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En Équateur, le libéralisme vacille

Participation : 81  %

Résultats :

Malgré la pandémie, les élections présidentielles et législatives se sont tenues à la date initialement programmée, avec une forte participation de 81 %. C’est comme prévu le candidat Andres Arauz qui arrive en tête, avec une avance confortable, de plus de 10 points ; mais il n’a pas atteint 40 % des voix, et n’est donc pas élu au premier tour, comme le veut la loi. Si la première position d’Andres Arauz n’est pas une surprise, deux des trois candidats qui le suivent, eux, l’ont bel et bien créée. Tous les instituts de sondages prévoyaient que Guillermo Lasso serait présent au second tour, bien que Yaku Perez ait surpris, pendant la campagne, par la dynamique qu’il entrainait avec lui. Et personne n’avait vu « venir » Javier Hervas, qui avec 16,01  % des suffrages, surgit sur le-devant de la scène.

Guillermo Lasso fait figure de vieux briscard à côté de toutes ces nouvelles têtes qui émergent de ce scrutin avec des messages bien contradictoires… Pour analyser ces premiers résultats, et se projeter sur le second tour, il convient de replonger dans ce qui s’est passé en Equateur à l’arrivée de Rafael Correa à la présidence en 2006, puis lors des précédentes élections de 2017 avec son remplacement par un homme de confiance, Lenin Moreno, et la liberté qu’a pris ce dernier avec les engagements du parti « Allianza pais » (retour vers une coopération avec les Etats-Unis, persécutions de ses ex amis) ; le rappel de ce qui a eu lieu depuis 2006 est essentiel pour comprendre le présent d’un pays, plus que jamais écartelé entre la soumission au FMI et le désir d’un retour aux années Correa…

Bref retour en arrière

Période Rafael Correa : l’Équateur (18 millions d’habitants) a voté le 7 février pour élire un nouveau président de la République et une nouvelle assemblée (137 députés). Ces élections se déroulent alors que d’autres élections importantes viennent d’avoir lieu dans la région, où les résultats des uns peuvent toujours influer sur les résultats des autres. L’Équateur fait en effet partie de ces pays, comme le Venezuela de Hugo Chavez, l’Argentine de Nestor Kirchner, l’Uruguay de Tabare Vasquez et la Bolivie d’Evo Morales, qui ont porté de 2007 à 2017 un projet commun d’intégration et refusé le modèle économique que voulaient imposer les États-Unis, avec l’omniprésence du FMI. Le porteur de ce projet commun en Équateur, c’est bien évidemment Rafael Correa et son parti (Alianza pais). Élu à la présidence en novembre 2006, Correa a ensuite fait élire par referendum une assemblée constituante chargée d’écrire une nouvelle constitution (projet approuvé par 64 % des Equatoriens), avant que d’être à nouveau brillamment élu en 2009 dès le premier tour avec 52 % des voix.

La nouvelle constitution tourne le dos au néolibéralisme et place l’Etat au centre des décisions dans les domaines de l’énergie, de l’eau ou des télécommunications. Sur le plan régional, Rafael Correa rejoint le groupe des « bâtisseurs » d’une société plus juste et plus proche des citoyens, le groupe de ceux que les médias préfèrent appeler les « radicaux ». Le nouveau président équatorien se rapproche ainsi des pays qui rompent avec les États-Unis et mettent la barre à gauche ; il refuse aux Américains la prorogation de leur base Manta et demande le départ de 50 militaires présents dans leur ambassade. En 2012, il accueille Julian Assange lorsqu’il se réfugie à l’ambassade équatorienne à Londres : pas de quoi plaire aux « maîtres du monde », même sous la présidence d’Obama. Pendant cette période, Lenin Moreno accompagne Rafael Correa : il est son vice-président jusqu’en 2013, au moment où Rafael Correa est réélu, une fois encore, avec 57 % contre le banquier Guillermo Lasso (22 %).

