L’actuelle extrême-droite espagnole, incarnée par Vox, est née en 2013 d’une scission du « Partido Popular » (PP), parti conservateur-libéral regroupant les nostalgiques du franquisme. Ceux qui quittèrent le PP, à ce moment-là, lui reprochèrent de s’être trop recentré. En effet, lors de son congrès de janvier 1989, le PP fusionna avec le Parti libéral espagnol et surtout la démocratie chrétienne. Il ne pouvait dès lors représenter de manière authentique l’héritage franquiste.
L’idéologie de Vox tient en quelques principes : volonté de recentraliser l’administration espagnole après les décentralisations importantes voulues par la Constitution de 1978 ; rejet des lois sociétales (en faveur des femmes, des populations genrées, etc.) et de toute loi mémorielle sur la guerre civile et les exécutions commises sous la dictature depuis 1936 ; allègement substantiel de la fiscalité ; diminution du poids de l’État dans l’économie ; accroissement des aides à la natalité et à la famille ; euroscepticisme ; lutte contre l’immigration ; combat contre les séparatismes basques et catalans et le terrorisme. C’est une culture politique alliant autorité de l’État et libéralisme économique. Au fil du temps, celle-ci a fini par séduire les jeunes et les régions pauvres.
L’émergence de Vox en Andalousie
Entre 2013 – année de sa fondation – et 2018, les débuts électoraux de Vox ont été des plus médiocres : lors des élections européennes de 2014, Vox n’a obtenu aucun élu ; lors des élections régionales de 2015, aucune de ses listes n’a dépassé les 1,30 % ; encore lors des élections générales de 2015, Santiago Abascal, le Président de Vox, n’a obtenu que 0,23 % des suffrages exprimés et, en 2016, 0,20 %.
L’émergence de Vox sur la scène nationale espagnole est consécutive au scrutin régional andalou du 2 décembre 2018 au cours duquel il obtient 10,96 % des suffrages et 12 sièges. Ce score lui permit de conclure un accord de soutien avec le nouvel exécutif régional de droite et de centre-droit constitué par le PP (20,75 % des suffrages et 26 sièges) et « Ciudadanos » (« Citoyens » centre-droit). Ce résultat électoral eut l’effet d’une catastrophe, l’Andalousie ayant été tenue par le « Parti socialiste ouvrier espagnol » (PSOE) depuis 1978, soit 40 ans. Les raisons apparentes de cette défaite sont la fragmentation de la Gauche (« Podemos » et PSOE) et la forte abstention dans les zones tenues jusque-là par le PSOE.
Les causes profondes de cette émergence
Mais cette catastrophe électorale a une pluralité de causes plus profondes venues s’empiler les unes sur les autres dans la mémoire collective depuis l’époque où fut entamée ce que l’on a appelé la « transition démocratique » orchestrée par le roi Juan-Carlos Ier à la suite de la mort de Franco en 1975.
Cette « transition démocratique » ne fut ni le fruit de l’effondrement d’une dictature ni celui d’un soulèvement populaire (elle ne ressemble en rien à ce qui se passa à la même époque au Portugal à l’occasion de la révolution dite « des œillets »). Elle fut un arrangement technique voulu par les forces issues du régime franquiste lui-même pour leur permettre de se redéployer dans un cadre nouveau, garant pour elles de plus de prospérité et de la pérennité de leur pouvoir de domination sur le restant de la société espagnole, ce cadre nouveau étant l’entrée dans la Communauté économique européenne (CEE).
Il faut que tout change pour que rien ne change ! dit l’adage. Les témoins du moment ont été consternés par l’apathie apparente de l’opinion publique espagnole. En dehors de la jeunesse étudiante, du Pays basque avec l’ETA, de la Catalogne avec ses revendications culturelles et linguistiques, les revendications syndicales des commissions ouvrières, la société espagnole (les classes moyennes citadines et les populations rurales notamment) est apparue insensible à ce changement. L’occultation du génocide perpétré par le régime franquiste de 1936 à 1975 à l’encontre de ses opposants, la société de consommation arrivée en Espagne avec le Plan Marshall, le poids de l’Église catholique sur les mentalités et le maintien des structures traditionnelles de domination dans les campagnes y sont pour quelque chose. Dans ce contexte, cette volonté des forces dominantes espagnoles encadrée par la monarchie reçut l’approbation des forces de gauche dans ce que l’on a appelé le Pacte de la Moncloa.
