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L’affaire des frontières : entre théâtre sécuritaire et national capitalisme autoritaire

Image par Tung Lam de Pixabay

Pour célébrer le cinquantenaire de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) avait instauré, en 2001, la journée mondiale des réfugiés, fixée au 20 juin. Une date symbolique, conçue pour rappeler au monde son devoir de solidarité envers celles et ceux qui fuient la guerre, la persécution, la misère.

 

Ce mercredi 17 juin 2026, le Parlement européen a marqué à sa manière cette semaine mondiale des réfugiés en choisissant d’adopter le « règlement retour », un texte qui enterre définitivement l’esprit de la convention de Genève. L’Europe des droits de l’homme, sous couvert de rationalisation technique et de gestion unifiée des frontières, a abdiqué face au national capitalisme autoritaire.

Précisions sur les différences dans l’UE entre directive et règlement

Le règlement et la directive sont les deux principaux outils juridiques utilisés par l’Union européenne (UE) pour créer de nouvelles lois dans les pays membres. Mais, ils fonctionnent de manière différente.

Le règlement est une nouvelle loi obligatoire et immédiatement applicable dans tous les pays membres. Dès qu’il est publié au Journal officiel de l’UE et qu’il entre en vigueur, il devient automatiquement une loi dans tous les pays membres. Il n’a pas besoin d’être transposé par une loi nationale. Il remplace automatiquement les lois nationales contraires.

La directive oblige à transposer celle-ci en une loi nationale votée par le parlement de chaque pays de l’UE dans un délai donné. Exemple : si la directive donne un objectif en matière d’énergies renouvelables, le pays peut préciser s’il privilégiera plus d’éolien ou plus de solaire.

En résumé : le règlement impose la même règle pour tous tout de suite, tandis que la directive donne une feuille de route et un calendrier aux États afin qu’ils adaptent leurs propres lois, qui devront respecter le contenu de la directive.

Deux textes complémentaires pour une politique de fer

Le Pacte Asile et Migration (entré en vigueur le 12 juin 2026)

Le nouveau Pacte Asile et Migration va modifier en profondeur la gestion des frontières extérieures de l’Union européenne. L’objectif principal est de décourager les entrées irrégulières en retenant les demandeurs d’asile aux frontières extérieures.

Le mécanisme de filtrage en zone d’attente : les ressortissants de pays tiers arrivant par avion seront retenus dans des zones d’attente à proximité des pistes. Ces espaces ne se trouvent pas juridiquement sur le sol français ; ils sont considérés comme extérieurs au territoire national. C’est là que les migrants passeront les vérifications d’identité, contrôles de sécurité et examens médicaux. À l’issue de ce filtrage, ils seront orientés soit vers la procédure classique (autorisation d’entrer en France pour instruction), soit vers la demande d’asile à la frontière (maintien en zone d’attente).

Désormais, les migrants qui basculent dans la procédure « à la frontière » resteront enfermés durant tout le traitement de leur demande.

Les critères de rétention : auparavant, la majorité des demandeurs d’asile pouvaient entrer sur le sol français pour effectuer leurs démarches. Désormais, ceux qui basculent dans la procédure « à la frontière » resteront enfermés durant tout le traitement de leur demande. Le principal critère repose sur la nationalité : cette procédure accélérée vise principalement les demandeurs originaires de pays dont le taux moyen de reconnaissance de l’asile dans l’UE est faible.

L’externalisation et la solidarité : le pacte offre la possibilité de transférer l’examen des demandes vers des « pays tiers sûrs » hors de l’UE. Si la France refuse cette option pour des raisons constitutionnelles, cette sous-traitance suscite de vifs débats en Europe, les ONG craignant la violation des droits fondamentaux. Parallèlement, le texte instaure un mécanisme dit de solidarité obligatoire pour soulager les pays de première entrée (Grèce, Italie). Si un pays refuse d’accueillir des demandeurs d’asile depuis un pays de première entrée, il a l’obligation légale de compenser ce refus par une contrepartie financière ou un soutien logistique. Donc, chaque pays membre ne peut pas rejeter le texte, mais, dans le cas où le règlement autorise des options, ledit pays est obligé d’en choisir une.

Le règlement sur les retours des migrants déboutés (adopté le 17 juin 2026)

Ce texte complète et durcit le Pacte en se concentrant sur l’expulsion effective des personnes dont la demande d’asile a été rejetée. Alors qu’aujourd’hui, seules 20 % des décisions d’expulsion aboutissent, le règlement simplifie les procédures et lève les obstacles juridiques.

Ses mesures phares incluent l’option de la création de centres de rétention hors de l’UE — des « hubs de retour » installés dans des pays tiers hors UE où les migrants déboutés seront détenus en attendant leur expulsion définitive. Un pays peut donc tout à fait décider de ne pas utiliser ce dispositif et de gérer la procédure d’exclusion en gardant les demandeurs sur son sol. L’UE cofinancera ces structures externes, une mesure dénoncée par les ONG comme une externalisation irresponsable des droits humains, tandis que des sanctions financières ou restrictions viseront les États membres récalcitrants.

L’union des droites au Parlement européen vote l’expulsion des migrants

L’approbation du « règlement retour » au Parlement européen marque un tournant. En permettant l’externalisation de la rétention, elle répond aux demandes répétées des partis de droite et d’extrême droite. Les réactions passionnées qui ont suivi le vote — l’extrême droite scandant « renvoyez-les » face à une gauche répondant « honte à vous » — illustrent les profondes divisions dans l’UE.

Faut-il s’étonner de cette alliance ?

