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Bibi le bloqueur !

Bâtiment de la Knesset à Jérusalem. Par Beny Shlevich — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1999119.

Drôle de pays, Israël ! Les élections trouvent un pays en croissance « à la chinoise » ! Après trois années de guerre sur tous les fronts, de bombardements, de mobilisation des réservistes et de tensions politiques internationales, la société israélienne continue de surprendre par sa résilience.

 

Son économie est forte et s’appuie sur la recherche et la haute technologie. Le FMI a abaissé la prévision pour la France en 2026 à 0,3 % d’augmentation du Produit Intérieur Brut… et viens de prévoir une croissance pour Israël à 3,8 %… soit 12 fois plus !

 

Mais la politique semble vivre une vie parallèle : une société qui change à grande vitesse et s’enrichit, et, au sommet, un Benyamin Netanyahou qui paraît indéracinable.

Netanyahou s’accroche aux branches !

Netanyahou, à la tête de son alliance hétéroclite de militants de la droite classique, de partisans d’extrême-droite de la pire espèce et de religieux anti-sionistes, a réussi à « sauver les meubles », malgré une perte de plus de 10 députés sur les 120 que compte la Knesset.
Car Bibi possède une qualité politique rare : il sent son électorat. Il connaît ses peurs et ses fidélités. Depuis des années, il transforme chaque crise en bataille personnelle et chaque élection en référendum sur son maintien au pouvoir. Le scrutin du 27 octobre montre à la fois l’efficacité de cette méthode et ses limites. Le Likoud demeure le premier parti ; son bloc, lui, n’a plus de majorité.

Une participation exceptionnelle

Premier fait politique : 77,9 % de participation, soit plus de 5,7 millions de votants. C’est une démonstration de vitalité démocratique. Il faut d’ailleurs manier avec prudence les comparaisons avec la France : l’inscription électorale est automatique en Israël, tandis qu’en France, une partie des citoyens reste non inscrite ou mal inscrite. En comparaison, en France, il faudrait une participation de plus de 85 % des inscrits sur les listes électorales pour arriver à 77 % de participation des Français en âge de voter. Malgré les fractures, tous les citoyens votent… y compris, cette fois-ci, les Arabes israéliens.

Le verdict des urnes

Le dépouillement achevé, la Commission électorale a publié le 30 octobre la répartition des 120 sièges de la 26ème Knesset. La transmission officielle au président Herzog est prévue le 4 novembre. Les résultats sont les suivants : Likoud de Netanyahou, 27 sièges ; Yashar ! de Gadi Eisenkot, 21 ; B’Yachad de Naftali Bennett, 12 ; Liste commune arabe, 11 ; Démocrates de Yaïr Golan, 8 ; Raam de Mansour Abbas, 8 ; Israël Beitenou d’Avigdor Lieberman, 7 ; Judaïsme unifié de la Torah, 7 ; Otzma Yehudit d’Itamar Ben Gvir, 7 ; Shass, 6 ; Sionisme religieux de Bezalel Smotrich, 6. Les autres listes restent sous le seuil électoral de 3,25 %.

Le rapport de forces est limpide et pourtant politiquement insoluble : 53 sièges pour le bloc de Netanyahou, 48 pour celui du changement, 19 pour les deux listes arabes. La majorité absolue est à 61. Bibi a perdu sa majorité sans être battu comme chef du premier parti. Eisenkot devient son principal rival, Bennett conserve une place centrale. Les partis ultraorthodoxes et d’extrême-droites restent puissants, mais ne progressent aucunement. Bref, les anciennes composantes de la majorité ne suffisent plus à reconduire la coalition sortante.

Le tournant historique du vote arabe

Voilà peut-être le fait le plus lourd de conséquences : la Liste commune et Raam réunissent 19 députés, contre 10 dans la Knesset précédente. Ce n’est pas une simple progression. C’est un tournant pour la politique israélienne. Le vote arabe cesse d’être une variable secondaire et devient l’une des clés de la majorité parlementaire. Avec ces 19 élus, le camp anti-Netanyahou pourrait théoriquement atteindre 67 sièges. Mais l’arithmétique ne fait pas une coalition : plusieurs dirigeants de l’opposition refusent de gouverner avec les partis arabes ou de dépendre de leur soutien.

Ce vote exprime une mobilisation civique, mais aussi une demande de reconnaissance et de sécurité. Les citoyens arabes dénoncent les discriminations, l’insécurité dans leurs villes, les retards d’équipement et leur exclusion des décisions nationales. Il serait trop facile de ne voir dans leur choix qu’un repli communautaire. Le danger du repli existe, certes, lorsque chaque population ne se sent représentée que par les siens. Mais la réponse républicaine ne peut être l’exclusion de près d’un cinquième de la population. Elle doit être l’égalité des droits, des devoirs et des chances, et la participation à une citoyenneté commune.