Puis, le renouveau démocratique ne tint pas ses promesses en termes de retombées économiques. L’incorporation de l’Espagne à la mondialisation se fit au plus mauvais moment : celui de la récession économique initiée au lendemain du premier choc pétrolier, de la volatilité des taux de changes après la dénonciation américaine des accords de Bretton Woods en 1971 et du retour de l’inflation.
Vinrent ensuite :
- L’affairisme débridé au cours des années 1990 avec son cortège de scandales qui éclaboussa notamment le gouvernement PSOE de Felipe Gonzalez (1982-1996) ;
- Le mécontentement à l’égard de la classe politique en générale et des partis politiques de gouvernement (PP et PSOE), alternant au sommet de l’État central comme à la tête des gouvernements des 17 communautés autonomes et des municipalités, avec leurs nombreuses mises en examen pour corruption ou concussion ;
- La crise financière internationale de 2008, qui, en Espagne, faillit emporter le système bancaire, provoqua un chômage de masse de près de 4 millions de personnes, une vague conséquente de saisies de logements pour impayés déclenchant des quasi-révoltes dans les quartiers, une baisse drastique des budgets sociaux.
Peur d’une submersion migratoire
À cette énumération, il faudrait ajouter des causes plus récentes, comme le charisme personnel de Santiago Abascal, leader de Vox, notamment à la télévision, la forte présence de Vox sur les réseaux sociaux, la crise catalane de 2018, et enfin, et surtout la peur d’une submersion migratoire.
Cette peur d’une submersion migratoire est due à la position géographique de l’Espagne, proche des côtes marocaine et algérienne, fragilisée par ses cinq enclaves en Afrique du Nord, dont Ceuta et Melilla, empruntées par les migrants et dont le respect des frontières est tributaire de la bonne volonté du gouvernement du Maroc. Elle est également due à la faiblesse de la natalité espagnole et au fait que l’Espagne est un territoire quasiment vide en dehors des aires d’influence locale des grandes agglomérations, telles que Madrid, Barcelone, Séville, Valence.
Ainsi, en 2018, à l’occasion des élections régionales andalouses, Vox a enregistré ses meilleurs scores dans la zone d’Alméria – le jardin horticole de l’Union européenne – où se concentre une main-d’œuvre immigrée bon marché et corvéable à merci, où les heurts avec la population locale sont monnaie courante. Vox a également réalisé ses meilleurs scores de 2018 dans les provinces de Cadix, de Malaga et de Grenade, territoires de débarquement des « pateras », ces embarcations de fortune dans lesquelles s’entassent des immigrés venus d’Algérie, du Maroc, d’Afrique subsaharienne et du Proche-Orient.
Après l’épisode andalou de 2018, les succès s’enchainèrent pour Vox : élections générales de novembre 2019 : 15,08 % des suffrages exprimés et 52 élus ; élections régionales anticipées d’avril 2019 au sein de la Communauté valencienne : 10,44 % des suffrages et 10 sièges sur 99 ; scrutin européen de mai 2019 : 3 sièges ; Vox s’imposa également en 2019 dans de nombreuses municipalités et communautés autonomes, permettant ainsi au PP de conserver la région de Murcie et la communauté autonome de Madrid et de reconquérir la capitale où siègent les institutions de l’État central.
Aujourd’hui, Vox est aux portes du pouvoir
Aujourd’hui, Vox est aux portes du pouvoir en Espagne, tant au niveau de l’État central qu’au niveau des exécutifs de nombreuses communautés autonomes. Mais, l’importance de Vox réside moins dans sa capacité politique intrinsèque que dans son positionnement sur l’échiquier politique espagnol et la pression idéologique qu’il est en mesure d’exercer sur la base électorale de la droite incarnée par le PP. Quel que soit le cas de figure, le « Partido Popular » (PP) n’est plus en mesure de gouverner seul.
Élections générales de 2023 : Vox a perdu 19 sièges au Congrès des députés par rapport à ce qu’il détenait dans la législature précédente. Mais, cette régression de Vox s’est traduite par un accroissement de l’influence du PP qui est passé de 89 sièges à 137 sièges (accroissement réalisé par le transfert des suffrages précédemment détenus par Vox et aussi par la disparition de « Cuidadanos » du paysage politique espagnol). Cet élargissement de la base électorale du PP marque une certaine radicalisation du PP en Espagne.
