateur.
Les critiques de gauche de Pedro Sanchez lui reprochent d’être trop dans le discours et la communication, mais de ne rien faire pour s’opposer concrètement aux géants de l’énergie, aux grands propriétaires immobiliers, aux spéculateurs, aux ultrariches. En outre, rien n’est fait pour s’opposer aux expulsions immobilières pour impayés et ceux qui s’y opposent, comme du temps du mouvement M-15, vont dormir en prison. En d’autres termes, les reproches qui lui sont faits sont de brasser du vent, de ne rien faire pour les gens ordinaires, de ne pas s’attaquer aux problèmes réels, aux oligarchies financières et aux dérives ultralibérales, et de ne pas s’en donner les moyens. La raison de la désaffection de l’électorat populaire est certainement là, en Espagne comme ailleurs. Au lendemain des élections andalouses de 2026 et en prévision des élections générales de 2027, Yolanda Diaz, la chef de file de « Sumar », formation héritière du PCE et représentant la gauche radicale, a proposé à Pedro Sanchez une alliance de toutes les forces progressistes espagnoles, autonomistes basques, catalans et galiciens compris. Le PSOE saura-t-il saisir cette opportunité pour éviter la débâcle ? La réponse à cette question dépend de la capacité de rebond ou non de la social-démocratie espagnole. Cette réponse et cette question valent d’ailleurs pour l’ensemble de la social-démocratie européenne.
