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Réévaluer le continent indopacifique dans la nouvelle géopolitique

Carte de l'espace Indo-Pacifique - Par Denis-Paul Bourg — Travail personnel, CC0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=174976767

Les médias dominants en occident situent le centre de gravité du monde entre Washington, Londres, Paris, Rome et Berlin. Ils considèrent l’Indopacifique comme une périphérie plus ou moins hostile. Et c’est vrai pour les droites comme pour les gauches. Errare humanum est, perseverare diabolicum(1)L’erreur est humaine, persévérer est diabolique ! !

L’Indopacifique devient le cœur battant de la politique, de l’économie et de la technologie mondiales

Ce n’est plus un ensemble de marchés émergents, ou un simple vaste espace allant des côtes de l’Afrique de l’Est aux nations insulaires du Pacifique. Nous vivons le basculement du pivot mondial. La dynamique transatlantique se mue en dynamique transpacifique. La région abrite 60 % de la population mondiale et devrait contribuer à 50 % du PIB mondial d’ici 2040, donc en moins de 15 ans ! C’est devenu le carrefour du commerce mondial.

Le détroit de Malacca et la mer de Chine méridionale sont les principales « artères » par lesquelles transitent l’énergie et les marchandises. La région détient les clés de la souveraineté technologique mondiale. Des semi-conducteurs de Taïwan aux grandes firmes technologiques sud-coréennes, japonaises ou chinoises sont aux avant-postes de la compétition mondiale en termes d’innovation scientifique et technique, et même d’efficacité scolaire comme base de développement ! N’oubliez pas que les six premières places de l’évaluation scolaire dite PISA concernent six pays asiatiques(2)Quelle République pour quelle école ? Partie 1 – ReSPUBLICA et Quelle République pour quelle école ? Partie 2 – ReSPUBLICA.!

La bipolarité sino-américaine en dernière instance

Les deux premiers PIB mondiaux sont à la tête d’alliances et de ramifications constitutives de la bipolarité sino-américaine. La Chine a engagé une stratégie autour des nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative – BRI) pour créer dans le monde entier (y compris jusqu’en Amérique latine, dont la Chine est aujourd’hui le premier partenaire économique) une dépendance économique et sécuriser ses voies d’approvisionnement.

C’est pour cela que les États-Unis ont produit fin novembre 2025 leur Stratégie de sécurité nationale(3)Stratégie de Sécurité nationale des États-Unis – ReSPUBLICA.. S’ils ont organisé le kidnapping de Maduro, c’est principalement pour donner le signal de leur volonté de couper les liens de l’Amérique latine avec la Chine, qui est le principal partenaire économique tant du Venezuela que de l’Argentine de Milei, en passant par tous les autres pays(4)Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt.. Après la ruée de l’immigration asiatique aux États-Unis, une nouvelle séquence s’ouvre : celle d’un nouveau courant d’immigration des États-Unis vers la Chine, qui touche la diaspora chinoise fortement diplômée des États-Unis ! 

Croissance économique réelle de la Chine

En 2025, la Chine affiche officiellement une croissance du PIB de 5,2 % (Chiffrage chinois) pour une croissance réelle que nous estimons entre 2,5 % et 3 %. Il est à noter que ce nombre est néanmoins supérieur à la croissance de la France et de l’Union européenne (UE). L’offensive trumpiste sur les droits de douane a eu un effet direct sur l’économie de la Chine, déjà largement tributaire de la faiblesse de sa consommation intérieure et de la crise immobilière. Crise immobilière qui est le produit d’une crise du bouclage financier entre la production de logements et de bureaux et la capacité de la consommation intérieure à les acheter. La croissance des ventes de détail dans la consommation intérieure, qui ont augmenté de 4,3 % (chiffrage chinois) par rapport à 2024 sur les trois premiers trimestres, n’a pas été suffisante pour compenser les déficits structurels de l’économie chinoise.

Si le plan quinquennal a prévu d’augmenter légèrement la consommation intérieure par des mesures ciblées sur l’achat des biens durables (logements, par exemple) et une légère augmentation des salaires, le primat de l’action du plan quinquennal reste la croissance industrielle et la compétitivité internationale dont nous allons dans la suite de l’article expliciter les conséquences impérialistes. Nous rappelons ici que l’impérialisme se constitue d’abord par des nécessités économiques du capitalisme et non par une simple volonté de puissance.

Par contre, la stratégie bas-carbone devient une priorité, contrairement aux évolutions occidentales plus timorées (voitures et batteries électriques et panneaux photovoltaïques notamment). Idem pour l’informatique quantique, les semi-conducteurs, les biotechnologies, la robotisation de pointe et l’aérospatiale. Le but de ce plan quinquennal est d’atteindre un PIB par habitant comparable aux pays moyennement développés malgré le primat de la recherche de puissance économique, scientifique et militaire.

Reste la faiblesse de la consommation intérieure insuffisamment développée(5)https://data.worldbank.org/indicator/NE.CON.PRVT.ZS?locations=CN. et le déséquilibre structurel du secteur immobilier, encore loin d’être résorbé. L’intensification des tensions géopolitiques oblige la Chine à développer son impérialisme économique pour écouler, pour l’instant avec succès, ses exportations.