Période Lenin Moreno : à la fin de son second mandat, en 2017, Rafael Correa impose la candidature de son ex-vice-président Lenin Moreno. Celui qui, de 2013 à 2017, a officié à l’ONU comme envoyé spécial sur le handicap et l’accessibilité, devient donc candidat à la présidence de la république pour le parti qu’a créé Correa, Alianza Pais, mais contre la volonté de la majorité de ses membres. Moreno l’emporte au second tour à 52 % contre Guillermo Lasso, toujours lui (48%).

On pourrait croire à une continuité, et d’ailleurs la plupart des médias s’y laissent prendre. Mais il s’agit là d’un tournant, ou plutôt d’un virage à 180 degrés. En très peu de temps, Lenin Moreno rompt avec Correa, tourne le dos aux programmes pour lequel il a été élu, et regarde sans sourciller vers les Etats-Unis, renouant avec les us et coutumes équatoriennes d’avant Correa. Beaucoup crient à la trahison, beaucoup s’offusquent, et peu comprennent ce qui pourtant semble couler de source. En 2006, lorsque Correa a choisi Lenin Moreno comme vice-président, on savait bien qu’il venait du monde des affaires. Il ne s’en cachait pas, animait d’ailleurs un programme dans les médias et jouissait grâce à cela d’une certaine notoriété. Il représentait donc un atout pour Correa, même s’il ne partageait pas ses valeurs. Lenin Moreno n’avait en effet aucune proximité ni politique, ni idéologique avec le mouvement de Correa, il n’en était même pas adhérent.

Devenu président, Moreno fait du Moreno, ce que Correa n’avait sans doute pas prévu, et se démarque du programme qui pourtant l’a porté au pouvoir. Il persécute ses ex-collègues, nomme ses amis aux postes clés de l’administration ou des organes électoraux. En 2018, il organise un referendum pour changer la constitution, et notamment empêcher Correa de se représenter aux présidentielles. Au niveau économique, un seul exemple suffit pour comprendre son positionnement : il réduit de 50 % les impôts sur les tarifs d’électricité pour les sociétés et augmente de 17 % celle des particuliers, tout en privatisant les services publics.

Il est en fait plus proche d’un Macri, son homologue argentin, que d’un Maduro ou d’un Morales. En 2019, une révolte éclate contre lui (11 morts, des centaines de blessés et de personnes emprisonnées) après l’annonce de plusieurs mesures dont il a le secret :

– Réduction de 20  % des salaires des contractuels dans le secteur public.

– Suppression de 15 des 30 jours de congés payés annuels des fonctionnaires.

– Obligation de travailler un jour par mois sans rémunération.

– Augmentation du prix du carburant de près de 125  %.

Le sera-t-il pour la suite s’il devait répondre devant la justice de son pays à d’éventuelles accusations ? Peut-être a-t-il évoqué cette question auprès des nouveaux locataires de la Maison blanche qu’il a rencontrés lors d’un voyage programmé à Washington à cette fin tout juste deux semaines avant l’élection du 7 février ?

Moreno s’en va. Il laisse un pays qui n’a plus rien à voir avec celui dont il a hérité il y a quatre ans. Il a obtenu des milliards du FMI, des milliards dont on se demande bien ce qu’il en a fait, tant les Equatoriens se sont trouvés dépourvus pour lutter contre la pandémie qui les a durement touchés. Moreno a rempli son contrat : il a trahi ses électeurs mais ramené pour quatre ans l’Équateur sous influence américaine. L’élection du 7 février devait arbitrer : soit la continuité avec le FMI et le protectorat américain soit un changement de cap.

Les candidats aux élections 2021

Malgré les difficultés que traverse actuellement le pays pour mener à bien une élection en temps de pandémie, les candidats à la présidence de la République étaient nombreux : seize, dont une femme (qui représente justement « Alianza Pais », le parti grâce auquel Lenin Moreno avait été élu, ce dernier ne soutenant aucun candidat). Trois d’entre eux étaient en tête des enquêtes d’opinion pendant la campagne et se retrouvent également en tête au premier tour :

Andres Arauz Gakarza, du parti UNE (union pour l’espérance) : à 35 ans, cet économiste, poulain de Rafael Correa, a occupé plusieurs fonctions à des postes importants à la Banque centrale d’Equateur et dans divers ministères. Pendant la présidence de Rafael Correa, il a d’abord été nommé ministre de coordination de la connaissance et du talent humain (en 2015) puis ministre de la culture (en 2017).

