Le capitalisme est entré dans une crise structurelle globale du capital
Mais contrairement à la réalité qu’a connue Lénine, nous sommes entrés dans une crise structurelle globale du capitalisme, comme l’a noté John Bellamy Foster, l’actuel directeur du Monthly Review(1)The Global Structural Crisis of Capital – Monthly Review., reprenant la thèse d’Istvan Mézarios(2)Dans la troisième édition de sa Théorie marxiste de l’aliénation et dans Au-delà du capital.. Cette crise structurelle est aujourd’hui universelle, globale, étendue et continue. Elle est donc devenue systémique. L’important pour les impérialistes est de contrôler les matières premières, les débouchés commerciaux, les positions stratégiques, les chaînes de valeur. Et ces rivalités peuvent entraîner des guerres, comme ce fut le cas au 20e siècle.
Simplement, la plupart des guerres actuelles, contrairement aux faux discours des médias dominants, sont directement ou indirectement liées aux conflits inter-impérialistes mondiaux : par exemple, la guerre d’Ukraine est plus qu’une guerre entre la Russie et l’Ukraine, comme, d’ailleurs, les nombreuses guerres d’Afrique et d’Asie.
Le débat Jean Jaurès-Rosa Luxemburg
Ce débat est intéressant, même si, un siècle plus tard, les conditions de la guerre ne sont pas les mêmes. Il est amené à devenir, sous des conditions différentes, un débat d’avenir, étant donné que les extrêmes centres européens ont engagé des augmentations fortes des budgets des armées. Voici les principaux points de divergence.
Jean Jaurès
Pour Jean Jaurès, l’armée pouvait être profondément réformée. Il défend, dans L’armée nouvelle, une armée de citoyens, des contingents populaires remplaçant progressivement l’armée permanente, une armée principalement défensive, un contrôle démocratique de l’institution militaire. Il défendait l’idée qu’une République suffisamment démocratique rendrait plus difficile une guerre d’agression. Jean Jaurès souhaite concilier son internationalisme avec un esprit de défense nationale. Il estime que la réforme de l’armée participe d’une politique générale de paix. Il affirme que les réformes démocratiques de l’armée, le droit international, les arbitrages d’un vrai monde multipolaire, le contrôle démocratique des armées participent à la recherche de la paix
Rosa Luxemburg
Rosa Luxemburg, dans plusieurs articles, défend l’idée que Jean Jaurès sous-estime la nature de l’État bourgeois et que l’armée ne peut pas être transformée en instrument du peuple par de simples réformes. Elle estime que, dans une période impérialiste, le patriotisme est presque toujours utilisé pour entraîner les travailleurs dans une guerre qui sert les intérêts des classes dirigeantes. Elle considère que la guerre est une conséquence directe du développement du capitalisme.
Rosa Luxemburg insiste davantage sur la lutte des classes, sur la mobilisation indépendante de classe, sur l’action révolutionnaire des travailleurs et sur la solidarité internationale des travailleurs. Elle reproche à Jean Jaurès de croire que l’on peut humaniser progressivement l’État bourgeois et son armée alors que, selon elle, il faut œuvrer à une transformation révolutionnaire de la société. Néanmoins, Rosa Luxemburg admire l’engagement constant de Jean Jaurès pour la paix, son combat contre le chauvinisme, son internationalisme, sa défense des travailleurs.
Jean Jaurès sera assassiné le 31 juillet 1914 par un terroriste français chauvin d’extrême droite. La direction du Parti socialiste trahit Jean Jaurès dans les jours qui suivent. L’assassin de Jean Jaurès est acquitté en 1919 au nom de l’union sacrée de la guerre. Il sera exécuté par des militants anarchistes lors de la guerre d’Espagne. Cette controverse demeure l’une des plus importantes de l’histoire de la pensée de gauche sur les rapports entre démocratie, État, armée et guerre. Voilà pourquoi nous estimons qu’aujourd’hui, au 21e siècle, les militants d’une République sociale doivent réaliser des ruptures s’ils veulent pousser cette République sociale jusqu’au bout !
