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De Marx à l’intelligence artificielle : le « General Intellect », nouveau champ de bataille de la République sociale

Image par Pete Linforth de Pixabay.

L’intelligence artificielle n’est pas une création spontanée des géants du numérique. Elle est le produit de l’intelligence collective accumulée par l’humanité. Dès lors, la question n’est pas technique, mais politique : qui doit en être propriétaire ?

 

L’essor de l’intelligence artificielle est souvent présenté par ses propagateurs comme une révolution technologique spontanée, une rupture comparable à l’invention de la machine à vapeur ou de l’électricité. Cette comparaison est en partie juste, mais elle est incomplète… pour mieux tromper les citoyens. Car l’IA ne se contente pas de transformer les moyens de production matériels : elle s’attaque à la production même des connaissances, du langage, de la culture et de la décision politique.

En reprenant le concept de « General Intellect » élaboré par Karl Marx dans les Grundrisse, il apparaît avec clarté que l’IA constitue aujourd’hui la forme la plus aboutie, la plus condensée et la plus objectivée de l’intelligence collective humaine. Dès lors, la véritable bataille intellectuelle et militante du siècle ne consiste pas à savoir s’il faut accepter ou refuser l’IA, mais si cette puissance phénoménale doit être abandonnée à des monopoles privés ou devenir un bien commun inaliénable, placé sous le contrôle démocratique de la République sociale.

L’intelligence collective comme force productive majeure

L’histoire du mouvement ouvrier et de la République sociale est inséparable d’une interrogation politique fondamentale : à qui appartiennent les forces productives ? Au XIXe siècle, aux premières heures de la révolution industrielle, cette question centrale concernait la propriété de la terre, des manufactures, des mines et de la machinerie à vapeur. Au XXe siècle, sous l’impulsion des conquêtes démocratiques et des nationalisations stratégiques, elle s’est déplacée vers les grands réseaux industriels, les sources d’énergie, les télécommunications et les transports publics. Au XXIe siècle, sous la poussée de la numérisation du monde, elle frappe directement au cœur de la connaissance elle-même, du langage et des savoir-faire humains.

Privatisation du patrimoine intellectuel

Dans le célèbre « Fragment sur les machines », rédigé durant l’hiver 1857-1858 au sein des Grundrisse, Karl Marx formule un raisonnement fondamental. Il observe que le développement organique du capitalisme tend inéluctablement à substituer la science, la technique et l’organisation sociale du travail à l’effort manuel immédiat de l’ouvrier. Il désigne cette accumulation de savoir-faire, de technologies et d’intelligences par l’expression anglaise de General Intellect.

Il ne s’agit pas chez Marx d’une intelligence abstraite, mais bien du patrimoine intellectuel vivant, constitué et accumulé par des générations successives de chercheurs, d’ingénieurs, d’enseignants, d’artisans, d’ouvriers qualifiés, d’inventeurs anonymes et d’institutions publiques.

Plus la création de richesse réelle dépend du savoir socialement produit et de la coopération générale, plus le capitalisme cherche à s’approprier ce patrimoine intellectuel pour le transformer en propriété privée marchande.

Marx ne prophétisait pas l’existence des réseaux informatiques ou des algorithmes génératifs actuels. En revanche, il identifiait une contradiction qui est bien d’actualité : plus la création de richesse réelle dépend du savoir socialement produit et de la coopération générale, plus le capitalisme cherche à s’approprier ce patrimoine intellectuel pour le transformer en propriété privée marchande, source de rentes monopolistiques.

L’IA : l’enclosure de l’intelligence collective par le capitalisme numérique

La performance stupéfiante des modèles contemporains repose sur le pillage et l’exploitation systématique d’un patrimoine intellectuel mondial et multiséculaire.

L’avènement de l’intelligence artificielle générative et des grands modèles de langage (LLM) offre l’illustration de cette dynamique d’accaparement. Aucun algorithme, aucune architecture de réseau n’est né du seul génie individuel de quelques entrepreneurs de la Silicon Valley. La performance stupéfiante des modèles contemporains repose sur le pillage et l’exploitation systématique d’un patrimoine intellectuel mondial et multiséculaire :

Autrement dit, ces technologies carburent à la richesse accumulée pendant des décennies grâce au travail vivant de millions d’êtres humains et à l’effort financier continu des États et de leurs services publics. Les géants de la Big Tech ne créent donc pas ex nihilo cette puissance cognitive. Ils organisent méthodiquement sa captation et son extraction. Par un coup de force juridique et matériel, ils transforment un vaste commun intellectuel en un actif financier privé, cadenassé par le secret industriel, le droit des brevets, la concentration de la puissance de calcul et la mainmise sur les infrastructures physiques (data centers, câbles sous-marins, semi-conducteurs).

