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L’idéologie « Woke » ou un terrorisme intellectuel

À propos de l’idéologie « Woke », il s’agit de bien cerner ce phénomène relativement nouveau qui monte en influence en France et qui nous vient des États-Unis. Il est logique que cette pensée ait pris son essor aux États-Unis, où les problématiques raciales, les discriminations de toutes sortes sont beaucoup plus prégnantes qu’en France avec sa prévalence pour le républicanisme au sens noble du terme, au sens révolutionnaire de 1789. La pensée « Woke » est devenue un terme ambigu et fourre-tout. Il est employé pour dénigrer la pensée progressiste, notamment par certains républicains autour de Donald Trump. La pensée woke, d’éminemment positive humainement parlant, est devenue un repoussoir destiné à discréditer les adversaires politiques. Il est nécessaire d’analyser cette pensée sous l’angle de la laïcité et de l’universalisme.

Pourquoi lier ce sujet au principe de laïcité ?

La laïcité est un principe d’organisation de la société et non une opinion. Quelle que soit notre option spirituelle – athéisme, agnosticisme, indifférence aux religions, et ce, quelles que soient les croyances –, nous pouvons soutenir et promouvoir la laïcité. Nombre de croyants, nombre d’athées sont favorables à ce principe.

Ce principe assure la liberté de conscience et garantit la liberté de culte. Dans ce cadre, la République ne reconnaît, ne salarie, ne subventionne aucun culte. Précisons d’entrée que, si la République ne reconnaît aucun culte, cela ne signifie en aucun cas qu’elle ne les connaît pas. Ainsi, le ministère de l’Intérieur français recense environ 3 000 cultes, certains semblant particulièrement farfelus. Mais, de même que la République s’abstient de définir ce qu’est « la vie bonne », laissant cette définition à la libre appréciation de chaque individu, elle se refuse à porter un jugement de valeur sur telle ou telle croyance.

Rappelons que la laïcité n’est pas une opinion, mais la liberté d’en avoir une ; de ce fait, elle permet tous les modes de vie, toutes les cultures, à condition de respecter l’ordre public défini démocratiquement. Le wokisme, en voulant indiquer ce qu’est « la bonne pensée » ou « la mauvaise pensée », ce qu’on a le droit de dire ou ne pas dire, relève donc d’un terrorisme intellectuel.

En quoi l’idéologie « woke » dans son expression extrémiste est-elle problématique ?

À l’origine, le mot « woke » signifie être éveillé, comme l’affirme la chanteuse étatsunienne, Erykah Badu, avec le titre « I stay woke » en 2008. Bien avant, dans les années 1960, la grande figure du mouvement des droits civiques Martin Luther King, exhortait les jeunes Étatsuniens « à rester éveillés ». Encore auparavant, au XIXe siècle, sous la présidence d’Abraham Lincoln, était apparue l’expression « wide awake » ou « bien éveillé » utilisée par les anti-esclavagistes. Au commencement, le mot « woke » signifie prendre conscience des inégalités sociales, des discriminations particulières, souvent racistes, dont sont victimes les minorités.

Ainsi, aujourd’hui, une personne se définissant comme « éveillée » est consciente des oppressions qui pèsent ou s’abattent sur les femmes, les personnes lesbiennes, gay, bi et trans, les populations d’origines étrangères, etc. Cela est éminemment indispensable.

« Être éveillé », avoir conscience des discriminations supplémentaires ou particulières dont sont victimes certains individus en raison de leur origine, de leur culture, de leur confession religieuse n’est pas un problème en soi, bien au contraire. Toute promesse d’égalité doit en tenir compte pour éviter de se situer hors sol.

Cela devient problématique lorsque cette prise de conscience participe à la promotion d’une culture identitaire et victimaire, d’une justice racisée et genrée qui juge plus par l’identité de la personne que sur les actes.

Activisme woke : identité vs classes sociales

La définition la plus claire est celle proposée par Olivier Moos : « Il s’agit d’une synthèse sociale, culturelle et politique entre des militances ayant troqué classes sociales pour groupes identitaires… le wokisme est une théorie des causes expliquant les disparités de statut, pouvoir et prestige dans nos sociétés entre différents groupes et identités et une pratique pour corriger ces faits ».

Wokisme et universalisme

Monte en puissance une autre gauche bienpensante, moraliste, culpabilisatrice et bourgeoise qui s’appuie sur l’évolution des mœurs, l’écologie, le féminisme, les migrations. Cette autre gauche wokiste vampirise les combats progressistes qui prévalaient sur fond de lutte des classes sur des bases universalistes. Ce progressisme détourné en arrive même à censurer ceux qui portaient ces combats sociaux, démocratiques pour l’universalité des droits, quel que soit son ethnie, sa couleur de peau, son sexe, son genre. Les premières victimes en sont les classes populaires, le féminisme universaliste. Censé favoriser le progrès humain, le wokisme le freine.

Le wokisme interroge notre modèle républicain

Est-ce que le projet universaliste, à savoir ne reconnaître que des individus à égalité de droits et de devoirs indépendamment de leurs origines, de leurs cultures, de leurs croyances ou non-croyances, est devenu obsolète ? L’universalisme occulterait les discriminations de fait selon le genre, la « race » présumée, l’orientation sexuelle, la validité physique ou mentale. Dans le prolongement de cette liste, l’universalisme uniformiserait les personnes sur un modèle unique.

Ne soyons pas dans le déni et constatons que, malgré des progrès indéniables, l’universalisme n’a pas réussi à abolir toutes les discriminations. Nous ne pouvons que reconnaître que les discours racistes, xénophobes, les discriminations à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes en raison de leur ethnie, culture, options spirituelles athées ou religieuses invalident le triptyque universaliste et républicain : Liberté, Égalité, Fraternité.