Sortir du piège du campisme en évitant de se ranger derrière un camp plutôt qu’un autre
Revenant sur cette question essentielle, Benjamin Bürbaumer(3)https://solidarites.ch/journal/465-2/limperialisme-de-notre-temps/. part de la définition de Rosa Luxembourg, qui définit l’impérialisme comme « l’expression politique du processus de l’accumulation capitaliste se manifestant par la concurrence entre les capitalismes nationaux »(4)Pour un lien complémentaire des thèses de Rosa Luxemburg, voir Vous avez cherché Dans quelle crise sommes-nous – ReSPUBLICA et plus particulièrement Dans quelle crise sommes-nous ? n° 14 – ReSPUBLICA..
Cette formule est encore plus vraie aujourd’hui, car toutes les grandes multinationales se rangent derrière un pays impérialiste pour bénéficier d’une défense juridique et politique, voire militaire. Benjamin Bürbaumer montre que « la guerre n’est pas qu’une affaire de gigantesques machines de guerres et d’états-majors. Le mouvement ouvrier et la société civile plus largement disposent d’une prise sur le phénomène. » Puis, il analyse les diverses conceptions de l’impérialisme chez « les intellectuels de gauche ». Il évoque la nécessité de globaliser la réflexion et de ne pas en rester à soutenir un campisme(5)Le campisme désigne une vision du monde où l’on choisit systématiquement un camp dans les conflits internationaux, souvent au détriment de l’analyse critique et de la complexité des situations..
Aujourd’hui, les différentes gauches penchent vers un campisme ou l’autre. C’est une erreur fondamentale, car l’histoire montre que, sans le CNR, la France serait devenue directement une colonie étasunienne avec l’AMGOT. Dans le cas de la guerre en Ukraine actuelle, par exemple, cela n’efface aucunement l’impératif d’une dénonciation spécifique de l’agression russe – car la question de l’agression compte évidemment –, mais permet de comprendre que l’Union européenne porte également une responsabilité dans le conflit.
Distinguer les causes objectives (les faits) des raisons subjectives (interprétations)
Derrière ces observations de Luxemburg se cache, de fait, ce que Henri Lefebvre a plus tard formalisé, en s’appuyant sur la théorie politique de Lénine, comme une distinction entre cause et raison. Les causes sont objectives et aveugles tandis que les raisons relèvent de l’action consciente. Autrement dit, Luxemburg nous invite à sortir du focus exclusif sur les raisons de la conflictualité internationale – qui est au cœur de la représentation libérale des guerres – pour également prendre en compte les dynamiques d’économie politique, qui se situent hors de l’autoreprésentation ou de la conscience claire des décideurs politiques. Une implication pratique de ces considérations consiste à prendre conscience que l’immense remilitarisation des pays européens n’a rien de défensif.
Comprendre le déclin géopolitique des États-Unis
Dans cette nouvelle configuration, il faut comprendre le déclin géopolitique étasunien(6)https://tomdispatch.com/after-america/ traduit par nos amis du site « Les crises » : Le déclin mondial des États-Unis : causes et conséquences.. L’historien Alfred McCoy fait le parallèle avec la chute des empires précédents, comme celui de la Grande-Bretagne à partir d’une analyse de 1942 du Times de Londres.
Sans une théorie de l’impérialisme, toute victoire de la gauche est illusoire.
Notes de bas de page
| ↑1 | The Global Structural Crisis of Capital – Monthly Review. |
|---|---|
| ↑2 | Dans la troisième édition de sa Théorie marxiste de l’aliénation et dans Au-delà du capital. |
| ↑3 | https://solidarites.ch/journal/465-2/limperialisme-de-notre-temps/. |
| ↑4 | Pour un lien complémentaire des thèses de Rosa Luxemburg, voir Vous avez cherché Dans quelle crise sommes-nous – ReSPUBLICA et plus particulièrement Dans quelle crise sommes-nous ? n° 14 – ReSPUBLICA. |
| ↑5 | Le campisme désigne une vision du monde où l’on choisit systématiquement un camp dans les conflits internationaux, souvent au détriment de l’analyse critique et de la complexité des situations. |
| ↑6 | https://tomdispatch.com/after-america/ traduit par nos amis du site « Les crises » : Le déclin mondial des États-Unis : causes et conséquences. |