Reconnaissons à la Chine la capacité à ne pas commettre les mêmes erreurs que la France et de nombreux pays européens. Faisant le contraire de la France, qui est tombée dans le piège du revenu intermédiaire(6)https://www.weforum.org/stories/2024/09/middle-income-trap-world-bank-economic-development/., la Chine a pour priorité de rester une superpuissance technologique autonome(7)https://www.nature.com/articles/d41586-025-03491-w. en demeurant dans le haut des chaînes de valeur du haut de gamme industriel et en internalisant toutes les technologies critiques de l’amont vers l’aval. C’est, pour la Chine, un impératif de sécurité nationale de rester au top mondial des innovations technologiques civiles, de façon à organiser la fusion militaro-civile qui est suivie par un comité ad hoc du Comité central du Parti communiste chinois.

La bataille interimpérialiste se développe

Après plus d’une année de gestion étasunienne de l’administration TRUMP II, force est de constater que la plus grande puissance économique et militaire du monde a pris conscience des risques de recul important de sa superpuissance. Ces risques sont liés à la crise du capital qui pousse au National Capitalisme Autoritaire en lieu et place du capitalisme néolibéral libre-échangiste pour contraindre avec plus de force tous les récalcitrants internes et externes.

La Chine, qui est le principal adversaire externe, a reçu le message 5 sur 5, et a construit son 15e plan quinquennal en conséquence(8)La Chine et le National Capitalisme Autoritaire – ReSPUBLICA, Géopolitique : la peur d’une « alliance de revers » s’installe en Chine – ReSPUBLICA, La Chine, ce pays si mal connu – ReSPUBLICA., comme nous venons de le commenter. La conséquence de cette évolution est que la Chine a dû amplifier ses capacités commerciales pour surmonter les attaques perpétrées contre elle par les États-Unis. Comme elle a décidé pour l’économie chinoise ce que nous venons de montrer en lieu et place d’une augmentation substantielle de la consommation intérieure, elle est entrée en surproduction pour l’exportation. Et donc en intensification de la recherche de débouchés externes dans un monde qui augmente ses préoccupations protectionnistes.

Cette suraccumulation d’une puissance mondiale montante va amplifier la bataille interimpérialiste, comme le déclare le sociologue Ho-fung Hung. La conséquence pour l’Afrique est le freinage de l’industrialisation nécessaire des pays africains. Alors que le commerce entre l’Afrique et la Chine a été multiplié par 28 entre l’an 2000 (10 milliards de dollars) et l’an 2023 (282 milliards), la surabondance des excédents chinois nuit à cette industrialisation, ainsi que le précise Patrick Bond, universitaire en Afrique du Sud et coauteur du livre BRICS : An Anti-capitalist critique(9)Africa deindustrialises due to China’s overproduction and Trump’s tariffs..

Par ailleurs, les hausses trumpistes des taxes douanières des États-Unis et l’action habituelle du Fonds Monétaire International imposant toujours les préceptes austéritaires du Consensus de Washington pour « aider » les pays en difficulté prennent en étau les pays africains.

L’Inde, futur troisième PIB nominal mondial

L’Inde(10)Inde : la plus grande votation du monde dans le pays le plus peuplé du monde nous enseigne sur l’avenir du monde – ReSPUBLICA. sera dans les années 2028-2029 le troisième PIB mondial, quand elle aura dépassé le PIB nominal de l’Allemagne grâce à un taux de croissance supérieur à 6 % l’an. L’Inde est actuellement dirigée par le président Modi du BJP. C’est un parti politique national-populiste d’extrême droite puisant sa force dans les shakhas (cellules de base religieuse de l’Organisation volontaire nationale, Rashtriya Swayamsevak Sangh – RSS, avec 6 millions de membres) et dans le Sangh Parivar, leur organisme social.

La vieille gauche s’est perdue et n’a pas su se renouveler une fois que les dirigeants qui ont vécu l’indépendance, ont disparu. Puis l’Inde a sombré dans le néolibéralisme comme beaucoup d’autres pays. Cette vieille gauche se vit politiquement dans des alliances inexplicables qui ne se justifient que par une arithmétique tactique sans fondement autre que s’opposer à l’autoritarisme hindou d’extrême droite. Or l’extrême droite n’est pas un simple adversaire parlementaire, mais bien un projet de civilisation. Il faut donc lui opposer un projet civilisationnel contre-hégémonique. La gauche ne peut pas germer face à ce pouvoir, sans placer l’abolition des castes au cœur de son projet, dans la mesure où ces castes fracturent la classe ouvrière en soi (en fonction de sa place dans le système productif), qui ne peut pas alors se transformer en classe pour soi (avec sa conscience de classe).

Le caractère propulsif de l’économie indienne actuelle et son fort taux de croissance sont dus à un autoritarisme religieux capable de satisfaire le capital mondial en affaiblissant les syndicats, les protections des travailleurs, en criminalisant la dissidence écologique ou sociale.

Les pays dits démocratiques se taisent devant le pays qui offre le plus de travailleurs à un coût inférieur à celui de nombreux autres pays asiatiques. Combien de ces pays dits démocratiques lui donnent une immunité morale uniquement à cause de ses conflits avec la Chine ? De fait, les actuels dirigeants de l’Inde se drapent facilement dans les plis du National Capitalisme Autoritaire. Faire renaître une nouvelle gauche demandera un long travail à la base pour ensuite proposer une alternative en parlant au monde entier, dans la mesure où l’Inde va devenir un pays majeur du monde du 21e siècle.

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