Site icon ReSPUBLICA

La Commune de 1871 – 3ème épisode

Séance à l'Hôtel de ville, par Henri-Alfred Darjou.

Voici la suite de la relation de ce moment majeur que fut la Commune insurrectionnelle pour la République. Au-delà de la violence de la répression, ce qui a marqué dans l’expérience de la Commune, c’est l’approfondissement de l’idée républicaine des conquis sociaux, de la séparation de l’État et des églises, de l’école publique, gratuite et laïque…

 

Les deux premiers articles sont à retrouver respectivement ici et là.

Des idées novatrices inspirantes

Compte tenu de sa brève durée d’existence, les mesures instaurées par la Gouvernement de la Commune de Paris n’ont pu être appliquées. Mais elles ne sont pas anodines, notamment en matière sociale, en matière de séparation des Églises et de l’État et d’instauration de la laïcité, en matière de création d’une école laïque, gratuite et obligatoire, en matière d’émancipation des femmes, en matière de reconnaissance des étrangers comme citoyens à part entière, en matière de diffusion de la culture à tous, en matière d’élaboration d’un droit du travail, en matière de mise en place d’une sécurité sociale avant la lettre, etc. Les mesures envisagées par la Commune sont d’une exceptionnelle modernité. Elles seront reprises par la suite sous la 3ème République naissante, puis par le Front populaire, ensuite par le Conseil national de la Résistance.

Mais là où la Commune a le plus approfondi le concept républicain réside dans les formes de gestion politique originales qu’elle a mises en œuvre. Ces formes de gestion politique originales sont :

Elles constituent un tout idéologique qui a fortement imprégné l’imaginaire, l’enthousiasme et la combativité des Communards.

Passons-les en revue :

La Commune : cette forme de gestion politique renvoie à la Commune insurrectionnelle mise en place à Paris le 10 août 1792, jour de la chute de la monarchie. Cette Commune insurrectionnelle détint le pouvoir jusqu’à l’élection de la Convention. Elle fut dissoute en 1795 lors de la chute de Robespierre et de la République montagnarde. L’idée d’une organisation communale, unique détentrice de la souveraineté au détriment du pouvoir central, circule à nouveau dans les années 1860 dans les milieux socialistes et communistes. La Commune est l’espace essentiel et exclusif d’expression de la souveraineté.

La démocratie directe : cette forme de gestion politique part de l’idée que la démocratie représentative n’est pas la vraie démocratie. Pour être réelle, la démocratie doit être directe et non représentative. On retrouve cette idée dès 1762 dans le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau. Elle s’est posée concrètement lors de la Révolution française, sans trouver vraiment de réponse définitive.

Selon Rousseau, la société juste doit être gouvernée par tous. Le peuple est le seul détenteur de la souveraineté, c’est-à-dire le seul dépositaire de la capacité légale et légitime de poser des règles de droit, à savoir de légiférer. Cette souveraineté ne peut se déléguer. Le Gouvernement ne peut être que le « Commissaire du peuple ». En 1871, on dit « commis » ou « mandataire » comme sous la Révolution.

Souveraineté du peuple et autonomie communale

Pour les Communards, une République démocratique exige l’intervention directe des citoyens. Les mandataires, issus du peuple, choisis par lui sur un programme et un mandat impératif, sont élus pour un temps limité et sont révocables en permanence.

Or, pour être réalisable, cette « vraie démocratie » (la démocratie directe) ne peut exister, selon Rousseau, que dans un État territorialement restreint, ce qui n’est pas le cas de la plupart des pays modernes. La question a été débattue longuement pendant la Révolution. Le débat va se poursuivre ultérieurement, notamment lors des insurrections parisiennes de 1830, 1848 et 1871.

La Commune posera la question dans un texte rédigé le 19 avril 1871 et publié au Journal Officiel du 20 avril, réclamant que : « L’autonomie absolue de la commune soit étendue à toutes les localités de France, assurant à chacune l’intégralité de ses droits et à tous Français le plein exercice de ses facultés et de ses aptitudes comme homme, comme citoyen et comme travailleur ».

Cette autonomie est la condition sine qua non pour pouvoir opérer les réformes administratives et économiques réclamées par la population, et permettre ainsi le développement et la propagation de l’instruction, de la production, de l’échange, du crédit et l’universalisation du pouvoir et de la propriété.

La démocratie directe voulue par la Commune institue un fonctionnement du bas vers le haut, et non comme dans les démocraties représentatives, telles que nous les connaissons, du haut vers le bas. Elle évite toute confiscation du pouvoir par une élite. Le pouvoir reste au peuple. Cette revendication était déjà présente lors de la révolution de 1848.

Un fédéralisme compatible avec l’unité de la nation

Le fédéralisme : cette organisation particulière de la démocratie et du pouvoir fortement teintée d’autonomie ne détruit pas la nation, puisqu’est prévue une association entre les diverses communes souveraines composant le pays. Cette association intercommunale procède du fédéralisme proudhonien. Le fédéralisme proudhonien est un fédéralisme largement teinté de mutualisme.

Pour les Communards, le fédéralisme tel que théorisé par Proudhon n’était pas cantonné au seul fonctionnement institutionnel. Il devait s’appliquer à toutes les activités humaines. C’est ainsi que des corporations de métiers se fédérèrent, telle la fédération des artistes présidée par Gustave Courbet. Nous avons aussi l’exemple de la Garde nationale à Paris, qui créa entre les bataillons des différents arrondissements une Fédération.