Les dernières élections régionales espagnoles
Les dernières élections régionales espagnoles donnent les répartitions suivantes :
| Communautés autonomes | Andalousie | Extremadura | Aragon | Castilla y Léon |
| Nombre total de sièges | 109 | 65 | 67 | 82 |
| Année du scrutin | 2022 | 2025 | 2026 | 2026 |
| Formations politiques | PSOE | PSOE | PSOE | PSOE |
| Pourcentage de votes obtenus | 24,09 | 25,7 | 24,3 | 30,7 |
| Progression élections précédentes | -3 % | -14 % | -15,66 % | 4,80 % |
| Nombre de sièges obtenus | 30 | 18 | 18 | 30 |
| Progression en pourcentage | -9 | -10 | -5 | 2 |
| Formations politiques | PP | PP | PP | PP |
| Pourcentage de votes obtenus | 43,13 | 43,2 | 34,3 | 35,5 |
| Progression élections précédentes | 32 | 4,30 | -1,86 | 15,62 |
| Nombre de sièges obtenus | 58 | 29 | 26 | 33 |
| Progression en pourcentage | 32 | 1 | 2 | 2 |
| Formations politiques | Vox | Vox | Vox | Vox |
| Pourcentage de votes obtenus | 13,46 | 16,9 | 17,9 | 18,9 |
| Progression élections précédentes | 2 % | 8,80 % | 6,24 % | 9,95 % |
| Nombre de sièges obtenus | 14 | 11 | 14 | 14 |
| Progression en pourcentage | 2 | 6 | 7 | 1 |
Ces élections régionales résultent de manœuvres politiques à l’initiative de Vox pour déstabiliser les exécutifs sortants dirigés par le PP et les obliger à convoquer de nouvelles élections. Tel a été le cas en juillet 2024 à propos de la controverse sur l’accueil des migrants mineurs. Sur cette question, Vox a rompu ses liens avec le PP au sein des communautés autonomes de Valence, Aragon, Murcie, Castilla y Léon, Extremadura, mettant ainsi en minorité le PP notamment pour le vote des budgets régionaux. Elles constituent toutes des élections anticipées.
Réaction de l’actuel chef du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez
L’actuel chef du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, a démultiplié dans ce contexte les apparitions sur les réseaux sociaux et les déplacements pour soutenir les listes PSOE des communautés autonomes correspondantes. À l’occasion de tous ces déplacements, il a mis l’accent sur la bonne tenue de l’économie nationale (croissance, baisse du chômage), ainsi que sur les avancées engrangées par son gouvernement : revalorisation à diverses reprises du salaire minimum, limitation du recours aux contrats précaires, création d’un congé menstruel, égalisation de la durée des congés de maternité et de paternité, augmentation des dépenses sociales et des investissements publics, réduction du déficit budgétaire, nouvelle loi mémorielle plus importante que celle de 2007 avec suppression de tous les symboles visibles du franquisme, punition de tous les actes d’exaltation du dictateur.
Mais rien n’a suffi. Le PP et Vox ont dénoncé le fait que son maintien au pouvoir en 2023, il le devait aux nationalistes basques et catalans. La peur de la submersion migratoire et la régularisation de 500 000 immigrés clandestins ont fait le reste, notamment en Aragon. Le léger progrès en Castilla y Léon est peut-être consécutif au surenchérissement du prix des carburants à la suite de l’attaque de l’Iran par les USA et Israël. La prise de position solitaire courageuse de M. Sanchez à l’égard de cette guerre, saluée dans le monde entier, a peut-être aussi quelque part flatté l’orgueil d’une région qui se targue d’avoir fait l’unité espagnole.
L’Espagne est à nouveau comme en 1936 à la croisée des chemins
Pedro Sanchez, dans sa démarche actuelle, semble vouloir regrouper autour de lui le camp des perdants de la guerre civile, le camp de ceux qui recherchent toujours dans les fosses communes les restes de leurs proches parents exécutés, le camp de ceux qui cherchent à restaurer la mémoire perdue de ce qui se passa réellement. L’Espagne est à nouveau comme en 1936 à la croisée des chemins.