Pour autant, faut-il jeter, comme y insiste le « mouvement woke », le bébé de l’universalisme républicain émancipateur individuellement et collectivement avec l’eau du bain ?

De nouveaux préjugés

L’entreprise de déconstruction, peut-être salutaire au départ, aboutit souvent à une reconstruction des préjugés, clichés, stéréotypes.

La pensée woke réhabilite les pires préjugés : la femme fatale des « drag queens », l’homosexuel « grande folle », le noir « fantaisiste », la musulmane forcément « voilée », le blanc forcément « exploiteur et héritier des exactions coloniales », le retour du concept non scientifique des « races ». Tout cela est fallacieusement qualifié de progressisme.

Le décolonialisme

La lutte contre le colonialisme, pour l’indépendance des peuples colonisés fut nécessaire et émancipatrice. Celle-ci s’est transformée en décolonialisme condamnant l’eurocentrisme supposé d’office « dominateur et destructeur », accusant la civilisation occidentale ou « blanche » d’être responsable de l’esclavagisme, du colonialisme, du racisme. Pourtant, nombreux sont les « blancs », de Jean Jaurès à Georges Clémenceau en passant par Ferdinand Buisson, qui ont condamné l’aventure coloniale. De plus, l’esclavage, dans l’histoire de l’humanité, est autant le fait de l’Europe que des sociétés musulmanes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Ce dernier fait est occulté par les activistes « woke ».

Rupture avec l’universalisme des humanités

Cette rupture participe de la confusion entretenue par le wokisme entre vérité et croyance, objectif et subjectif, masculin et féminin, humanité et animalité, haute et basse culture. Tout cela serait à jeter à la poubelle sous prétexte que le langage élaboré (composé de plusieurs dizaines de milliers de mots) ou haute culture serait un instrument de domination des élites, de la bourgeoisie sur les travailleurs, les minorités. C’est bien l’inverse qui est fondé. La déculturation de masse est le levier essentiel pour manipuler les classes populaires. La conscience d’une haute culture et d’une basse culture doit pousser la République à créer les conditions de l’accès de tous et toutes, y compris les membres des classes populaires, à une culture universelle de haut niveau, seule à même de réaliser la promesse d’égalité de la République héritière des Lumières. Bref, la Lumière pour tous, pas que pour une élite. Autrement dit, des citoyens philosophes, pas seulement une élite intellectuelle.

Des phobies à foison et des oublis révélateurs d’un parti pris « woke »

Homophobie, lesbophobie, biphobie, transphobie, acephobie, sérophobie… A priori, les « phobies » servent à désigner de véritables agressions et discriminations. Dans la pensée « wokiste », ces mots sont prétextes à traquer tout ce qui pourrait être interprété comme une volonté de manifester son appartenance de manière péremptoire à la « norme ». Cela devient délicat de s’exprimer, car il faut constamment être attentif à ne pas offenser, stigmatiser, ostraciser. Le procès d’intention nous attend au tournant. Les minorités ou groupes supposés tels sont prompts à se sentir opprimés, même si ce n’est pas le cas.

Sont oubliés

La haine des personnes persuadées que les dieux sont des fictions crées par l’être humain ou athéophobie, la détestation des partisans de la laïcité qui sont de gauche et de droite, historiquement de gauche, tenant de l’État de droit politique et social (accusés à tort d’islamophobie) ou laïcophobie.

La notion de race invalidée par la science, mais remise au goût du jour « woke »

La race fait son retour sous une forme subtile en tant que représentation ou ressenti en rapport avec les discriminations réelles. Une dérive fait penser que le droit serait un instrument de domination des blancs majoritaires et qu’il faudrait intégrer les revendications des minorités. C’est tout à l’opposé de Nelson Mandela, qui ne voulait pas pour les Noirs des droits différents, mais le droit à l’indifférence. Pour les « wokes », exit l’égalité devant la loi, qui serait une mystification.

Wokisme et extrême droite : des ennemis indissociables

Aux dérives et délires wokes répond une surenchère réactionnaire. Nous assistons à une escalade terrifiante, à une sorte de terrorisme intellectuel. Les deux mouvements s’épaulent pour restaurer le concept de race expurgé des fausses affirmations pseudos scientifiques des théories racistes des XIXe et XXe siècles. La race n’est plus une pseudoréalité biologique, mais une construction sociale qui permet de mettre en exergue et d’analyser les injustices et les discriminations. Ainsi, peut apparaître comme discriminatoire une mesure a priori égalitaire, mais dont les effets sont inégalement répartis dans la population.  

Le suprémacisme blanc vs le féminisme identitaire

Le néoféminisme identitaire et communautariste et le néovirilisme se combattent à front renversé. Les excès de #MeToo nourrissent le suprémacisme blanc raciste, masculiniste. Le féminisme universaliste des années 1960-1970 a obtenu des progrès sur le plan de l’égalité, qui est loin d’être parfaite, notamment dans le partage des tâches domestiques, et n’engageait pas une guerre des sexes antimâle. Ce féminisme visait l’égalité sans dénigrer le mâle, mais en organisant son combat avec les hommes, selon le mot du poète. Autrement dit, combat féministe, combat pour les droits des êtres humains, combat social, mêmes combats. Avec les féministes « woke », on en arrive à une sorte de guerre des sexes, de repli identitaire sexiste mortifère pour la République : des hommes suivent leur propre voie et prônent un retrait volontaire des relations avec les femmes et, à l’inverse, des femmes suivent leur propre voie et prônent un retrait volontaire des relations avec les hommes.

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