Guillermo Lasso, du parti CREO (créer des opportunités), candidat de la droite : ce banquier de profession de 64 ans briguait pour la troisième fois la présidence de la République. Nommé gouverneur de la province de Guayaquil (1998-1999) par le président en exercice à ce moment-là (Mahuad), il est devenu ministre de l’économie en 1999, l’année de la crise financière, mais n’a occupé le poste qu’un mois. Homme de droite, il représente la classe politique ancienne (d’avant l’arrivée de Rafael Correa). Il n’a guère varié dans son discours, demeure en opposition frontale avec la politique menée par Rafael Correa et ses alliés de la région de 2007 à 2017.

Yaku Pérez, de l’organisation PACHAKUTIK : 51 ans, issu du mouvement indigène, président d’organisations régionales représentant les Indiens d’Amazonie, soutenu par les écologistes, il s’est fait connaitre comme défenseur du droit à l’eau et contre l’exploitation minière. C’était un opposant à Rafael Correa sur ses questions. Les révoltes de 2019 contre la politique économique menée Moreno n’ont fait qu’amplifier sa notoriété. Il est appuyé par les écologistes et les ONG, prétend qu’il n’est ni de gauche ni de droite. Son programme, très mince, ne permet pas de savoir ce qu’il ferait s’il était élu.

Javier Hervas, du parti Gauche démocratique : 48 ans, ingénieur, dirigeant d’entreprise et tout nouveau en politique, il se présentait sous l’étiquette Gauche démocratique (centre gauche). A l’écouter, il ne se serait présenté que poussé par des amis avec lesquels il pratique un sport. Si lui est un nouveau venu, son parti, la Gauche démocratique participe à la vie politique de l’Equateur depuis des longues années. Hervas se veut aussi un opposant au « Corréisme » qu’il définit comme « populiste et corrompu ».

Analyse des résultats

Une chose est sûre : avec 81 % de participation, en pleine pandémie, dans un pays qui a beaucoup souffert et souffre encore du COVID et d’une situation économique et sociale difficile, les Equatoriens ont donné une leçon de courage démocratique à bien d’autres pays. Ils ont fait preuve de patience, attendant des heures pour pouvoir voter : tous les observateurs internationaux ont rendu compte des longues files aux abords des bureaux de vote, lesquelles ont provoqué la colère des candidats principaux, qui y ont vu la volonté du CNE (conseil national électoral) de décourager les électeurs.

Le scrutin a pourtant bien eu lieu dimanche, et à 18 heures, après la fermeture des bureaux, une seule chose était sure : il y aura un deuxième tour, dont on connait au moins l’un des candidats : Andres Arauz. Mais on ne sait pas pour l’instant qui de Yaku Perez ou de Guillermo lasso l’affrontera.

Il est évident que la stratégie électorale des deux principaux candidats a échoué : Guillermo Lasso pour la droite et Andres Arauz pour la gauche se sont évertués à se combattre sans se préoccuper des autres candidats, notamment de Yaku Perez et de Javier Hervas. Arauz était crédité dans les sondages avant le scrutin de 6 points de plus que son résultat de dimanche, et Lasso d’au moins trois points de plus.

Deux scénarios sont désormais possibles : un second tour Arauz-Lasso, le plus limpide avec un affrontement gauche/droite classique ; ou bien un second tour Arauz-Perez, dont le résultat sera plus difficile à pronostiquer. Sans compter que si Perez est déclaré vainqueur, Lasso risque de demander de recompter les voix étant donné le faible écart qui le distancie de Perez.

Une confrontation Arauz-Perez sera très ouverte quant au résultat final. N’oublions pas qu’en Equateur, un fort mouvement indigène existe. Autonome, il ne dépend d’aucun parti. Il faudra compter avec lui pour ce second tour, quel que soit le scénario.

Second tour le 11 avril.

A SUIVRE

 

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