Commune-Démocratie directe-Fédéralisme et République universelle

La synthèse de ces 3 items – La Commune, la démocratie directe et le fédéralisme – auxquels il faut ajouter l’exercice du pouvoir du bas vers le haut, était censée résoudre la question de l’exercice de la souveraineté par le peuple et pour le peuple en évitant le risque de sa confiscation par les élites.

À ces 3 items, il est indispensable d’en rajouter un quatrième. Ce quatrième item, c’est celui de la République universelle.

L’idée de République universelle est née dans les années 1790 dans l’esprit d’un conventionnel d’origine étrangère, Anarcharsis Cloots. Cette idée avait pour finalité de résoudre la tension entre deux concepts :

Cette tension entre ces deux concepts est une controverse qui appartient à la culture des Lumières du 18ème siècle.

La question était de savoir si le fait de reconnaître à chaque être humain des droits naturels (émanant de la nature et préexistant à toutes lois) pouvait amener à considérer qu’un même État pouvait s’étendre à l’ensemble de l’Humanité. C’était le principe d’un État dilatant ses limites et s’étendant à tout l’univers.

Lors de la période révolutionnaire française – période qui, pour certains, ouvrait l’ère de la Raison et de la paix universelle – l’idée que la Nation française pouvait s’étendre au monde entier fit son chemin. En tout état de cause, quand la France révolutionnaire en guerre contre l’Europe coalisée conquit des pays, la question se posa de savoir si ces nouveaux territoires allaient être incorporés ou non à la France. Finalement le Directoire préféra la non incorporation et créa ce que l’on a appelé les Républiques sœurs.

Au 19ème siècle, lors de la révolution de 1848 – révolution qui partit de France s’étendit à toute l’Europe –, l’idée ressurgit. On en conserve des traces dans des estampes, affiches conservées notamment au musée Paul Eluard de Saint-Denis (93).

La Commune de Paris reprit l’idée – la République universelle était dans les slogans – mais, compte tenu de l’ampleur de la tâche à accomplir sur le moment, beaucoup de Communards estimèrent qu’il fallait d’abord réaliser leur projet républicain en France avant de réaliser la République universelle.

La Commune, c’est enfin gouverner au ras du sol

En effet, s’il y eut une direction centrale de la Commune d’abord animée par le Comité central républicain, puis par le Comité central de la Fédération de la Garde nationale, puis enfin (après le 28 mars 1871) par un Conseil de la Commune, ce qui frappe, c’est la mise en place d’une gestion au quotidien et décentralisée au niveau des quartiers : dans les rues, dans les ateliers, dans les divers comités en activité, dans les bataillons de la Garde nationale.

Cette gestion au quotidien, au ras du sol, indépendamment de la direction politique de la Commune à partir de l’Hôtel de Ville de Paris, siège du Gouvernement de la commune, est un des traits saillants de cet épisode.

Les archives rappellent que Paris est une ville en guerre depuis bientôt un an. C’est une ville qui a connu des privations et des traumatismes. Le bruit des combats, la situation aux remparts, les actions des Gardes nationaux, la nécessité de trouver de quoi s’alimenter et alimenter sa famille occupent tous les esprits. La question de la survie dans un espace de plus d’un million d’habitants s’impose. Les Parisiennes et les Parisiens se sont donc emparés des anciennes fonctions administratives. Des attestations d’identité ou de résidences sont dressées. Des municipalités d’arrondissement tâchent de répondre aux besoins urgents des populations.

Face au conflit, des hôpitaux de fortune sont installés dans les bâtiments laissés vides. Des quêtes et des souscriptions sont organisées pour les blessés et les familles des tués. Des formes de solidarité apparaissent, qui ne relèvent pas d’un engagement pour la Commune.

La parole aussi se libère. Critiques, projets, espoirs des Parisiens s’expriment de manière inédite. La multiplication des titres de presse, des placards, des affiches, en témoigne. Ces témoignages sont ceux de la mémoire. La mémoire des révolutions passées et de leurs promesses jugées inaccomplies.

Les clubs sont aussi un autre lieu de libération de la parole. Les participants y discutent tour à tour de la guerre, de la fin de la misère, de l’harmonie espérée ou du souvenir de la répression du soulèvement de juin 1848 et du coup d’État de 1851.

Ce sont de petites républiques de proximité qui se mettent en place un peu partout. Ce sont des moments de parenthèses, émaillés de discordes et d’oppositions plus ou moins violentes entre individus, mais traversés néanmoins par d’impressionnantes solidarités et beaucoup de fraternité dans l’adversité.

C’est cette nostalgie qui surgit dans les têtes lorsqu’on évoque la Commune. C’est le temps de cerises qui meurt et renait régulièrement de ses cendres. C’est un mythe populaire qui se réactive dès qu’un évènement brise la monotonie du quotidien et l’ordre établi. On parle alors de Printemps.


Sources des trois articles 

  1. Collections de L’Histoire n° 90 : La Commune – le grand rêve de la démocratie directe ;
  2. La guerre civile en France de Karl Marx ;
  3. Divers opuscules de l’association des amis de la Commune de 1871 ;
  4. L’idée de République universelle au 18e siècle de Christian Bruschi professeur émérite d’histoire du droit et des institutions à Aix-Marseille université ;
  5. La Commune et la démocratie : relevé de la conférence faîte au Petit Palais à Paris le 13 mai 2011 dans le cadre « La Commune de 1871, une histoire vivante.
Quitter la version mobile