Une droite divisée par les hommes

Entre le Likoud, Bennett, Eisenkot et Lieberman, auxquels on peut ajouter l’ancien courant de Lapid, les différences sur la sécurité, l’économie de marché, la puissance militaire ou l’alliance américaine sont souvent moins grandes que la violence des affrontements ne le suggère. Les désaccords sur la justice, les institutions, la responsabilité du 7 octobre et surtout la conscription des ultraorthodoxes sont en revanche réels. Pourquoi certains porteraient-ils le poids des guerres et d’autres en seraient-ils dispensés ?

Mais le clivage dominant demeure : avec ou sans Bibi ? Ses adversaires veulent son départ ; lui entend rester. Netanyahou est devenu à la fois la force électorale centrale de son camp et l’obstacle principal à une union nationale. Il sait conserver des voix, il ne sait plus rassembler au-delà de son bloc.

La gauche a raté le coche

Les Démocrates de Yaïr Golan obtiennent huit sièges. Dans un pays où le coût du logement étrangle la jeunesse, où les prix pèsent sur les salariés et où les inégalités sont considérables, la gauche avait une occasion historique de placer la question sociale au centre de la campagne. Elle ne l’a pas saisie. Erreur majeure. Défendre l’État de droit contre les attaques du pouvoir est indispensable.

Mais cela ne suffit pas à bâtir une alternative populaire. Il fallait parler salaires, logement, école publique, hôpitaux, fiscalité, égalité devant le service militaire. Il fallait montrer comment répartir équitablement les sacrifices imposés par la guerre et les fruits de la prospérité technologique. Une gauche qui se contente de combattre Netanyahou abandonne le terrain social à ceux qui mobilisent les identités et les peurs. Pour une gauche républicaine, c’est une faute stratégique majeure.

Les absents de la campagne

La paix régionale n’a pas occupé la place qu’elle mérite. Quel avenir politique pour les Palestiniens ? Quelle sécurité durable pour les Israéliens ? Quelle normalisation avec les États arabes ? On peut contester les solutions proposées, mais on ne peut évacuer indéfiniment ces questions. La force militaire protège ; elle ne remplace pas une perspective politique.
Autre grand absent : la remise en cause de l’alignement stratégique sur Donald Trump. Les principales formations juives s’accordent sur le caractère indispensable de l’alliance américaine, même si leurs sensibilités divergent. Netanyahou en tire un avantage considérable : il peut se présenter comme l’interlocuteur privilégié de Washington. Pourquoi changer de Premier ministre, demande implicitement son camp, si la ligne internationale doit rester voisine ?

Sur ce point, la gauche a raté une occasion de se positionner en rupture avec le « parrain de Mar-a-Lago », c’est-à-dire Trump.

Personne ne veut recommencer, mais personne ne cède

C’est le paradoxe du lendemain électoral. La plupart des partis, comme une grande partie des Israéliens, ne souhaitent pas une nouvelle série d’élections sans fin. Le pays a besoin d’un budget, de réformes et de réponses sociales. Beaucoup aspirent à un cabinet d’union nationale, suffisamment large pour gouverner sans être l’otage de chaque petite formation.
Sur le papier, un rapprochement du Likoud avec Eisenkot, Bennett ou d’autres forces du centre et de la droite donnerait une majorité solide. Mais qui le dirigerait ? Netanyahou refuse de s’effacer ; ses adversaires refusent de le servir. Une coalition alternative aurait, quant à elle, besoin de surmonter le tabou de la coopération avec les partis arabes. Les deux chemins sont politiquement coûteux. Voilà pourquoi des semaines, peut-être des mois, de polémiques, de tractations et de coups de théâtre s’annoncent.

Herzog face à l’impasse

La balle est désormais dans le camp du président Isaac Herzog. Son rôle n’est pas celui d’un président de la République française : il ne choisit pas librement un gouvernement. Après avoir consulté les groupes parlementaires, il confie la tâche de former une coalition au député qui lui paraît le mieux placé pour réunir une majorité. Ce n’est pas nécessairement le chef du premier parti.

Le premier candidat dispose de 28 jours, prolongeables de 14 jours au maximum. En cas d’échec, Herzog peut charger un autre député, qui aura 28 jours sans prolongation. Si cette tentative échoue également, une dernière procédure permet à 61 députés, pendant 21 jours, de proposer un candidat qui disposera de 14 jours. Si aucun gouvernement n’émerge, de nouvelles élections doivent se tenir dans les 90 jours. L’échéance n’est donc ni immédiate ni automatique dès le premier échec.

Herzog peut encourager un compromis, mais il ne peut imposer à Bibi de partir ni aux autres de s’entendre. Et c’est bien le drame : une participation électorale exceptionnelle, un vote arabe qui bouleverse l’équilibre parlementaire, une population qui demande de la stabilité, et une classe politique prisonnière de ses interdits.

Israël n’est pas confronté à un manque de démocratie électorale. Il est confronté à une crise de sa capacité à gouverner. Bibi sait survivre politiquement. Mais combien de temps encore pourra-t-il bloquer une solution que tant d’Israéliens appellent de leurs vœux ?

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