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1982-1987 : quand le détroit d’Ormuz fut bloqué 5 ans !

Image satellite du détroit d'Ormuz. Par Jacques Descloitres, MODIS Land Rapid Response Team, NASA/GSFC — Cropped from: http://visibleearth.nasa.gov/view_rec.php?id=2363, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=29529

Alors que les tensions d’aujourd’hui autour des grandes routes maritimes font trembler les chancelleries, il est impératif de revenir sur un épisode refoulé de notre mémoire diplomatique et économique : la « guerre des pétroliers » au cœur du conflit Iran-Irak, et l’implication proprement stupéfiante de la France aux côtés de Saddam Hussein entre 1982 et 1987.

 

Cet épisode n’est pas seulement un exemple du cynisme de la realpolitik ; il est la preuve qu’un blocage prolongé du détroit d’Ormuz, loin d’être l’apocalypse annoncée, est un outil de restructuration brutale du capitalisme financier mondial, où les États-Unis, en maîtres du chaos, réorganisent les rapports de force à leur avantage exclusif.

L’État français au service du « Grand Copain Saddam » : le cynisme à l’état pur

Le contexte de l’époque est celui d’une France qui, sous la présidence de François Mitterrand, tente officiellement de maintenir un équilibre précaire entre les deux belligérants, tout en s’enfonçant en réalité dans un soutien inconditionnel à l’Irak. Après l’attentat de la rue des Rosiers en 1982, qui fit six morts dans le restaurant juif Goldenberg, le pouvoir sembla frappé d’une étrange fébrilité. L’attentat fut revendiqué par le Fatah Conseil Révolutionnaire d’Abou Nidal. Cette organisation avait son siège à Bagdad et l’ensemble de ses moyens venait des services spéciaux de Saddam Hussein. 

Mitterrand et Mauroy comprirent ce message sanglant. La réponse fut géopolitique et industrielle : la France allait armer l’Irak pour son entreprise de destruction du commerce maritime… afin d’avoir la paix dans les rues de Paris.

Dans un geste quasi inédit, la France décida trois semaines après la tuerie de la rue des Rosiers de prêter – et non de vendre, car l’avionneur Dassault ne pouvait livrer avant un an – cinq avions Super-Étendard de la Marine nationale à l’armée de l’air irakienne. Ces appareils, équipés des redoutables missiles Exocet, n’avaient qu’un objectif : couler les tankers exportant le pétrole iranien depuis l’île de Kharg. Nous étions là dans une guerre de pure piraterie d’État, financée par le contribuable français. Car, cerise sur le gâteau, Saddam Hussein, déjà en grande difficulté financière, ne payait rien !

Suivant l’expression consacrée, tout était « cofacé » : la COFACE (Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur) garantissait ces exportations pour couler les bateaux géants. Pendant ces cinq ans, exactement 463 supertankers furent ou bien touchés ou bien coulés. En somme, l’État français s’endettait pour permettre à un dictateur sanguinaire de torpiller le commerce mondial, pour arrêter la terreur à Paris en abdiquant sans gloire, et dans l’espoir chimérique d’un retour sur investissement financier qui ne viendra jamais.

Ce soutien aveugle illustre une dérive profonde : celle d’une République qui devint le prestataire de services d’un camp contre un autre, se muant en belligérant indirect dans une guerre qui ne la concernait que par ses intérêts pétroliers et ses réseaux d’influence moyen-orientaux. Pour la France, le cynisme ne paya même pas, tout fut perdu, argent et honneur.

La résilience du capitalisme : le mythe du blocage insurmontable

L’argument massue des libéraux de tous poils aujourd’hui, pour justifier toute intervention militaire dans le Golfe, est la survie de l’économie mondiale. Pourtant, entre 1982 et 1987, le détroit d’Ormuz a été quasi fermé. Nous l’avons dit, 463 navires ont été attaqués. Résultat ? Finalement, le marché international a absorbé le choc.

Cette période démontre que le capitalisme financier et énergétique possède une capacité de mutation et de digestion des crises bien supérieure à ce que prédisent les experts de plateaux télé. La restructuration s’est faite par les prix, par le détournement des flux commerciaux et surtout par un repositionnement stratégique des acteurs majeurs. Le blocage d’un passage maritime n’est jamais un arrêt de mort, c’est un accélérateur de la sélection naturelle économique.

À l’époque, cette situation a permis une reconfiguration majeure des rapports de force. Le capitalisme américain, en orchestrant la réponse militaire, a pu soumettre les besoins énergétiques de ses concurrents européens et asiatiques à sa propre protection. Le détroit d’Ormuz n’était plus seulement un passage géographique, mais un levier de pression politique.

1987 : l’intervention américaine ou la mise au pas

Il aura fallu attendre 1987 pour que les États-Unis interviennent massivement avec l’opération Earnest Will. Sous prétexte de protéger la liberté de navigation (la « re-flagging », c’est-à-dire le fait que des pétroliers koweïtiens prennent le pavillon américain), Washington mit la main sur le contrôle militaire total de la zone, en escortant les convois dans le détroit d’Ormuz. Cette intervention a directement mené à l’épuisement de l’Iran et à la fin de la guerre Iran-Irak en 1988… pratiquement un match nul entre les deux pays, après plus d’un million de morts !

Mais ne nous y trompons pas : l’objectif de Washington n’a jamais été la « paix ». Les États-Unis savent que le Proche-Orient est une zone en ébullition permanente, et c’est précisément cette ébullition qu’ils exploitent. Ils ne cherchent pas à éteindre le feu, ils « surfent » sur l’incendie. En s’imposant comme les seuls garants de la circulation pétrolière, ils ont scellé la dépendance de l’Europe et du Japon pour les décennies à suivre. La fin de la guerre Iran-Irak n’était qu’un entracte avant le prochain mouvement de pièces sur l’échiquier.

De la guerre des pétroliers à l’invasion du Koweït : l’engrenage sans fin

Le blocage d’Ormuz et le soutien démesuré à l’Irak ont produit leur propre monstre. Saddam Hussein, ruiné par huit ans de conflit et frustré par le refus de ses alliés d’hier (dont la France) d’effacer ses dettes, a cherché une sortie de secours : avec l’invasion du Koweït en 1990, il pensait saisir le coffre-fort des pétrodollars et rembourser d’un seul coup sa guerre avec l’Iran.

On voit ici la logique implacable des conséquences en cascade. Chaque manipulation stratégique, chaque livraison d’Exocet sous garantie COFACE, chaque intervention « protectrice » américaine sema les graines du conflit suivant. La guerre du Koweït ne fut que la suite logique d’une gestion cynique du détroit d’Ormuz.

Conclusion : pour une vision lucide des intérêts du capitalisme financier 

Aujourd’hui, alors que le sang coule à nouveau sur ces rivages, la leçon de 1982-1987 doit être tirée. 

Le blocage d’un détroit est une arme politique, certes, mais c’est aussi un révélateur. Souvenons-nous qu’une autre voie maritime soi-disant « indispensable », le canal de Suez, fut carrément fermé pendant huit ans entre le 5 juin 1967 et le 5 juin 1975. La coupure d’une voie maritime de première importance révèle simplement notre dépendance et notre manque de vision à long terme. L’histoire du détroit d’Ormuz nous apprend que le chaos est parfois organisé et que, dans ce jeu de dupes, ceux qui prétendent protéger la liberté de navigation sont souvent ceux qui ont le plus intérêt à ce qu’elle soit menacée.

Il est temps de sortir du cycle des « conséquences en cascades » et de bâtir une politique étrangère qui ne soit plus dictée par les intérêts de la finance internationale.

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