Nos analyses régulières des différents scrutins rendent compte d’une réalité implacable : ces passerelles idéologiques ne sont plus des accidents de parcours, mais une stratégie récurrente de conquête et de maintien au pouvoir. Si le Parti Populaire espagnol n’a pas hésité à pactiser avec la formation d’extrême droite Vox pour gouverner plusieurs régions, la contagion s’est étendue à des pays soi-disant démocratiques.

Finlande : gouvernement avec l’extrême droite

En Finlande, le Premier ministre conservateur Petteri Orpo a choisi de gouverner avec les nationalistes d’extrême droite du Parti des Finlandais. Cette alliance s’est payée au prix fort, plaçant leur présidente, Riikka Purra, au poste stratégique de vice-première ministre et des Finances. Leurs priorités — durcissement de la politique migratoire et refonte antisociale des prestations — éclairent les fondations du règlement européen actuel.

Suède : co-gouvernance invisible avec l’extrême droite

En Suède, le gouvernement de coalition du libéral-conservateur Ulf Kristersson ne tient que par le « soutien sans participation » de l’extrême droite des Démocrates de Suède (SD). Ce parti, issu de mouvances néonazies, pilote la ligne politique depuis les coulisses : il vote les lois et valide les budgets. C’est le triomphe de la co-gouvernance invisible, où la droite sert de paravent respectable aux idées d’exclusion.

Slovaquie : alliance avec l’extrême droite

Le laboratoire slovaque démontre que ce cynisme touche toutes les rives de l’échiquier politique. L’ancien social-démocrate Robert Fico a opéré un virage populiste et eurosceptique radical pour revenir au pouvoir en s’alliant au Parti national slovaque (SNS), une formation d’extrême droite ultra-nationaliste.

Italie : gouvernance directe de l’extrême droite

L’Italie de Giorgia Meloni (Fratelli d’Italia) est la matrice idéologique de ce texte. Alliée à la droite traditionnelle et au parti d’extrême droite de la Lega, Meloni a réussi le tour de force de normaliser son discours postfasciste auprès de Bruxelles. En devenant l’interlocutrice privilégiée de la Commission pour valider l’externalisation, Rome a prouvé à la droite européenne qu’on pouvait piétiner les droits fondamentaux tout en restant assis à la table des négociations, allant jusqu’à mettre au pas les juges italiens qui avaient rejeté les centres de rétention en Albanie.

Hongrie : fin de l’autocratie

En Hongrie, le régime de Viktor Orbán incarnait jusqu’alors le point d’aboutissement de cette dérive : une « autocratie électorale » illibérale. Pendant seize ans, Orbán a utilisé la rhétorique anti-migrant. Le séisme de ce printemps 2026, marqué par la victoire du parti Tisza de Péter Magyar et l’effondrement du système Orbán, porte un coup d’arrêt brutal à ce phare du national-populisme.

Le marché de l’enfermement et l’essor du national capitalisme autoritaire : privatisation

L’adoption du « Règlement Retour » consacre le passage d’une gestion publique et régalienne à une logique d’externalisation et de marchandisation de la détresse.

L’adoption du « Règlement Retour » marque une rupture doctrinale majeure. Elle ne représente pas seulement un durcissement des contrôles ; elle consacre le passage d’une gestion publique et régalienne à une logique d’externalisation et de marchandisation de la détresse. Derrière les discours sur la protection des frontières se cache la transformation de crises humanitaires en rentes lucratives pour le secteur privé.

Les ogres de l’internationale du barbelé

Des multinationales comme Serco, G4S (Allied Universal) ou Sodexo (Justice Services) ont transformé l’enfermement en un empire boursier. Qu’il s’agisse des contrats de l’ICE aux États-Unis, qui alloue plus de 3 milliards de dollars par an à la détention des exilés, ou des centres de rétention australiens gérés par Serco pour plus de 1,2 milliard de dollars, ces firmes accumulent les profits. Pourtant, leur gestion est systématiquement synonyme de faillite humanitaire : sous-effectifs chroniques, violences documentées par l’ONU (notamment sur l’île Christmas ou à Brook House) et opacité financière totale.

Le nœud gordien du modèle

C’est ici que se noue une alliance idéologique et financière inédite, caractéristique du national capitalisme autoritaire. Ce modèle se définit par la convergence entre une rhétorique politique nationaliste-identitaire et une structure économique néolibérale qui privatise les fonctions régaliennes de l’État (police, justice, rétention) au profit de grands groupes capitalistes.

Les dirigeants nationaux-autoritaires prétendent vouloir restaurer la souveraineté absolue de l’État et reprendre le contrôle face à la mondialisation. La réalité est tout autre ! Au lieu de renforcer les services publics (justice, police, douanes), ces gouvernements appliquent des recettes ultra-libérales, coupent les budgets publics et privatisent la gestion des frontières et des camps.

Pour une politique de type République sociale

Une véritable politique de type République sociale de l’immigration doit concilier la rigueur des principes, le contrôle démocratique des frontières par un service public fort, et le respect inconditionnel des droits fondamentaux.

En scellant le sort des exilés au travers de ce modèle indigne et militaro-privé, l’Europe bascule vers un national capitalisme autoritaire, où la souveraineté abdique devant l’inhumanité et la rentabilité des géants de la sécurité. Face à cette dérive antisociale, le défi de la République sociale consistera à retrouver le chemin de l’émancipation. Une véritable politique de type République sociale de l’immigration doit concilier la rigueur des principes, le contrôle démocratique des frontières par un service public fort, et le respect inconditionnel des droits fondamentaux. L’humanité ne doit pas négocier la vie humaine aux enchères.

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