Nous assistons ainsi à une nouvelle phase historique de l’accumulation du capital. Après l’enclosure des terres communales en Angleterre au XVIIe siècle, après la privatisation industrielle puis le démantèlement des grands services publics à la fin du XXe siècle, voici venu le temps de l’enclosure de l’intelligence collective humaine.

Cette appropriation privée constitue une menace démocratique terrible. Celui qui contrôle les grands modèles d’IA contrôle désormais le filtrage et l’accès à l’information, les orientations de la recherche, la production culturelle, mais aussi les outils algorithmiques d’aide à la décision dans l’administration fiscale, la santé publique, le système judiciaire ou l’aménagement du territoire. La souveraineté populaire et le débat citoyen risquent de céder définitivement le pas à une gouvernance algorithmique opaque, dictée par les intérêts financiers d’une poignée d’oligopoles.

La République ne peut abandonner sa souveraineté cognitive

Face à ce défi de civilisation, la réponse de la gauche républicaine et sociale ne saurait être ni le fétichisme technologique béat ni le néo-luddisme(1)Le luddisme désigne à la fois un mouvement historique de protestation ouvrière du début du XIXe siècle en Angleterre et, par extension, toute attitude de rejet ou de résistance face aux innovations technologiques. Le terme provient de Ned Ludd (ou King Ludd), figure légendaire supposée avoir détruit un métier à tisser vers 1779. Source : https://www.philosophes.org/glossaire/luddisme/. ou le refus réactionnaire du progrès scientifique.

L’enjeu historique n’est donc nullement de détruire ou d’interdire l’IA, mais de l’instituer politiquement et de la soumettre aux principes de l’intérêt général.

Depuis Condorcet et les Lumières, la tradition républicaine a toujours vu dans le développement et la diffusion universelle des connaissances la condition sine qua non de l’émancipation citoyenne et de la liberté politique. L’enjeu historique n’est donc nullement de détruire ou d’interdire l’IA, mais de l’instituer politiquement et de la soumettre aux principes de l’intérêt général.

Tout comme l’École de la République, le réseau des bibliothèques nationales ou les grands organismes de recherche publique (CNRS, INSERM, CEA), l’intelligence artificielle doit être conçue et bâtie comme une véritable infrastructure publique de la connaissance.

Républicaniser le « General Intellect »

La question de l’intelligence artificielle ramène à la question de la propriété et du pouvoir.

Les partisans de la République sociale ont toujours affirmé que certains biens, certaines ressources et certains services sont trop vitaux pour être abandonnés au marché et à la recherche du profit à court terme. L’eau potable, l’énergie, les transports, la santé, l’éducation publique ou la monnaie relèvent par nature du domaine de la puissance publique et de l’intérêt général, parce qu’ils conditionnent l’exercice même de la citoyenneté et de l’égalité réelle.

L’intelligence artificielle est désormais entrée dans cette catégorie des biens de première nécessité, parce qu’elle concentre la part la plus stratégique de l’intelligence collective et des capacités cognitives accumulées par notre société.

Le General Intellect entrevu par Karl Marx, a cessé d’être un raisonnement politique prospectif pour devenir la réalité matérielle, industrielle et politique majeure de notre époque. La bataille de la République sociale au XXIe siècle ne consistera pas à contempler passivement cette mutation ni à la subir sous la forme d’un techno-capitalisme fasciste.

Le rôle historique de la gauche républicaine est clair : soumettre les forces économiques et technologiques à la volonté générale et à la souveraineté populaire. Bref, il faut faire de l’intelligence artificielle un bien commun institué, démocratiquement contrôlé et mis au service exclusif de l’émancipation humaine.

Notes de bas de page[+]

Notes de bas de page
1 Le luddisme désigne à la fois un mouvement historique de protestation ouvrière du début du XIXe siècle en Angleterre et, par extension, toute attitude de rejet ou de résistance face aux innovations technologiques. Le terme provient de Ned Ludd (ou King Ludd), figure légendaire supposée avoir détruit un métier à tisser vers 1779. Source : https://www.philosophes.org/glossaire/luddisme/.
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